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Témoignages

J’ai supprimé Tinder car je suis fatiguée de me faire fétichiser

06 juil 2021 7

Fouzia est d’origine maghrébine, et elle est musulmane. Ces deux informations ne sont qu’une infime partie de sa personnalité, et pourtant, sur le marché des rencontres amoureuses, cela influence tout : elle ne supporte plus la fétichisation.

J’ai utilisé Tinder pour la première fois de ma vie il y a quelques années, quand je vivais en Italie. J’y étais fraîchement arrivée pour un job, et je ne connaissais pas grand monde dans la ville où je m’étais installée.

J’avais envie de rencontrer des gens — certes pour pécho, mais aussi pour sortir, découvrir des choses, discuter un peu… Et c’est comme ça que je m’y suis mise. Mes premiers dates sur l’application étaient même plutôt sympas.

Mes débuts sur Tinder, à l’italienne

J’ai passé des moments légers et fun, et des désagréables — notamment la fois où je suis tombée sur un mec très raciste, qui avait un buste de Mussolini posé dans son appartement… autant vous dire que j’ai filé à l’Anglaise.

Mais en Italie, mes interactions et mes rencards étaient teintés d’une légèreté que je ne connaissais pas en France. Premièrement, parce qu’étant à l’étranger et cherchant avant tout à m’amuser, j’avais un recul sur la situation que je n’aurais pas eu chez moi. Mais aussi pour une raison plus profonde : mes interlocuteurs m’identifiaient avant tout en tant que Française, avant de m’identifier comme maghrébine.

Quand je disais être d’origine algérienne, le poids du passé colonial français ne pesait pas sur nos discussions. Et puis, l’Italie étant un pays relativement religieux, quand je disais que j’étais musulmane, on me laissait tranquille : ma foi était compréhensible, et acceptable.

Malgré quelques rencontres « étonnantes », donc, mon expérience italienne de Tinder restée un souvenir plaisant. Après quelques années de soleil, je suis rentrée en France, l’appli à flamme toujours installée sur mon téléphone.

De retour en France, entre découvertes et déconvenues

Quand j’ai repris le swipe à mon retour en France, la dégringolade a commencé.

Ma première rencontre s’est faite avec un mec de mon âge. Tout, sur les photos, laissait croire qu’il était grand et très musclé, ce qui n’était pas pour me déplaire. Mais surtout, il était très loquace en ligne. Il parlait beaucoup, notamment de sexe. Je suis allée le voir en pensant m’amuser un peu. Sauf qu’en arrivant chez lui, je suis tombée sur l’inverse total de la personne que j’avais rencontrée en ligne : ce garçon était petit, très timide, et n’osait rien dire en vrai…

Quelque temps après, j’ai rencontré sur cette même appli un mec qui avait l’air super drôle. En face de moi à la table du bar, il était ennuyeux à mourir. Pourquoi se faire passer pour quelqu’un d’autre pour un tel résultat ? Ces rencontres étaient évidemment très décevantes pour moi, alors qu’elles auraient pu plaire à d’autres…

Et puis, il y avait le piège d’avoir tendance à se dire « Je suis venue jusqu’ici, je lui dois peut-être quelque chose ». Comment on fait pour dire à quelqu’un que finalement, il ne te plaît pas, mais sans le vexer ? Comment on dit à quelqu’un « Ta photo était très bien, mais tout le reste est nul » ? J’ai très vite déchanté face à ce que l’application avait à offrir.

Mais surtout, surtout, il y avait ce poids que je connais bien qui pesait sur ces rencontres : celui des projections des autres, quand ils apprenaient que je suis d’origine maghrébine, et musulmane.

Être une femme maghrébine et musulmane sur le marché amoureux

Parce que j’ai un prénom qui traduit mes origines, les conversations commençaient toutes à peu près de la même manière — sur Tinder, comme dans la vraie vie d’ailleurs — par cette éternelle question :

« T’es de quelle origine ? »

En rendez-vous, en ligne, quelle que soit la manière dont on se rencontre, cette demande arrive presque toujours, dès les premières minutes de conversation. S’ensuivent alors des remarques qui ont le don de me mettre extrêmement mal à l’aise.

Du « Je ne sors qu’avec des rebeus » au « Je n’aime pas les Arabes, mais toi tu me plais », en passant par « J’ai toujours des problèmes avec les Maghrébins, mais je ne suis pas raciste », je ne suis vue qu’au prisme de ma race sociale. Et ce prisme, en France, est extrêmement restreint.

Ces rencontres amoureuses cristallisent une image très précise de ce qu’une femme maghrébine doit être en France, sans aucun entre-deux possible.

Parce que je suis sur Tinder et que j’ai des relations sexuelles, on s’imagine que je suis « libérée » (libérée de quoi ? Grande question), que je ne parle plus à mes parents qui ne pourraient pas supporter mon mode de vie, que je vais à la chicha. Évidemment, ce terme exprime aussi des attentes sexuelles, et mes pratiques doivent correspondre à une certaine catégorie de porno. Car, rappelons-le, le terme raciste et sexiste « Beurette » était l’un des plus recherchés en France sur Pornhub, en 2019.

Quand je dis que je suis musulmane, c’est l’exact inverse que l’on projette sur moi. On s’imagine que je vis ma religion de manière fondamentaliste, on me demande pourquoi je ne porte pas le voile, si j’accepte les relations sexuelles, si je n’ai pas cinq frères qui essaient de me contrôler… tout l’imaginaire raciste qui tourne autour de ma foi, en somme.

C’est comme si la complexité de ce que je suis en tant que personne, la diversité de ce que j’aime, la nuance de ce que je ressens n’avait pas le droit d’exister : c’est un privilège réservé à d’autres, perçues comme neutres.

Ce qu’on attend de moi en sachant que je suis maghrébine et musulmane

Quand mes interlocuteurs réalisent que je ne rentre dans aucune de ces deux catégories imaginaires, commence alors un interrogatoire très intrusif. Je me retrouve contrainte, après 15 minutes de rendez-vous, à devoir déballer mon historique familial et justifier des raisons pour lesquelles je ne corresponds pas à leurs attentes racistes.

Mais évidemment, ce n’est pas tout. Pendant certains dates, cet imaginaire très gênant se déploie dans bien d’autres choses que mon mode de vie : on se met alors à extrapoler sur mon caractère.

« Vous les maghrébines, vous avez du caractère », « Vous savez cuisiner », « Vous savez tenir une maison ».

C’est cela que l’on attend de moi. Ce ne sont pas seulement des clichés à mille lieues de la réalité, mais aussi des attentes qui sont sous-entendues : pour les hommes en face de moi, le fait que je sois d’origine algérienne devient un gage de ce que je pourrais leur apporter, dans un couple patriarcal.

Ça en dit long sur le rapport de la France aux femmes musulmanes : nous sommes vues comme des objets de soumission. Que je sois féministe ? Personne ne peut l’envisager.

J’ai tout aussi peur de ceux qui me disent « J‘adore les Maghrébines » que de ceux qui me disent « Je les déteste ». Dans les deux cas, je ne vais être vue que par mon identité raciale. Je ne suis pas que ça !

Ma famille, le sujet de conversation préféré des Français

Dans la vie comme dans le dating, il y a un autre sujet qui revient sans cesse : celui de ma famille. On cherche toujours à comprendre la relation que j’ai avec mes parents (supposée déterminer le stéréotype dans lequel je dois tomber), le nombre de frères et sœurs que j’ai…

Quand je donne mon métier, hôtesse de l’air, la première question que l’on me pose est : « Et tes parents, ils en pensent quoi ? ». A-t-on déjà posé cette question à une femme blanche ? J’en doute.

Mes parents n’ont rien à dire sur la profession que j’ai choisie. Mais mon travail est vu comme un métier plein de liberté, ou axé sur l’esthétique, deux choses qui ne sont pas perçues comme compatibles avec mon identité.

La religion, insupportable à aborder en date

Parce que ma religion est une partie importante de ma vie, j’en parle quand on me pose des questions sur moi. Et cela débouche inlassablement sur les mêmes réflexions.

On me demande pourquoi je suis sur Tinder alors que je suis musulmane. Pourquoi je parle à des non-musulmans. Si je suis vierge — sans cesse. On me pose des questions très intrusives sur le sens de ma religion, comme si j’étais là pour donner un cours.

Et ces questions ne sont pas toujours sincères : souvent, leur but est en réalité de me faire comprendre que je n’ai rien compris à la vie… Que je suis trop moyenâgeuse, que j’ai besoin d’être éduquée et d’arrêter de croire en Dieu.

Tout cela, c’est de la fétichisation

Au quotidien, ces injonctions racistes — sous couvert de « curiosité et intérêt » — transforment ma vie amoureuse en route semée d’embûches. Parce que ce ne sont pas seulement des conversations qui sont influencées par cette vision très française des femmes musulmanes et maghrébines. Ce sont aussi les actes des autres, et la manière dont ils interagissent avec moi.

La manière dont les hommes m’abordent est marquée par ces fantasmes.

On me perçoit plus en colère, plus caractérielle, on s’imagine qu’avec moi les choses vont être « difficiles ». Et quand je me fais draguer, on ne me dit pas que je suis jolie, on me dit qu’on adore « les Algériennes, les Marocaines, les Tunisiennes »…

Je ne me fais pas accoster en tant que personne, mais en tant que peuple. Et en tant que peuple, je dois être soumise ou sauvage au lit, cuisiner et tenir une maison, avoir coupé les ponts avec mes parents ou être contrôlée par eux, et toute une flopée de choses contradictoires qui n’ont rien à voir avec ma vie.

Et cela, c’est de la fétichisation. Parce que dire « J’adore les brunes parce que je les trouve belles », ce n’est pas la même chose que de dire « J’adore les Maghrébines parce que je leur associe des clichés racistes ». Quand on me dit « J’aime les Maghrébines », on me dit « J’aime l’idée que je me fais d’elles — et cette idée, c’est qu’elles sont uniformes et soumises au patriarcat. »

Ce n’est pas une préférence physique, « les Maghrébines ». Nos physiques sont variés, métissés, différents dans chaque région. Et ce n’est pas non plus une préférence psychologique, parce que nous sommes toutes différentes, et que malgré la dualité qu’on nous impose, nous sommes complexes et diverses.

J’ai arrêté Tinder

Évidemment, tout ça, c’est mon ressenti. Je ne peux pas le prouver par A+B, je n’ai pas fait de statistiques sur tous mes rendez-vous galants. Mais ce sont des choses que l’on ressent dans sa chair : entre personnes concernées, nous savons que cela fait partie de notre quotidien, même si on nous refuse cette réalité quand on en parle.

À force de voir ces mêmes schémas se répéter, j’ai commencé à fatiguer.

Parce que swiper sur une photo, ça ne donne aucune indication sur la personne qu’on va rencontrer : un physique, c’est sympa mais ça ne dit rien sur le charisme, ou le feeling que tu vas ressentir… Mais aussi parce que je me sentais mal, en revenant. Je me disais « Encore une fois, j’ai été swipée parce que j’étais reubeu et qu’on s’imaginait des choses sur moi, j’ai encore été fétichisée. »

Depuis, j’ai supprimé Tinder. Ça ne veut pas dire qu’on ne me fétichise plus, ou qu’on ne me fait plus ce genre de remarques (qui ne concernent malheureusement pas que ma vie amoureuse), mais au moins, je ne subis plus la pression du swipe !

À lire aussi : Cette étude prouve que la représentation des musulmans au cinéma est (sans surprise) désastreuse

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Les Commentaires
7

Avatar de Kandx
14 juillet 2021 à 11h25
Kandx
Oh mon dieu, c'est littéralement ma vie. En tant que femme noire, j'ai eu toutes ces situation, y compris...avec des hommes de mon île. Je ne rentre dans aucune case propre aux femmes noires et aux femmes antillaise. Pour les hommes, les femmes noire sont agressives, pas compréhensives pour un sou, et super coincée(pour les hommes noires). Le coup de "tu es une femme libérée sexuellement, je pensais que je rencontrerais une femme de mon pays comme ça"(heu? quoi?), "tu es gentille pour une noire"(...), "tu es très intelligente" (non sans blague, donc toutes les autres sont des idiotes). L'inverse existe aussi "tu devrais te respecter"(trop libéré sexuellement)...Le fait que je sois chrétienne pratiquante et avoir une vie libre ne sont pas compatible visiblement(" tu crois vraiment en Jésus?". Mention spécial à l'italien qui a buggé car je suis allée à la messe le dimanche de pâque alors qu'il est un athée convaincue. Bref, quand je ne subis pas du fétichisme de la part de certains, je suis une anomalie pour les autres. Je précise que je n'ai jamais utilisé d'application de rencontre, comme quoi on peut aussi (et surtout) avoir ce genre de situation dans la vie réelle.
Idem et vécue de métisse (passing noire), le racisme et la fétichisation sans gêne des mecs et le combo négrophilie/négrophobie (les piques racistes bien immonde pour te blesser/rabaisser qui sortent brusquement lorsque finalement; ça ne colle pas dans un conflit hors sujet et/où le mec souvent non noir, le cliché blanc "j'ai des amis noirs d'enfances,etc", se rend compte que tu ne colles pas à son image stéréotypée... femme racisé hypersexualisé mais restant soumise rien que pour ses fantasmes :sick
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