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Société

Couple et argent : les violences économiques, des violences du quotidien difficiles à identifier

L’argent est encore un sujet difficile à aborder aujourd’hui, que l’on tente d’en parler lors d’un dîner entre amis ou en couple avec son ou sa conjointe. Un tabou qui, cumulé aux violences systémiques perpétrées par les hommes et subies par les femmes, peut donner lieu à des situations violentes au sein du couple.

Contrôle des dépenses, privation de ressources, chantage économique… de nombreuses femmes sont exposées à des violences économiques de la part de leur conjoint, visant à les priver de leur autonomie financière. Ces violences ont de multiples facettes et sont malheureusement aujourd’hui encore peu reconnues. Il s’agit d’une des formes de violence les plus difficiles à identifier, si bien qu’elles feront très prochainement l’objet d’une campagne de sensibilisation de l’association Solidarité Femmes.

Malgré leur caractère insidieux, les violences économiques sont bien plus répandues qu’il n’y paraît : selon les appels au 3919, numéro national de référence pour les femmes victimes de violences, 20% de femmes appelantes dénoncent la violence économique au sein de leur couple. C’est pourquoi de plus en plus de militantes s’emparent du sujet, notamment depuis le mouvement #MeToo, qui a permis de libérer la parole au sujet des violences sexistes et sexuelles.

On compte aujourd’hui de nombreux ouvrages qui traitent de ce sujet, dont celui d’Héloïse Bolle, intitulé Les bons comptes font les bons amants, sorti en 2019. L’autrice, conseillère en gestion patrimoine via son entreprise Oseille & compagnie, aiguille désormais les femmes lorsqu’elles sont confrontées à une rupture ou à un divorce : 

« Au moment de la séparation des biens, très souvent, les femmes se retrouvent avec rien, ou très peu. En tout cas beaucoup moins que leur mari. Dans beaucoup de cas, elles se sont mises à temps partiel pour s’occuper de leurs enfants, elles ont renoncé à des perspectives de carrières pour gérer le foyer. Pendant ce temps-là, leur mari a eu le temps d’évoluer professionnellement et de s’enrichir. L’argent n’est alors plus équitablement réparti au moment du divorce. Ce genre de situations coûte très cher aux femmes. Elles sont très généralement victimes d’injustices économiques, voire dans certains cas de violences »

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Le couple hétéro, un lieu d’appauvrissement pour les femmes 

Si de nombreuses femmes se retrouvent dans des situations de précarité lorsqu’elles souhaitent mettre fin à leur couple comme le constate tous les jours Héloïse Bolle, ce n’est pas un hasard : c’est surtout parce que le couple hétérosexuel s’avère être un véritable lieu d’appauvrissement pour les femmes. Malheureusement, elles ne s’en rendent compte qu’au moment de la séparation, lorsqu’elles souhaitent retrouver leur indépendance, comme le souligne Héloïse Bolle, faute de conscience financière : 

« Dans les séparations, ce sont les femmes qui trinquent. Elles ne se rendent pas compte pendant leur vie de couple qu’elles sont pauvres, que le couple les appauvrie, car elles vivent pendant des années dans une entité économique où tout est un peu flou. »

Mais alors pourquoi, dans un couple où l’on partage tout, est-il possible que l’un se retrouve avec beaucoup, et l’autre rien du tout ? Selon Lucile Quillet, journaliste et autrice de l’essai Le prix à payer consacré aux coûts du couple hétérosexuel pour les femmes, la raison est davantage liée au fait que les dépenses dans le couple sont genrées, de sorte que l’avantage économique revienne aux hommes : 

« Dans un couple hétéro, les dépenses sont genrées, et ce dès le début de la relation : la femme va plutôt dépenser son argent dans tout ce qui est périssable comme les courses au quotidien, les vêtements, etc, tandis que les hommes vont plus s’occuper de l’immobilier, des impôts, des bien à plus forte valeur. Les dépenses dites masculines permettent de capitaliser sur le long terme, pas les dépenses attribuées aux femmes. »

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Pas étonnant, donc, qu’au moment de la séparation des biens, la plupart des biens de valeur revienne à l’homme et non à la femme. 

Dans son essai, Lucile Quillet note également toutes les dépenses que doivent faire les femmes pour se distinguer sur « le marché de la bonne meuf », comme le nomme Virginie Despentes dans son essai King Kong Théorie. Des dépenses liées à l’esthétique qui peuvent paraître indispensables pour pouvoir ainsi prétendre à une union : maquillage, épilation, coiffure, etc. Sans quoi, elles seraient désavantagées sur le marché de l’amour, poursuit Lucile Quillet :  

« En plus de toutes ces dépenses qui incombent à la femme, si on prend en compte que, dans 75% des couples, c’est l’homme qui gagne plus, il est courant que ce soit à la femme de quitter son emploi pour s’occuper des enfants quand il est question d’en avoir. Ce genre de situations met les femmes dans une situation de dépendance financière, et donc de vulnérabilité, propice aux abus et aux violences »

La violence économique, une violence banalisée et difficile à repérer

Si la position de vulnérabilité est un terrain propice aux abus et aux violences, la dépendance financière, elle, peut souvent mener à des violences économiques. Des violences qui sont difficiles à définir et à repérer, car banalisées, dans un monde où couple rime avec alliance économique et financière, rappelle Lucile Quillet : 

« Quoi de plus courant qu’un compte commun quand on se met en couple ou que l’on se marie ? Pourtant, il donne un droit de regard qui peut être exercé de façon violente par la personne qui a le pouvoir, ou autrement dit l’argent. Dans beaucoup de cas, les violences économiques sont exercées avec le consentement des institutions : les banquiers, la CAF qui retire les aides à la personne qui gagne le moins sous prétexte qu’elle est en couple avec quelqu’un »

Comment repérer ainsi les violences ? On peut considérer qu’elles commencent dès que la question de l’argent est utilisée pour faire pression, dès qu’elle constitue un sujet tabou qu’on ne peut pas aborder, sous prétexte que l’amour et l’argent ne sont pas liés, précise l’autrice : 

« Le problème, c’est qu’on a dans l’idée que quand on aime, on ne compte pas. Or, c’est faux. On a aussi tendance à considérer le couple comme un espace de solidarité. Seulement, dans bien des cas, il ne l’est pas, et il perpétue même le système qui maintient la domination des femmes »

Un rapport sexiste à l’argent qui s’instaure dès l’enfance

Si le rapport de domination économique des hommes sur les femmes au sein du couple hétéro peut s’expliquer de différentes manières, dans son essai intitulé Le couple et l’argent sorti en octobre 2022, la journaliste et autrice Titiou Lecoq parle des biais sexistes liés à l’argent, qui s’instaure dès la plus tendre enfance : 

« Nous n’éduquons pas les filles et les garçons de la même façon, qui plus est lorsqu’il est question d’argent. Dès leur plus jeune âge, nous instaurons en tant qu’adultes une dynamique différentes selon les genres des enfants : nous avons tendance à donner plus d’argent de poche et plus tôt aux petits garçons, tandis qu’on a plutôt l’habitude de faire des cadeaux aux petites filles, de leur donner moins d’indépendance financière. »

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Une situation qui met très tôt les garçons en position de force et de pouvoir vis-à-vis de l’argent, et les filles en position de faiblesse et de passivité. En grandissant, ces mécanismes sont ainsi intériorisés et sont voués à être reproduits à l’âge adulte, notamment au sein des couples hétéros, poursuit l’essayiste : 

« Les hommes ont intégré le fait que les questions d’argent les concernent, tandis que les femmes ont plutôt l’impression de mériter moins d’argent et peuvent être moins à l’aise avec l’idée de le posséder et de le gérer, comme si cela les concernait moins, comme si elles étaient moins légitimes face à un homme »

Même si cette donnée ne justifie en rien les violences économiques au sein des couples, elle explique le caractère systémique de ces dernières et le fait qu’elles soient très répandues. Comme tous les autres types de violence, en somme.

À lire aussi : Bien plus qu’une colocation : des BFF décident de former des couples platoniques, voire de se marier

Les Commentaires

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Avatar de Liligreen
12 décembre 2022 à 12h12
Liligreen
@Penny65, j'aime beaucoup le proverbe de ta maman!
@Gabelote, je trouve aussi que le mieux c'est des comptes individuels et un ou plusieurs comptes communs. Dans le cas où les salaires sont inégaux, un prorata n'est pas toujours le plus intéressant. S'il y a un prêt immobilier à rembourser par exemple, cela peut être pas mal de mettre 50-50 sur le compte commun qui le rembourse et puis d'avoir un autre compte pour le quotidien où la personne qui gagne plus met davantage d'argent.
Mais je crois qu'il y a plus que l'éducation financière "théorique" des filles qui est en jeu, il y a aussi une posture psychologique (je ne sais pas si c'est le bon terme).
Je m'occupe des finances dans mon couple et j'essaie toujours d'être dans l'équilibre. Par exemple, quand nous avons eu un enfant et que je suis passée à 4/5, j'ai demandé que le papa paie une part supplémentaire de frais de gardes vu que je perdais un jour de travail et faisait ainsi économiser des heures de gardes. De même, juste avant quand c'est mon conjoint qui a pris du congé parental, on a mis tous les deux le même montant de côté pour le financer.
J'essaie d'être juste mais j'ai parfois l'impression d'être pénible et exigeante comme si cela faisait de moi une mauvaise personne de refuser que mon argent (et celui de mon conjoint) disparaisse dans un "pot commun". Quand je dis à mon conjoint que j'ai avancé de l'argent pour un achat (un truc cher, pas une histoire de quelques euros) et que donc il me doit de l'argent, souvent cela enclenche une forme de culpabilité. En gros c'est sentiment d'injustice (si je me sens flouée) contre culpabilité (d'être trop stricte sur ce point), ça m'étonnerait beaucoup que des mecs bataillent avec les mêmes émotions par rapport à l'argent dans leur couple.
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