Mon partenaire a retiré son préservatif sans mon consentement — Témoignage

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Pendant un rapport sexuel, le partenaire de Delphine a enlevé son préservatif sans la prévenir. Elle nous raconte la difficulté d’admettre avoir été victime de viol, et la nécessité d'informer sur cette agression trop mal connue.

Mon partenaire a retiré son préservatif sans mon consentement — Témoignage

Aujourd’hui était une mauvaise journée.

Tout commence avec un partage d’article sur le stealthing

J’ai un petit cercle d’amies privilégiées.

Comme beaucoup, nous avons ensemble une discussion de groupe sur Facebook.

On y parle plus ou moins sans arrêt, on s’envoie des photos, des blagues, on se raconte au fur et à mesure de la journée ce qui se passe dans nos vies, que ce soit drôle, malaisant, triste ou inintéressant.

Parfois, on y discute féminisme.

C’est un cercle d’amies avec lesquelles je me sens en confiance pour aborder ce genre de sujets, peut-être plus qu’avec mon groupe d’ami plus large, qui comprend nos potes garçons.

Ce matin, l’une de mes amies nous a envoyé sur cette discussion un article à propos du stealthing.

Le stealthing, c’est cette pratique où, lors d’un rapport sexuel consenti et protégé, une personne enlève son préservatif sans que son ou sa partenaire ne s’en aperçoive.

À lire aussi : Retirer le préservatif sans prévenir, est-ce un viol ?

C’est sale et c’est dangereux.

La personne prend le risque de transmettre à son ou sa partenaire non-consentante des maladies graves, cet acte peut être à l’origine de grossesses non désirées…

Ce n’est pas un « accident de préservatif ».

Les préservatifs qui craquent, ça arrive…

Les préservatifs qui craquent, ça arrive. L’expérience peut être plus ou moins traumatisante, d’ailleurs.

Moi, ça m’est déjà arrivé avec un copain et j’en ai gardé un souvenir très désagréable.

Quand j’ai réalisé que la capote venait de se déchirer, j’ai totalement paniqué, et j’ai dit presque en pleurant :

« Mais je prends pas la pilule ! »

Ce à quoi mon « pote » m’a sorti un élégant « mais Dédé, franchement ! », comme si j’abusais un peu de ne pas prendre mes « précautions ».

Comme si c’était forcément à moi de faire attention.

Je vous passe les détails du superbe dimanche qui a suivi, à chercher une pharmacie ouverte au fin fond de l’Auvergne pour me dénicher une pilule du lendemain…

Heureusement, encore une fois, mon petit cercle d’amies était présent.

Elles ont conduit la voiture, elles ont appelé les pharmacies, elles m’ont fourni tout le soutien moral que ce garçon un peu lâche n’avait pas su, voulu ou pensé m’apporter.

J’ai avalé ma pilule du lendemain, un peu tremblante, plutôt perdue et complètement dégoûtée.

… Mais ce n’est pas du stealthing

Donc, les accidents, ça arrive mais « c’est pas la fin du monde » — chacune vivant l’expérience de la prise de la pilule du lendemain de manière plus ou moins détendue.

Revenons au stealthing et à cet article qu’a partagé ce matin l’une de mes amies sur notre discussion Facebook de filles fortes.

Tout le monde a aussitôt réagi : certaines de mes amies étaient désabusées, d’autres étaient hors d’elles, mais toutes étaient un peu choquées.

L’une d’elle a dit :

« Mais je comprends pas, c’est quand même pas sorcier, tu le dis dès le début si tu veux pas le mettre le préservatif ! »

On en était donc à ce point de notre conversation quand j’ai dit, un peu nonchalamment :

« Vous savez, il m’est arrivé exactement ça pendant ma première fois.

Le type avec qui j’étais en train de coucher avait enlevé son préservatif sans me prévenir.

Ensuite, il m’a dit : « Il faut absolument que tu prennes la pilule du lendemain, j’ai un sperme très puissant. »

Je suis partie de chez lui et j’ai pleuré dans le train de banlieue qui me ramenait chez moi, puis j’ai pleuré devant la pharmacie de garde, puis j’ai pleuré debout à côté de la poubelle de la pharmacie de garde, après avoir pris la pilule du lendemain. »

Pendant mon petit monologue, les « quoi ??? » et autres expressions de choc ont commencé à pleuvoir dans la conversation.

Il faut savoir qu’à l’époque, j’étais restée très vague sur les détails de ma nuit avec ce garçon.

J’avais plutôt concentré le récit sur les circonstances de la rencontre et la charmante façon dont il m’avait tourné le dos puis virée de chez lui.

Ah, good old times.

Ce matin, j’ai donc raconté cette affaire comme si c’était une anecdote.

Ça a l’air moins grave, comme ça, pas vrai ?

L’article autour du stealthing, un déclencheur

Je me suis rendu compte que je déteste parler de cette nuit-là : je reste toujours vague quand je l’évoque et j’essaie d’y repenser le moins possible.

À tel point que, même si j’étais sobre à ce moment-là, j’ai quand même du mal à me rappeler des détails de la soirée.

Et puis, ce matin, j’ai eu comme un choc.

En racontant à mes amies cette histoire, j’ai réalisé que j’avais vécu la même chose que la fille dont parlait l’article.

En effet, en janvier, un Français a été condamné pour viol en Suisse pour avoir retiré son préservatif pendant un rapport sexuel.

Sur notre conversation, j’ai écrit :

« Je viens de me rendre compte que c’est exactement la même histoire que la meuf qui a eu un rapport avec un gars qui a fait ça, et il a été condamné pour viol. »

Et là, les larmes ont commencé à venir et ma gorge à se nouer.

Donc, j’aurais pu faire condamner « ce connard », comme je l’appelle depuis deux ans et demi, pour viol.

Alors, si ce connard peut être un violeur aux yeux de la justice, moi, je dois être une victime de viol ?

Cette nuit où il a piétiné mon consentement (et osef les conséquences)

Cette nuit-là, en plein milieu de cette relation sexuelle, je me sentais déjà mal.

C’était ma première fois, je me sentais pas respectée, j’étais perdue et un peu terrifiée, j’étais brusquée.

Il essayait souvent de me retourner en levrette et moi, à chaque fois, je disais non. Presqu’en me débattant, parce qu’il était grand et fort, et moi je comprenais pas vraiment.

Qu’est-ce que j’en savais moi à l’époque, que j’avais le droit de lui dire d’aller se faire voir ?

C’est un peu comme si, à partir du moment où tu disais oui à une chose, tu renonçais à ton droit de dire non à quoi que ce soit d’autre.

Alors que si on est mal à l’aise avec un geste, une position, et qu’on le dit, l’autre n’est-il pas censé écouter et arrêter ?

C’est ce que je fais maintenant et on m’a toujours écoutée.

Le consentement, ce n’est pas une question de circonstances, de connaître la personne, d’être sobre, d’être amoureux ou quoi que ce soit.

Depuis, j’ai vécu plusieurs situations où j’ai été mal à l’aise (à différents degrés, et parfois c’est même drôle), mais j’ai toujours été écoutée.

Que ce soit par celui avec qui je vivais une relation amoureuse très belle et profonde, ou un Anglais complètement bourré (et franchement un peu dérangé) rencontré sur Tinder pendant l’Euro 2016.

Et c’est ce qui devrait se passer à chaque fois.

Si je dis non, c’est non. Il ne devrait pas y avoir d’exception.

Et là, j’avais dit « c’est oui si tu mets un préservatif » ce qui équivaut à « c’est non si tu n’en mets pas ». Il avait déjà essayé de me convaincre de ne pas en mettre, il savait donc très clairement que je n’étais pas d’accord pour coucher avec lui sans protection.

Quand j’ai réalisé qu’il avait enlevé son préservatif, je lui ai simplement dit d’en remettre un. Il l’a fait, puis l’a enlevé à nouveau.

Sauf que là je m’en suis aperçue plus vite et j’ai dit stop.

Deux fois de suite, il a donc fait fi de mon consentement.

Donc, j’ai eu une relation sexuelle non consentie.

Donc, on pourrait considérer que j’ai été violée.

Ma difficulté à mettre le mot « viol » sur mon histoire

Bien sûr, ce « on » est abstrait, représentant à la limite le tribunal correctionnel de Lausanne.

Surtout pas moi.

Pourtant, à l’époque de cette affaire de stealthing en Suisse, j’avais été parfaitement en accord avec le jugement.

Il me semblait normal que le type qui avait enlevé son préservatif soit condamné pour viol car, selon moi, tout ce qui sort du cadre strict du consentement relève de l’agression sexuelle.

J’avais même noté dans mon carnet des réflexions sur le consentement. J’avais certainement partagé sur Facebook cette BD qui explique le consentement avec la métaphore de la tasse de thé.

Mais je n’avais pas fait le lien avec mon histoire.

Alors pourquoi moi, qui suis informée sur ce type de sujet, qui milite comme je peux, je refuse de reconnaître l’évidence qui se dessine sous mes yeux ?

Pourquoi je refuse de me dire : « Delphine, tu as été violée » alors qu’une femme a obtenu la condamnation de son ancien partenaire sexuel pour littéralement les mêmes faits que ceux que j’ai eu à subir ?

Pourquoi j’ai même cherché à fouiller ma mémoire défaillante pour me convaincre que si, il avait dû me prévenir en l’enlevant, c’est certain, réfléchis Delphine ?

Pourquoi je refuse encore de me désigner comme une victime de viol

Ce n’est pas aujourd’hui que je vais dire « j’ai été violée ».

Même après tout ce que je viens d’écrire, même en ayant vraiment réfléchi à ce qui m’était arrivé, même en ayant tout clarifié, tout exposé froidement et logiquement.

C’est en partie parce que je me sens salie.

C’est aussi parce que je ne veux pas m’entendre dire que ouais, le mot « viol » c’est peut-être un peu abusé quand même dans ma situation.

J’ai clairement pas l’énergie de me défendre par rapport à ce que j’ai vécu ou de faire des plaidoyers à tout va.

Je le refuse parce que je ne veux pas être une victime, parce que je refuse d’en parler.

Un jour, peut-être, je le dirai.

Quand on aura libéré la parole sur le viol, sur le consentement, quand on arrêtera de remettre en cause les victimes. Mais pour l’instant, toute seule, j’ai pas la force.

Ici, Delphine refuse pour des raisons personnelles d’être qualifiée de victime de viol.

En France, il n’y a effectivement pas de jurisprudence qui condamne le stealthing comme un viol. Mais en Suisse, le tribunal correctionnel de Lausanne a condamné pour un viol un homme ayant retiré son préservatif au milieu d’un rapport sexuel, sans prévenir sa partenaire qui avait préalablement exigé une protection.

Pour moi, le consentement, ça a toujours été quelque chose d’important.

Par exemple, avant cet épisode, j’avais rencontré un mec de Tinder qui m’avait dit :

« Non mais ici, on n’utilise pas de préservatif, on n’a pas le SIDA. »

Même il y a quelques années, ce genre de comportement, c’était déjà « no way » dans ma tête. J’avais d’ailleurs refusé d’avoir un rapport sexuel avec lui.

Si, à l’époque, j’avais su ce que c’était tout aussi anormal qu’un partenaire enlève son préservatif pendant une relation sexuelle, et si j’avais eu plus confiance en moi, je l’aurais jeté dehors aussi.

C’est la raison pour laquelle je veux prendre la parole : pour que tout le monde sache à quel point ce genre d’acte est grave et pour que les filles qui y sont confrontées aient les armes pour être légitimement en colère.

À lire aussi : Lettre ouverte à mon violeur, un an après

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Anne-Fleur

Anne-Fleur est arrivée en mars 2017 pour s’occuper des témoignages. Elle aime Harry Potter, le thé bien noir et les plaids douillets.


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Commentaires
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  • GangstaMerguez.
    GangstaMerguez., Le 8 mai 2017 à 13h09

    Je trouve ces articles vachement utiles pour celles/ceux qui comme moi étaient un peu naifs en ayant tendance à penser que personne n'aurait une idée aussi glauque. La lecture des articles sur ce sujet m'a permis d'être plus responsable et le mois dernier quand j'ai couché avec un type que je ne connaissais que par potes vite fait après qu'il m'ait demandé s'il devait mettre une capote (wtf) j'ai dit un grand OUI comme je l'aurais fait avant, mais j'ai en plus vérifié juste avant qu'il ne rentre. C'est un peu triste d'en arriver là et je pense que dorénavant s'il croit bon de poser la question alors j'arrêterais tout car je trouve ça incongru et dangereux de se poser la question avec un.e partenaire qu'on ne connait même pas bien. Il y a quelque chose de bizarre rien que dans le fait de s'interroger là-dessus alors que ça devrait couler de source je trouve.

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