Ce monde sexiste m’épuise

Mircéa Austen en a marre de devoir toujours se justifier quand elle dit aux gens qu'elle est féministe, marre de devoir s'excuser quand elle a raison, et marre d'attendre des avancées qui ne viennent pas. Voici le récit d'un gros ras-le-bol.

Ce monde sexiste m’épuise

C’était une matinée absolument étouffante. Derrière la vitre du bus qui me ramenait de Lille à Paris, bouffée par le mal de mer, je me retenais de rendre mon absence de petit déj’. À côté de moi, un gars matait mes cuisses en me codant en morse avec ses paupières « Grosse pute » ou quelque chose d’approchant.

Hésitant à me délivrer de mon mal des transports directement sur son jean, je me suis contenue et je suis sortie, titubante, pour longer les quais de Seine et marcher un peu. Il faisait une chaleur à crever ; j’ai regardé un type ôter son t-shirt et s’allonger au bord de l’eau, comme le font souvent les Parisiens dès qu’il fait plus de 10 degrés.

Je me suis subitement retrouvée morte de jalousie : j’aurais fait n’importe quoi pour virer ce gros pull qui m’avait bien servi dans le bus de nuit mais qui maintenant me rendait dingue. Je voyais ce Parisien lambda se prélasser le téton à l’air pendant que moi, je n’osais même pas montrer mon nombril.

Ce jour-là, j’ai été prise d’une rage rare pour mon caractère doux : j’en ai eu marre.

J’en ai marre de m’expliquer

J’en ai marre de faire preuve de pédagogie lorsque chaque différence entre deux mouvements féministes ou la moindre faiblesse dans l’argumentaire d’une féministe notoire à la télé sert d’argumentaire total servi avec un sourire condescendant pour, croit-il, l’imbécile, détruire un mouvement qui se nourrit de centaines de recherches universitaires, de livres, de penseurs, de courants, qui se nourrit de sa complexité assumée et de ses débats stimulants.

J’en ai marre de voir des types m’expliquer à 23h, l’air triomphant, que si les féministes servaient à quelque chose elles n’auraient pas à emmerder le monde avec le « mademoiselle » sur les formulaires administratifs, de devoir expliquer pour la énième fois que c’est l’infantilisation et la subordination d’une femme à son père puis à son mari qui est mise en cause, et non l’usage de ce terme dans la vie de tout les jours.

En terme de pédagogie j’ai tout sorti, j’ai appris les chiffres, les statistiques, j’ai expliqué la culture du viol à des violeurs qui s’ignoraient encore, convaincus d’avoir donné à cette « salope », ivre jusqu’à l’inconscience, ce qu’elle voulait. J’ai aussi pris le risque de me fâcher avec des proches pour garder le droit d’enfiler mes shorts courts.

Aujourd’hui je veux que l’exigence de pédagogie change de camp.

Je veux qu’on m’explique pourquoi il est normal que des gamines de 14 ans, pour supporter les changements de la puberté et calmer leurs angoisses et leur mal-être, se réfugient en masse dans un idéal impossible à atteindre d’esthétique parfaite, et s’affament à en prendre le risque de mourir.

Je veux qu’on m’explique pourquoi mes droits constitutionnels sont niés, constamment remis en question, à commencer par le droit à me déplacer librement dans tout le territoire français — ouais, même à Châtelet et gare du Nord.

Je veux qu’on m’explique pourquoi la majorité des femmes de mon entourage a été victime d’une agression sexuelle et/ou de viol, sans que la société ne se soit remise en cause une seule seconde.

Je veux qu’on m’explique pourquoi je suis d’abord un objet sexuel, et ensuite seulement une citoyenne payant ses impôts ; pourquoi, bien que diplômée des meilleurs cursus, j’ai statistiquement toutes les chances d’être moins payée qu’un homme, et pourquoi ce constat qui serait considéré comme une preuve de racisme ailleurs est réduit ici au simple phénomène de société, un marronnier pour la « journée de la femme ».

J’en ai marre de m’excuser

J’en ai marre de dire que je suis féministe à voix basse en chuchotant et en croisant les doigts pour ne pas tomber face à un con qui va encore me vampiriser ma soirée avec ses états d’âmes de sexistes qui s’ignore ; j’en ai marre de m’excuser parce que non, je n’aime pas les chansons écrites « par amour des fâmes » et que ça me rend « pas drôle », « bêcheuse ».

Il suffit d’un stéréotype sexiste jeté à coup de « Rigole, la féministe, c’est de l’humour » pour détruire tout un propos construit et solide.

Je ne supporte plus de m’excuser lorsque je tente d’expliquer une théorie féministe qui prend plus de deux minutes à être développée, et que l’on m’éjecte de la discussion d’un revers de la main, parce que c’est barbant le féminisme, et que de toute façon elles ont déjà gagné.

J’en ai marre de dire « désolée » lorsque je rembarre un gros con qui m’accoste dans la rue, et ce depuis que j’ai quatorze ans — et souvent ce sont des hommes plus vieux que moi. J’en ai marre de culpabiliser par rapport à mon petit ami lorsque je m’habille avec soin, comme si je n’avais pas confiance en mes propres intentions, comme si j’étais une traînée sans le savoir.

Je regrette de m’être excusée le jour où ce prof m’a demandé de ne pas découvrir mes épaules en cours alors que j’étais dans une université publique. J’en ai marre de m’excuser parce qu’étant bourgeoise, je suis censée être déjà comblée par l’argent, quand bien même mes droits politiques et sociétaux sont niés.

Aujourd’hui je veux que les excuses changent de camp.

Que les « incultes » qui en restent à ce que les médias expliquent du féminisme s’excusent de ne pas prendre le temps de se renseigner davantage, de lire davantage, de discuter davantage.

Je veux que les publicitaires s’excusent de promouvoir un idéal morbide dont les conséquences sont concrètes et meurtrières.

Je veux que les politiques s’excusent de traiter la cause de 52% de la population française comme une cause « accessoire ».

Je veux que les entreprises s’excusent d’estimer que nous valons moins qu’un homme.

Je veux que les créatifs, dessinateurs, concepteurs de jeux vidéo et autre réalisateurs s’excusent de manquer d’imagination pour nous offrir des personnages féminins à la mesure de notre potentiel, et qu’ils s’excusent de se livrer à leur paresse intellectuelle.

Je veux que l’Éducation Nationale s’excuse de traiter l’Histoire uniquement à travers le prisme des grands hommes comme si aucune femme, en 3000 ans, n’avait jamais rien accompli, comme si elles avaient subitement appris à compter et à écrire avec Marie Curie et Simone De Beauvoir, et tout cela par fainéantise intellectuelle face à la tâche qu’une telle révision des programmes représenterait.

Je veux que les machistes s’excusent d’avoir peur d’imaginer un monde nouveau et stimulant mais, effrayant car remettant en question leurs privilèges.

J’en ai marre d’attendre

J’en ai marre d’attendre le grand jour où enfin une femme sera un citoyen comme un autre, et où des femmes incompétentes pourront être PDG, à la même mesure que les hommes incompétents qui pullulent dans les hautes sphères.

J’en ai marre d’attendre qu’un jour, subitement, les femmes politiques n’aient plus à s’entendre poser des questions sur leur coiffure et la marque de leurs tailleurs ; j’en ai marre d’attendre que l’égalité hommes-femmes tombe du ciel comme un cadeau des élites masculines décidément trop généreuses, un peu comme le droit de vote qu’on a bien fini par nous octroyer.

J’en ai marre d’attendre dans la position de celle qui réclame, comme si l’égalité était un caprice pour les jours pluvieux.

Je suis rentrée chez moi en pensant à tout ça, en regardant une fillette habillée en rose jouer au foot avec son père dans le parc du Luxembourg, me disant que c’était déjà un bon début.

Et puis j’ai pris conscience du caractère implacable de la rhétorique actuelle qui nous enferme comme dans un piège à loups : si j’avais fais part de mon coup de gueule ailleurs que sur madmoiZelle, je serais passée du statut de la cruche sans idées à l’hystérique.

Mes arguments seraient devenus la preuve de mon irrationalité toute féminine quand tant de personnalités masculines sont connues pour leurs coups de gueules, quand en politique la fermeté et la rage peuvent être des qualités de grand chef sachant donner de la voix.

Une femme qui crie pour l’égalité politique et sociale n’est pas légitime, ou alors il faut qu’elle soit vraiment très pauvre ou un peu malade, quelque chose qui attire la pitié quoi, alors qu’un homme qui crie pour l’égalité politique et sociale est un héros courageux et brave.

Nous sommes piégées : se taire ou leur donner raison. Alors je m’explique, alors je m’excuse, alors j’attends.

En espérant que mes nièces et mes filles n’aient pas demain à s’expliquer, à s’excuser, à attendre.

— Merci à Cy. pour son joli dessin ! Retrouvez-la sur madmoiZelle, sur son blog et sur Facebook !

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Mircea Austen

Je voyage, j'écris, je mange : plus verbe d'action que verbe d'état je végète en attendant les vagues...

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Commentaires
  • Skippy01
    Skippy01, Le 8 janvier 2018 à 23h05

    Cet article est tellement vrai. Mais contrairement à la pdupart d'entre-vous, j'ai envie de baisser les bras.

    J'ai vu quelques affiches de propagande anti-suffragettes de fin XIXème - début XXème. Et les arguments exposés m'ont parus étrangement familiers, et pour cause: les masculinistes et «féminosceptiques» d'aujourd'hui utilisent peu ou prou exactement les mêmes, à savoir que les militantes seraient frustrées/suprémacistes/inaptes. Ils n'ont en un siècle et demi pas pris une seule ride. Comment penser que des choses peuvent changer si une chose est toujours d'actualité après une aussi longue période ?

    Il n'y a pas une seule période de l'histoire avec une égadité parfaite entre les citoyens. De tous tepmps, elle n'a été au mieux que parcellaire, au pire inexistante. Ça accrédite l'hypothèse que la fin de toutes les oppressions est contre-nature (attention, je ne suis pas en train de défendre leur existence) et soit en réalité le produit de notre patrimoine génétique, qui fait que nous soyons irrémédiablement condamnés depuis l'apparition de notre espèce à oppresser certaines catégories de personnes, de façon plus ou moins forte selon le lieu et l'époque, mais toujours bien réelle. D'ailleurs, si une madz pouvait me fournir une source scientifique qui analyse cette hypothèse, elle me ferait plaisir.

    La foi aveugle en un futur meilleur, ça n'est pas suffisant pour me motiver. J'ai perdu mes illusions de jeunesse quand j'ai pris conscience que tout ce pour quoi je militais ne changerait pas et que je me fatigais pour rien. Plein de problèmes de société étaient déjà dénoncés il y a plusieurs décennies, siècles, voire millénaires, alors à quoi bon espérer ?

    Le cerveau humain est extrêmement mal foutu. Si vous voulez faire changer l'opinion de quelqu'un, laissez tomber, c'est perdu d'avance. La dissonance cognitive fera qu'il va instinctivement et inconsciemment tordre vos arguments pour les rendre conformes à ses opinions, la simple idée d'avoir tort est une torture mentale que très peu de gens sont capables d'endurer. Il y a aussi le biais culturel, qui fait qu'on va -encore une fois- inconsciemment prendre notre culture comme système de référence, ce qui rend aveugle à tous ses propres dysfonctionnements, puisqu'un système de référence est toujours parfait si on le compare à lui-même.

    Bref, il me paraît vain de vouloir lutter éternellement contre ce qui m'apparaît comme une fatalité.

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