Le porno me dégoûtait, jusqu’à ce que je me mette à en regarder


Longtemps, Cindy a éprouvé du dégoût pour le porno. Quand elle a appris que son conjoint en regardait, elle est devenue curieuse : voici comment elle a changé d'avis sur les films X !

Le porno me dégoûtait, jusqu’à ce que je me mette à en regarderDainis Graveris / Unsplash

Certaines personnes souffrent d’intolérance au lactose ; il y a quelques années, moi, j’étais intolérante au porno. Et comme pour le lactose, c’était compliqué d’évoluer dans un monde qui en regorge…

Blagues par-ci, références par-là, images non souhaitées en veux-tu en voilà… Au début de ma vie d’adulte, vers 17 ou 18 ans, je distinguais les hommes par une dichotomie bien définie : les hommes bien, ceux qui ne consomment pas de pornographie, et les autres, les porcs. À cette époque, j’aurais préféré rester célibataire que d’engager une quelconque intimité avec l’un de ces primates, bloqués à l’état sauvage depuis leur venue sur Terre.

Qu’une femme puisse regarder du porno m’était inconcevable : je n’en avais jamais entendu parler, dans mon entourage ou ailleurs.

Le porno, par et pour les hommes ?

J’y étais réfractaire pour plusieurs raisons, ancrées dans les idées préconçues avec lesquelles j’avais grandi.

La première fois que j’ai été confrontée à de la pornographie, j’avais 12 ans. Au détour d’une conversation MSN, un camarade de classe a décidé de m’envoyer un lien vers une vidéo de ce type, sans me prévenir ou m’expliquer ce qu’il en retournait. J’ai cliqué, évidemment, et me suis retrouvée — le son à fond, à quelques mètres de mes parents — devant des scènes qui dépassaient de loin mon éveil sexuel de l’époque, et que je ne voulais pas voir.

Cet acte est finalement un peu à l’image de ce que la pornographie représentait pour moi à l’époque : un produit par des hommes, pour les hommes, sans intérêt ou respect quelconque pour les femmes. Un peu comme le foot dans la cour de récré, personne ne m’avait formellement dit que le porno m’était interdit. Mais j’avais intégré que ce n’était pas là qu’était ma place.

Je voyais la pornographie comme dégoûtante et dégradante

Si je pouvais accepter que le porno serve de support masturbatoire à un homme célibataire, je refusais catégoriquement de penser que mon conjoint puisse continuer à en regarder pendant notre relation. Pourquoi avoir besoin de ça alors que j’étais là ?

J’imaginais le porno comme représentant des femmes dociles, qui acceptaient tout ce qui pouvait satisfaire leurs partenaires masculins, et j’avais du mal à concevoir qu’un homme puisse être excité par ce type d’images tout en me respectant en tant que partenaire sexuelle. Cela me posait aussi de nombreuses questions : est-ce que chaque changement de position pendant un rapport sexuel n’était qu’une volonté de reproduire la dernière vidéo visionnée ? J’imaginais que mes partenaires sexuels n’auraient que la pornographie comme référence, et que s’ils essayaient de reproduire avec moi ce qu’ils voyaient à l’écran, ils se diraient que j’étais nulle.

Une autre partie de moi, plus ou moins cachée dans les tréfonds de mon insécurité, n’avait aucune peine à imaginer les seins parfaitement rebondis et les fesses sans cellulite qui s’adonnaient à tous les fantasmes masculins sans pudeur aucune, ce qui bouleversait complètement les codes de la fille prude qu’on me rabâchait d’être depuis toujours.

Est-ce que je suis la seule à en faire toute une histoire ?

Les années passant, mon intolérance est devenue moins sévère.

J’ai alors décidé d’en parler avec un ami, bien décidée à comprendre ce qui faisait l’intérêt de cette immense partie d’internet, et j’ai compris  : la vidéo pornographique n’est en fait qu’un stimulant, une boîte à fantasmes. « Ce ne sont pas tant les corps qu’on regarde que l’acte en lui-même », m’a-t-il expliqué.

Puis un jour, complètement par hasard, je suis tombée amoureuse. Au bout de quelques mois, l’énergumène en question m’annonce que oui, il consomme de la pornographie alors même qu’on est ensemble. Face à mon silence consterné, et sans même me laisser le temps de digérer l’information ou de poser une ou deux questions, le voilà qui s’exclame, plus que jamais sur le ton du reproche : « Décidément, j’ai le chic pour tomber sur des nanas qui n’acceptent pas ça ! » Parler de ses ex au moment où il m’apprend qu’il fait partie de la catégorie des porcs dans ma classification des hommes ? Mauvaise idée.

Le lendemain, je sonde mes collègues. L’une d’elles m’apprend qu’elle en regarde aussi de temps en temps, mais que son copain n’approuve pas tellement. Une autre m’apprend que son mec en visionne, mais que ça ne la dérange pas puisqu’elle est malgré tout la première à profiter de sa libido débordante. La troisième m’affirme qu’il vaut mieux ça que l’adultère.

Et là, je bloque. Alors c’est ça, la vie de couple ? L’un ou l’autre ? La pornographie ou l’adultère ? À cet instant, pendant quelques millisecondes, je regrette profondément mon célibat. Celui qui ne m’apportait aucune contrariété, qui me permettait d’imaginer les personnes amoureuses heureuses. Pour autant, tout le monde avait l’air de dire que ce n’était pas si terrible, et j’avais l’impression d’être la seule à en faire toute une histoire.

Digère l’information. Digère l’information. C’est tout ce que tu peux faire.

Je me suis remise en question, et je suis devenue curieuse

Et puis, le temps de la remise en question est arrivé. Après tout, qui suis-je pour juger ce que je ne connais pas ? Des articles et des interviews, notamment d’Ovidie, m’ont permis de mieux comprendre ce qu’était réellement la pornographie. Et puis, je ne me voyais pas rester avec ce dégoût dans ma relation amoureuse : il fallait que j’aille voir. Sinon, ça m’aurait travaillé un bon moment.

Sous la couette, avec le volume baissé au minimum, plutôt honteuse, activant la navigation secrète, je me lance dans mon premier porno. Pour le moment, je ne joins pas le geste à l’action, je me contente d’être spectatrice. Et je dois avouer que ce que je vois me grise particulièrement. En plus, ces femmes sont loin du stéréotype que j’imaginais et semblent même… normales. J’ai réalisé que le porno n’était pas nécessairement surréaliste, que ça pouvait aussi ressembler à ce que je connaissais de ma sexualité : deux personnes, qui font l’amour.

Mon exploration de la pornographie

Les semaines suivantes, je me surprends quelquefois à retrouver mon lit à peine rentrée chez moi, après une journée de travail. Navigation privée, sous la couette, les catégories, incroyablement nombreuses, défilent, et je deviens plus exigeante. Cette période, c’est une révélation, une révolution personnelle : je sais maintenant ce qui me plaît. Je découvre qu’il n’y a pas qu’un seul type de porno, qu’on a même l’embarras du choix.

Je sais maintenant que les autres femmes ne mentaient pas : c’est possible d’atteindre l’orgasme en une minute et trente secondes, montre en main. Et deux fois de suite ! Moi qui ai longtemps cru que c’était plus difficile pour moi d’avoir des orgasmes que pour n’importe quelle autre fille, j’y arrive désormais beaucoup plus facilement.
Ça m’a permis de trouver le bon équilibre entre les fantasmes, et ce que je n’ai pas envie de faire. Sans forcément avoir envie de passer à l’action, je peux voir d’autres personnes les réaliser.

Qui l’eût cru ? Je me sens différente, je me sens plus forte. Non seulement j’y ai gagné en ouverture d’esprit, mais en plus, je sais comment mon corps fonctionne. Lui et moi, plus connectés que jamais, sommes au début d’une belle aventure ; j’ai l’impression de pouvoir prendre le pouvoir sur mon esprit maintenant que je ne suis plus dépendante de qui que ce soit pour atteindre l’orgasme, ce gros mot me terrifie beaucoup moins qu’avant, car enfin il m’appartient.
Et puis, j’ai enfin l’impression d’être enfin sur un pied d’égalité avec les hommes. À cela près que j’ai découvert ce monde à 23 ans, avec 10 ans de retard sur eux !

Ironie du sort, mon copain s’en inquiète

Quelque temps plus tard, inévitablement, le sujet revient sur la table avec l’homme que je ne juge désormais plus. Il m’avoue que ça ne lui plairait pas de savoir que je me masturbe devant des vidéos pornographiques.

Mon sang ne fait qu’un tour, et j’ai l’impression d’être de retour à la case départ. Ce n’est plus avec mon hypocrisie que je dois me battre, mais avec la sienne. Comment un homme peut-il me dire, six mois auparavant, que le porno est innocent et que je ferais mieux de trouver un peu d’ouverture d’esprit, pour finir par m’expliquer, le plus naturellement du monde, que la réciproque le gène ?

Est-ce que j’assume de consommer des vidéos ? Oui. Est-ce que je suis prête à expliquer à d’autres personnes quelles vidéos me stimulent le plus et pourquoi ? Non. Parce que ce qui se passe sous cette fameuse couette, ça ne regarde que moi et des années de construction de fantasmes sortis d’un peu partout et de nulle part.

J’imagine qu’il en va de même pour tout le monde, et j’imagine que c’est dur à admettre pour l’autre personne du couple. Avec mon copain, nous avons fini par trouver un terrain d’entente : nous savons que ce sont des choses qui arrivent pour l’un et pour l’autre, mais nous n’en parlons pas tellement, sauf à l’occasion d’une blague par-ci par-là.

Le plus important, c’est que chacun des partenaires réalise que le sujet du désir et l’objet du fantasme sont deux choses complètement différentes. Et puisque chacun a droit à sa part d’individualité et à son jardin secret, c’est à ce moment-là qu’il vaut mieux arrêter de se poser certaines questions !

La pornographie est à l'image de notre société

Pour Carmina, réalisatrice et créatrice du studio de production de films pornographiques Carré Rose Films, il est indéniable qu’une grande majorité de la pornographie est faite par et pour des hommes. Ce n’est pas que les femmes n’ont pas le droit où pas envie d’en parler, mais comme à tant d’autres échelles de la société, le porno n’est pas exempt d’entre-soi patriarcal. En premier lieu, par logique capitaliste et commerciale.

« Le client moyen de l’industrie pornographique est un homme cisgenre hétéro, parce que ce sont eux qui osent le plus en consommer. C’est donc vers eux que l’industrie est tendue, que le marketing se tourne. »

L’experte, qui est aussi rédactrice en chef du média spécialisé dans la « culture porn » Le Tag Parfait, le souligne : une femme n’est pas censée avoir de vie sexuelle, pas censée regarder du porno et l’apprécier.

« Oui les femmes regardent du porno, beaucoup le font et peu le disent parce que ce serait stigmatisant : on attend toujours de la femme qu’elle soit “respectable”. Nombreuses sont celles qui ne gravitent pas dans des communautés bienveillantes vis-à-vis de la liberté sexuelle féminine, et il est encore trop courant qu’une femme qui dit “j’ai une vie sexuelle libérée” choque, et soit traitée de salope. C’est vu d’un mauvais œil, ce n’est pas une chose positive.

La dichotomie entre la vierge et la putain, entre la femme qu’on épouse et celle avec qui on baise, est encore beaucoup trop présente. Même si la situation se débloque lentement et que les générations qui arrivent ont un rapport plus ouvert à la sexualité féminine, il reste une part trop grande de la société qui adhère à ces clichés. »

Cette stigmatisation de la sexualité ne date d’ailleurs pas d’hier. Au XIXe siècle, en France, les hommes des classes sociales supérieures multipliaient déjà les expériences sexuelles avec des prostituées et des jeunes femmes issues des classes populaires avant d’épouser de jeunes bourgeoises qui devaient préserver à tout prix leur virginité. Si les us ont changé, la contrainte à feindre d’être une oie blanche continue à peser sur les femmes. Se défaire de cet impératif est une des choses qui l’a attirée, dans la pornographie.

« Ça me plaisait de regarder du porno, et que ce ne soit pas correct. Cela m’a permis de me positionner, de trouver ma place en disant “Ne me dites pas ce que je dois faire”. Dans mon cas précis, le porno m’a aidée à m’émanciper et a été une forme d’empowerment. Bien sûr, c’est parce que je suis privilégiée que je peux me permettre d’avoir cette position, que j’ai pu me lancer là-dedans par choix rationnel et réfléchi, et non par contrainte. Comme pour tout le reste dans notre société, le porno est un marqueur social. »

Pour elle, même s’il est de plus en plus courant de parler de plaisir féminin, la pornographie reste un tabou. La concevoir comme sale, ou honteuse reste fréquent, y compris dans certains courants féministes. Mais selon Carmina, le porno est avant tout un outil positif.

« C’est vrai pour pas mal de personnes, que le porno aide à bien se connaître. Il ne faut pas le diaboliser, ça peut être une source d’inspiration positive. On peut y trouver des idées, kiffer, prendre du temps pour soi. Ça peut être un moment privilégié avec soi-même ou avec un ou une partenaire et c’est aussi une forme de self care ! »

Elle souligne que la pornographie et ce qu’elle véhicule sont tout simplement à l’image du reste de la société.

« J’ai conscience que le porno — tout comme la mode, Instagram ou le cinémapeut être dur pour l’estime de soi. Quand on est ni très grande, ni très mince, ni avec une grosse poitrine, on se dit qu’on est pas assez jolie, qu’on ne ressemble pas à ce qu’on voit à l’écran. Mais c’est faux !

Dans mon travail, j’essaie de faire un porno qui montre des corps différents, avec des gens qui ressemblent à celles et ceux qu’on croise dans la vie de tous les jours, sans “triche” ou retouche sur les corps. J’essaie de montrer tous les corps : de femmes, d’hommes, de personnes non-binaires. Je fais du porno indépendant, féministe, éthique, pour montrer qu’il y a autre chose que les images que l’on voit partout.

Pour autant, je pense que toutes les formes de pornographies — mainstream, indépendante, éthique — peuvent coexister : tant que les personnes qui y participent, devant et derrière la caméra, sont bien traitées et consentantes, il ne devrait y avoir aucun problème ! Et c’est OK de regarder les deux. »

À lire aussi : Où mater des films pornos de qualité ?

Aïda Djoupa

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