La stratégie de Daech décryptée — Je veux comprendre (màj)

Daech a revendiqué les attentats terroristes qui ont frappé Paris le vendredi 13 novembre, dont le bilan définitif n’est pas encore connu, mais dépasse déjà les 130 morts. Pourquoi ici, pourquoi nous, et dans quel but ?

Mise à jour du 17 novembre 2015 — Hier avec Marion, on a voulu partager un message de tolérance, et surtout expliquer avec des mots simples, et sincères, ce qu’il s’est passé en France, à Paris, le 13 novembre 2015. Sans autre prétention que nous aider les un•es les autres à se sortir de cette tragédie, plus solidaires qu’avant.

— Article initialement publié le 16 novembre 2015

« Un acte de guerre » : c’est ainsi que le Président de la République a qualifié les attaques subies par la population parisienne vendredi 13 novembre.

À lire aussi : Les attentats du 13 novembre, quand le quotidien vole en éclats

Est-ce qu’on est en guerre ? Contre qui ? Qui est Daech et que veulent ses membres ? Des éléments de réponses ont commencé à circuler, malheureusement noyés par un flot d’interprétations fallacieuses et d’autres prétextes à la haine.

Faisons le point sur ces questions qui nous tourmentent, au lendemain des pires attentats que Paris et le reste du pays aient connu.

Est-ce qu’on est en guerre ?

Non. La France est un État, elle peut entrer en guerre contre un autre État. Or Daech, l’organisation terroriste qui a revendiqué les attentats, n’est pas un État. Ses membres se revendiquent « État Islamique », mais…

  • Ils n’ont pas de territoire : des terroristes prennent le contrôle de territoires d’autres États au Moyen-Orient (et notamment en Syrie, au Liban, en Irak).
  • Ils n’ont pas de gouvernement, pas de représentants. Qui parle au nom de Daech ? Selon Slate, il se pourrait que les attentats aient été orchestrés par des terroristes qui se revendiquent de Daech, mais qui n’auraient pas agi sur « mandat » de l’organisation. Ce ne sont que des hypothèses, mais le fait que ces hypothèses existent est significatif : on n’est même pas sûr qu’on a à faire à Daech comme organisation, peut-être que ce sont des actes coordonnés par des terroristes isolés !

S’en prendre à la population civile comme l’ont fait les terroristes vendredi soir, on peut le qualifier « d’acte de guerre », et c’est visiblement le choix de notre Président. Mais la France n’est pas « en guerre » contre une entité étatique identifiée.

Qui est Daech ?

Daech n’est donc pas un État, mais une organisation terroriste. En février, Le Petit Journal avait consacré une édition entière au décryptage de leur propagande. Elle est toujours d’actualité.

À lire aussi : Le Petit Journal décrypte la propagande de Daech, l’État Islamique

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Les terroristes de Daech ne sont pas des musulmans

Ce sont des terroristes islamistes, c’est-à-dire des gens qui prennent l’Islam en prétexte pour semer la terreur. Ils déforment les préceptes de la religion pour donner des justifications à l’injustifiable.

Il faut bien avoir à l’esprit que Daech n’a rien à voir avec l’Islam : les musulmans vous le diront, l’Islam est une religion de paix, et il est écrit noir sur blanc dans le Coran que tuer un homme revient à tuer toute l’humanité.

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Je crois qu’on ne peut pas être plus clair que ça. (Extrait des Trouvailles de l’Internet du 16 novembre).

De la même manière qu’on ne peut décemment pas tenir les chrétiens responsables des tortures et des meurtres commis sous l’Inquisition, on ne va pas tenir les musulmans responsables des actes commis par Daech.

Semer la terreur et la discorde, c’est exactement ce que veut Daech

La distinction entre islamiste et musulman n’a jamais été aussi importante : en tuant au hasard dans les rues de la capitale, l’objectif de Daech est précisément de diviser la population française entre « eux et nous ».

Ils veulent que l’on refuse d’accueillir les réfugiés syriens, pour pouvoir accuser la France et les Français•es d’être égoïstes et intolérant•es.

Ils veulent que l’on se retourne contre les musulman•es de France, pour pouvoir accuser la France et les Français•es de persécuter les croyant•es et les pratiquant•es, pour en inciter un maximum à rejoindre leurs rangs.

Ils veulent que l’on remette en question notre politique étrangère, et surtout nos interventions en Syrie, car la France est l’un des seuls pays à combattre Daech ET Bachar Al Assad (qui lutte aussi contre Daech, MAIS qui se trouve être un dictateur sanguinaire, donc entre la peste et le choléra, la France a choisi… aucun des deux.)

Ne pas tomber dans « le piège » de Daech

De toutes les analyses politiques qui ont été partagées durant ce sombre week-end, la meilleure est sans aucun doute celle de Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po Paris, spécialiste de l’Islam contemporain.

Il était invité de France Inter samedi 14 novembre, et les huit minutes de son intervention méritent d’être écoutées avec beaucoup d’attention (extraits cités en dessous du replay audio de France Inter).

Pourquoi c’était prévisible ?

La menace est globale, et la France a été frappée par opportunité […] On a disserté à en perdre haleine sur la liberté d’expression et Charlie Hebdo, sur l’antisémitisme et l’Hyper Casher, là c’est très clair : pas la peine d’aller chercher s’ils ont voulu frapper un concert de rock américain… Ils ont tout simplement voulu faire le plus grand nombre de morts.

Est-ce que la France paye sa politique extérieure, ses frappes [en Syrie] ?

[…] On pourrait arrêter de faire le jeu des terroristes, en faisant comme s’ils nous faisaient payer ce qui doit être notre politique. De toute façon ils vont nous frapper, donc la question est d’avoir une politique qui permette d’anticiper la frappe qu’ils veulent mener contre nous, donc en permanence on intègre leur raisonnement.

Une fois pour toutes il faut les poser pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des barbares, qui sont extérieurs à nous, et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes. […]

Ce qu’ils veulent, c’est des représailles. Ce qu’ils veulent c’est qu’aujourd’hui, à Paris et en France, on tue des musulmans, en représailles. […] Ils veulent la guerre civile en France.

Ce n’est pas une armée, ce ne sont pas des commandos, ce sont des criminels […] Oui, nous sommes en guerre, mais nous ne sommes pas face à une armée, mais face à des criminels. […]

La France est le seul pays du monde qui dit que Bachar et le bien mal nommé « État Islamique », c’est la même chose. Daech adore les gens qui veulent traiter avec Bachar. Il ne les menace pas, il ne les frappe pas. Par contre, un pays qui met exactement le doigt sur la plaie comme le nôtre le gêne infiniment.

Klaire fait Grr a résumé l’analyse de Jean-Pierre Filiu en un schéma, extrêmement simplifié bien entendu : il a vocation à rendre l’essence de sa démonstration accessible en un coup d’oeil, à celles et ceux d’entre nous qui n’ont pas un doctorat en sciences politiques. Et en ce sens, c’est extrêmement bien réussi.

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— Merci à Klaire fait Grr de nous avoir autorisé à reprendre son illustration, publiée sur son blog et sa page Facebook.

Pourquoi Daech s’en prend à la France ?

  • Parce qu’on est géographiquement faciles à atteindre (plus facile que les États-Unis)
  • Parce qu’on représente beaucoup de choses que Daech abhorre, comme notre amour de l’alcool et de la charcuterie, du sexe et de « la débauche » en général. (À lire sur Libération : La jeunesse qui trinque).
  • Parce qu’on intervient militairement dans la région, et qu’on est allié aux États-Unis, soit le mal absolu.

C’est le juge Marc Trévidic qui en parle le mieux, dans un entretien à Paris Match initialement publié le 30 septembre dernier :

« Traditionnellement, l’adversaire numéro un du terrorisme djihadiste a longtemps été les Etats-Unis, mais les paramètres ont changé. Les Américains sont plus difficiles à atteindre. La France, elle, est facile à toucher. Il y a la proximité géographique, il y a des relais partout en Europe, il y a la facilité opérationnelle de renvoyer de Syrie en France des volontaires aguerris, des Européens, membres de ­l’organisation, qui peuvent revenir légalement dans l’espace Schengen­ et s’y fondre avant de passer à l’action. […]

La France est devenue l’allié numéro un des Etats-Unis dans la guerre contre Daech et les filières djihadistes. Nous combattons par les armes aux côtés des Etats-Unis. Nous avons mené des raids aériens contre l’EI en Irak. Maintenant, nous intervenons en Syrie.

De plus, la France a un lourd «passif» aux yeux des islamistes. Pour eux, c’est toujours une nation coloniale, revendiquant parfois ses racines chrétiennes, soutenant ouvertement Israël, vendant des armes aux pays dits «mécréants et corrompus» du Golfe ou du Moyen-Orient. Et une nation qui opprimerait délibérément son importante communauté musulmane. Ce dernier argument est un axe de propagande essentiel pour l’EI.

Nos forces armées sont aussi intervenues au Mali pour arrêter les islamistes, même si ce ne sont pas les mêmes réseaux. Ajoutons enfin que, en France, nous sommes depuis des années en première ligne pour combattre le «djihad global». Longtemps notre dispositif antiterroriste nous a permis de porter des coups sévères aux terroristes et aux ­djihadistes de toute obédience. »

Entretien à lire dans Paris Match, daté du 30 septembre 2015

Pourquoi Daech a choisi ces cibles ?

On n’est pas sûr que les attentats de Paris aient véritablement été orchestrés par Daech, donc les analyses du choix des cibles ne sont que des hypothèses. Mais celles émises par Slate semblent très plausibles, car elles confortent l’objectif de division de la population, notamment à propos des fusillades ayant eu lieu dans les X et XIèmes arrondissements.

« Est-ce un style de vie qui a été visé, celui d’une jeune bourgeoisie blanche, hipsters, bobo qui aime à se retrouver le week-end pour draguer, discuter autour d’un verre dans des lieux fréquentés par une population qui s’amuse ?

Les djihadistes ont-ils voulu cibler un quartier où il existe un peu plus de mixité sociale et ethnique qu’il n’y en a rive gauche ou à l’ouest de Paris, comme pour polariser encore un peu plus la société française là où justement elle l’était –polarisée– un peu moins qu’ailleurs.

Ce n’est pas exclu, l’un des moteurs de ce terrorisme-là est de creuser le fossé entre les communautés, de dresser les « croisés » justement contre les musulmans, mais il y a d’autres hypothèses. »

À lire sur Slate : Daech déteste le hasard

Le Stade de France ? La symbolique est dans le nom : stade « de France», un match de foot, contre l’Allemagne, en présence du Président de la République, un combo de symboles…

Le Bataclan ? Une fête populaire, une célébration de la musique, autre détestation profonde des islamistes.

Pourquoi ça nous touche et pourquoi on a peur ?

En janvier, quand deux frères s’en sont pris à la rédaction de Charlie Hebdo, certain•es ont été tenté•es de rationaliser cette attaque. Oui c’est terrible, mais ils avaient fait de la provoc’… Oui c’est horrible, mais… Mais quoi ? Ce qui était déjà injustifiable à ce moment nous apparaît aujourd’hui comme irréfutablement inexplicable : ceux qui étaient en terrasse vendredi soir, ou au Bataclan, n’ont provoqué personne. Ils n’ont insulté personne. Ils ne blessaient personne.

En janvier, les victimes de Daech étaient des symboles de la liberté d’expression, incarnée par des personnalités identifiées. En novembre, les victimes de Daech sont toujours des symboles, ceux d’un mode de vie réprouvé par ces terroristes. Ils nous disaient en janvier qu’on ne pouvait pas dire ce que l’on veut, ils nous disent en novembre qu’on ne peut pas vivre comme on le veut.

Les victimes du 13 novembre sont aussi des symboles, sauf que ce sont des anonymes, des gens « normaux », des individus lambdas : pas un genre, pas une nationalité en particulier, pas une religion. Ces gens n’avaient rien d’autre en commun que le fait d’être sortis de chez eux pour passer une bonne soirée.

Les victimes du 13 novembre auraient pu être n’importe qui. Ça aurait pu être moi, mes ami•es, les vôtres. Et comme la jeunesse parisienne se masse souvent dans ces quartiers, peut-être que vos ami•es ont été blessé•es ou tué•es. Peut-être que vous vous dites que ça aurait pu être vous, parce que vous êtes déjà allé•es faire la fête dans ces bars, dans ces rues, un vendredi soir.

Et c’est pour ça que ça nous fait peur, c’est pour ça qu’on appelle ces attentats des actes terroristes : parce qu’ils n’ont pas fait que tuer et blesser des innoncent•es, mais parce qu’ils font peur à tous les autres.

Comment réagir, riposter, combattre ?

Si on veut riposter face à ces attaques, il est important de ne surtout pas « faire le jeu » des terroristes. Ne pas propager la terreur en partageant sur les réseaux sociaux des rumeurs, qui ne font qu’accroître la panique.

Et surtout, il ne tient qu’à nous de ne pas céder à cette panique, de ne pas nous laisser diviser par la peur de l’autre. C’est exactement ce que cherche Daech en attaquant ces quartiers, en revendiquant les attentats « au nom d’Allah » : ils comptent sur nous pour faire un amalgame entre tou•tes les musulman•es français•es, ou étrangèr•es vivant en France, qu’on les stigmatise, qu’on les prenne pour cible, qu’on les agresse, qu’on les arrête, qu’on les exclut.

J’ai pleine et entière foi en nous pour qu’on ne succombe pas à la peur de l’inconnu, et que l’on se montre particulièrement solidaires avec tou•tes nos concitoyen•nes, de toutes origines, de toutes confessions.

Les terroristes qui ont ouvert le feu dans la foule vendredi 13 novembre n’ont pas fait de distinctions entre les gens, ils n’ont pas épargnés certains, n’en n’ont pas ciblés d’autres. Ne faisons pas non plus de différence.


Pas mieux. « Nous », c’est tout le monde, toutes celles et ceux qui sont touchés par les attentats, et bien sûr, évidemment, que ce « nous » inclut aussi les musulman•es.

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À lire aussi : Mon vendredi 13 novembre 2015, entre la rue et l’hôpital — Témoignage

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Fab
    Fab, Le 17 novembre 2015 à 9h39

    Je ferme ce sujet, personne n'a le temps ici de le modérer ou de l'animer. Bonne journée à vous !

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