« J’ai fui mon pays » : des jeunes vénézuéliens immigrés en Argentine racontent leurs parcours

En Argentine, Esther a rencontré 5 jeunes vénézuéliens et vénézuéliennes qui ont quitté leur pays pour des raisons politiques, économiques et sanitaires. Ils racontent leurs parcours, illustrant la situation au Venezuela.

« J’ai fui mon pays » : des jeunes vénézuéliens immigrés en Argentine racontent leurs parcours

Publié initialement le 27 juin 2018

madmoiZelle en Argentine

Esther est partie recueillir les témoignages des jeunes femmes de plusieurs pays, à travers le monde, avec une attention particulière portée aux droits sexuels et reproductifs : liberté sexuelle, contraception, avortement.

Elle a déjà rendu compte de ses rencontres avec des Sénégalaises, puis avec des Libanaises, elle a aussi suivi les débats sur l’avortement en Irlande et sa quatrième étape l’a menée en Argentine !

Tu peux suivre au jour le jour ses pérégrinations sur les comptes Instagram @madmoizelledotcom et @meunieresther, avant de les retrouver ici bientôt !

En débarquant en Argentine, j’ai très vite rencontré plusieurs Vénézuéliens et Vénézuéliennes. J’ai d’abord été surprise par l’étendue de leur communauté : dans les cercles que je côtoyais, j’en rencontrais presque davantage que des locaux.

Et puis je me suis rappelée. Les quelques reportages visionnés ça et là, qui montrent des rayons de magasins vides, des hôpitaux où les traitements dont les patients ont besoin ne peuvent plus être délivrés.

Des statistiques entendues à la volée, « les vénézuéliens ont perdu en moyenne 12 kilos au cours de l’année 2017 ».

Les manifestations réprimées violemment et les extraits de discours du président Maduro.

Des flashs que j’avais vus, une réalité dont j’avais conscience dans un coin de ma tête… mais qui prend une toute autre mesure lorsque l’on se retrouve face à des personnes qui peuvent en témoigner directement.

Venezuela : les racines d’une crise

Un soir, on a pris le temps qu’ils et elles me racontent leurs parcours. Comment, pourquoi ils avaient atterri ici à Buenos Aires.

Maximo* a d’abord entrepris de reposer quelques repères historiques. L’accession au pouvoir, légale, d’Hugo Chavez en 1998/99, son installation à la tête du pays, la manière dont il a acquis le soutien des classes populaires tout en « cassant la classe moyenne », la succession de Maduro à la mort de celui-ci…

Le contexte est posé dans ce court reportage du Monde, pour comprendre « les origines de la crise ».

Puis, lui, sa copine Denisa*, leurs deux colocataires Jairo* et Gemma* également en couple, ainsi qu’Adrian* m’ont raconté leurs parcours.

Il faut noter qu’ils sont très marqués politiquement, qu’ils fustigent le gouvernement actuel et le courant politique chaviste en général : la crise au Venezuela fait l’objet de multiples interprétations selon le positionnement idéologique de la personne qui la décrit.

Cela à mon avis ne remet pas en cause leur vécu.

Le Venezuela, une chute dans les abîmes progressives

Maximo fait débuter son récit il y a 13 ans, alors qu’il était pompier dans un aéroport, employé du service public. Il se souvient de cette époque et du moment où il a décidé de changer de travail, pour obtenir un meilleur salaire car les prix augmentaient.

« C’était mon premier changement de poste, je me suis mis à travailler pour la ville. J’ai tenu un moment. Déjà, il y avait des manifestations, des grèves, des luttes sociales qui s’enchaînaient… »

Il me décrit comment au fur et à mesure des mois et des années, il constatait que son pouvoir d’achat décroissait, et comment il a chuté de manière vertigineuse au cours des deux années précédant son départ.

« Heureusement, l’université était gratuite, mais tout mon salaire passait dans les denrées alimentaires basiques et les transports.

Puis, comme ça devenait de plus en plus difficile, du genre à devoir choisir entre les médicaments pour ma mère ou le paquet de farine, j’ai de nouveau changé.

J’avais terminé mes études et j’ai pris un poste très dangereux, chez Total, parce qu’il était très bien payé : j’étais médecin de camp sur une plateforme pétrolière. Je travaillais 14 jours, puis j’avais 14 jours de pause, ce qui me permettait de prendre un deuxième travail : prof à l’université. »

C’est en marge des cours qu’il y a rencontré Denisa, qui étudiait la publicité et la communication. Ils ont rapidement formé un couple.

Au Venezuela, la pénurie de nourriture

Denisa a grandi de manière relativement privilégiée. Grâce au travail de son père, elle avait déjà vécu aux États-Unis, voyagé ailleurs en Amérique Latine.

« On a emménagé ensemble, parce que c’était beaucoup moins cher et que la valeur de notre argent chutait au fur et à mesure. »

À cet instant de la discussion, Jairo est intervenu.

« C’est comme si jour après jour, on réduisait le contenu de ton caddie. Auparavant tu achetais telle marque, désormais tu prends systématiquement la moins cher. Tu prenais le paquet de 20 gâteaux, maintenant tu prends celui de 10. »

Jairo a grandi dans une autre province, comme sa copine Gemma. Il raconte comment son grand-père ou ses oncles sont traités au travail pour illustrer, en plus de la misère économique, ce qu’il perçoit comme un contrôle social des citoyens :

« À un moment les directions ont changé et on leur a demandé de se tenir tranquilles s’ils ne voulaient pas être renvoyés.

Et se tenir tranquille ça voulait et ça veut encore dire par exemple aller aux rassemblements chavistes obligatoires les jours de congés, et signer la feuille de présence. »

« J’ai fui mon pays. »

Les deux couples, qui ne se connaissaient pas à l’époque, voient leur situation se détériorer. Denisa m’explique :

« On a commencé à réfléchir pour quitter le pays, ce n’était plus vivable. Pendant 6/7 mois on a étudié les différentes options. On a pensé au États-Unis, moi je pouvais obtenir le visa facilement grâce au travail de mon père mais pas Maximo.

Alors on a opté pour l’Argentine car la procédure d’immigration est beaucoup plus simple, c’est plus rapide pour pouvoir travailler. »

En parallèle, ils économisent le peu qu’ils peuvent et le changent en dollars au fur et à mesure, pour avoir de quoi acheter un billet d’avion. Denisa est finalement partie devant, avec une amie.

« C’était une fuite. J’ai fui mon pays. »

Maximo l’a rejoint au bout de quelques mois. Il me raconte son arrivée difficile à Buenos Aires :

« Pour elle qui avait déjà voyagé ça a été, et heureusement elle nous avait trouvé cet appartement. Mais moi l’adaptation a été compliquée et je me heurtais à des murs pour trouver un travail.

Un jour par hasard dans la rue, j’ai rencontré un autre vénézuélien. En discutant, il m’a dit qu’il travaillait dans un supermarché. Il m’a recommandé là-bas, et j’ai pu commencé au bout d’un mois. »

Ça fait un an et quatre mois qu’il est arrivé sur place. Denisa, elle, avait décroché un contrat de publiciste, mais sa mission terminée il n’a pas été reconduit. Depuis mars elle cherche un autre emploi, sans succès pour l’heure.

L’insécurité, source d’exil

Cette détérioration économique est allée de paire, dans leurs vie, avec la détérioration du climat social et politique. C’est ce qui a décidé Adrian à quitter le pays.

« L’insécurité était devenue intenable, quand tu te dis qu’on peut te tuer dans la rue, que tu ne peux plus prévoir l’avenir, tu pars. »

Sur ces mots, il ouvre son ordinateur, un onglet YouTube, et tape « Colectivos Venezuela ». Il enchaîne les requêtes avec des mots que je ne suis pas sûre de comprendre pour me montrer des vidéos de personnes qui déambulent, armées, dans les rues.

« – Mais ils tuent qui, et sur quels motifs ? », je demande.

« Ce sont des milices qui sont payées par le gouvernement même si celui-ci ne veut pas le reconnaître, pour maintenir un grand niveau d’insécurité. Comme ça les gens ont peur et ne sortent pas manifester. Et les gens qu’ils tuent sont des personnes qui ont osé le faire. »

Des semaines et des semaines de manifestations

C’est pour cela qu’Adrian ne se sentait plus en sécurité. Les manifs, il y a participé en 2014. Pendant 3 mois, il me raconte avoir tenu des barricades, bloqué la route, avec beaucoup d’autres étudiants et étudiantes.

« C’était suite à l’incarcération de Léopoldo Lopez [ndlr : un opposant politique à Maduro qui fait office de symbole très controversé]. J’étais allé manifester, parce que seul dans notre coin on ne pouvait aboutir à rien mais en se réunissant, le collectif pouvait obtenir des résultats et faire changer la situation. »

Il me raconte comment pendant des semaines, les manifestants ont tenu leurs positions, en organisant des rotations pour que ceux qui sont au front ne soient pas toujours les mêmes. Il me montre une nouvelle vidéo.

« Tu vois, c’est impossible de rester dans cette position pendant des semaines, donc on tournait. »

La vidéo, dramatisée par le montage, montre des affrontements au canon à eau, des jets de pierre de la part des manifestants, des bombes lacrymogènes qui sont saisies à peine arrivées et renvoyées vers les forces gouvernementales, des tirs. Adrian soulève d’ailleurs son tee-shirt pour me montrer plusieurs cicatrices.

« Pas des balles qui peuvent tuer, mais des balles qui blessent. On avait positionné des guetteurs dans toutes les petites rues environnantes pour nous avertir lorsqu’ils essayaient de nous prendre à revers. Et un jour, on ne sait pas ce qui s’est passé, on n’a pas été prévenus. »

Incarcéré et terrorisé dans les prisons vénézuéliennes

Adrian me raconte une sorte de course poursuite au cours de laquelle la moto des forces gouvernementales l’a dépassé pour lui barrer le passage, sans qu’il puisse s’enfuir dans une autre direction.

« Ils m’ont roué de coups. Ils enlevaient leurs casques pour me frapper avec. Je n’ai rien fait, je n’ai pas bougé et je ne me suis pas défendu car je pensais qu’ils me tueraient. »

Il est arrêté et incarcéré.

« On était 25 dans une cellule de 8 où il n’y avait pas de toilettes. On dormait par terre, on nous jetait la nourriture au sol, on nous menaçait de mort ou de nous inculper avec les plus hautes charges comme trahison de la partie, on nous jetait des excréments. »

Au bout de trois jours et demi, les autorités ont choisi 20 des 25 prisonniers et ont proposé de les libérer moyennant paiement, Adrian en faisait partie.

« Le but de toute cette opération est de te terroriser suffisamment pour que tu ne retournes pas manifester. »

Fuir en direction de l’Argentine

Et ça a fonctionné sur lui.

« Certains se fatiguent plus vite que d’autres, c’est pour ça que les gens partent. »

Après avoir demandé des conseils à un ami qui vivait en Argentine depuis 6 ou 7 ans, il choisi lui aussi ce pays pour des raisons de visa.

« Je l’ai dit à ma famille, mais sans leur laisser la possibilité de m’empêcher de partir. J’avais 25 ans, je savais que j’étais condamné dans ce pays au moins socialement, qu’il me serait impossible de trouver un travail.

À cette époque-là au moins, c’était encore possible de payer pour un billet d’avion, aujourd’hui avec l’inflation c’est inaccessible. »

Il avait économisé pendant des semaines, en prêtant l’argent liquide issu de son indemnité de licenciement à des gens qui lui remboursaient avec les intérêts.

« Il a ensuite fallu que je paie un juge, pour avoir de nouveau l’autorisation de partir en avion du pays, car après mon arrestation ce n’était pas possible – ça c’est quelque chose qui piège beaucoup de gens au moment de partir. »

Vivre en exil, un sacrifice

Et le voilà finalement ici en Argentine, à exercer son métier d’ingénieur.

« J’ai eu de la chance de pouvoir partir comme ça. Beaucoup d’autres sont forcés de le faire en bus, à pied… »

Les chiffres concernant le nombre de personnes ayant quitté le pays sont imprécis. L’Organisation Internationale des Migrations (OIM) estimait la diaspora vénézuélienne à 1 622 109 individus en 2017, ce qui représente une augmentation drastique depuis 2015.

D’autres sources, comme le chercheur Tomás Páez cité par Le Point en juin 2017 ont des statistiques différentes : l’OIM parle par exemple de 208 000 personnes aux Etats-Unis, quand lui place la barre à 400 000.

Malgré leur imprécision, cela donne une image du nombre de Vénézuéliens et Vénézuéliennes qui comme Maximo, Denisa, Jairo, Gemma, Adrian, ont « fui » leur pays. Aucun ne se voit vraiment rentrer un jour, Adrian en particulier :

« J’ai donné. C’était déjà un sacrifice immense de tenter de me battre, puis de partir, aujourd’hui d’essayer de reconstruire une vie ici. Je ne veux pas y retourner. »

Cela constitue pourtant un autre renoncement car sa famille est demeurée sur place. Ce jour-là, c’était la fête des pères et l’anniversaire de sa mère, à qui il envoie de l’argent chaque mois : plus que d’accoutumée, le sens de ses paroles lui pesait.

*Tous les prénoms ont été modifiés

Merci à Marie Jacquillard pour l’interprétation.

Pour en savoir plus :

Si la situation au Venezuela t’intéresse, voici deux articles du Monde Diplomatique qui en expliquent la complexité de manière relativement complète :

COMMENT AVOIR UN TEINT PARFAIT ?

Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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Commentaires
  • Zazouyeah
    Zazouyeah, Le 21 juillet 2018 à 10h19

    Encore une fois un article très intéressant, même s'il s'éloigne du sujet de l'avortement : j'apprécie beaucoup la présence de ces billets de reportage à l'étranger, avec témoignages et remise en contexte, sur Mad. Comme @Marie-Gertrude , je n'avais pas conscience de l'ampleur de la situation au Venezuela.

    Spoiler: coquilles

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