Roller Derby : du sang sur la piste

Pondu par Elise le 2 février 2010  

Elise Costa revient sur le roller derby, ce sport très peu connu en France où des patineuses envoient du bois sur une piste dans des courses musclées.

Plantée au milieu de l’État du Texas, là où les températures avoisinent les quarante degrés l’été, la ville d’Austin a pour habitude d’accueillir les esprits créatifs, les tatoués et autres déjantés venus des quatre coins du pays en quête de mouvement alternatif. C’est ainsi qu’en 2001, un type aux yeux incandescents descend de Tulsa dans une guimbarde qui lui sert aussi de toit, et se met à placarder les bars et épiceries du coin d’affiches de recrutement. Dan Policarpo a pour idée de relancer le roller derby.

L’année où la Prohibition fut levée, Leo Seltzer quitta les vertes collines de l’Oregon où il possédait trois cinémas pour s’installer avec sa famille à Chicago. La Grande Dépression bat alors son plein. La population a soif de divertissements et les marathons de danse et compétitions sur glace pullulent chaque semaine à mesure que l’économie s’effondre. Selon la légende, c’est sur une nappe de restaurant que l’entrepreneur Seltzer, pas né de la dernière pluie, griffonna l’ébauche de plan d’une nouvelle distraction qu’il avait en tête.

Le 12 août 1935, derrière les néons du mythique stade du Chicago Coliseum, fut ouvert le premier tournoi de Transcontinental Roller Derby. Les règles sont simples : deux équipes de cinq joueurs s’affrontent sur une piste circulaire couverte. Les quatre blockers partent au premier coup de sifflet ; les jammers au second. A chaque fois que le jammer d’un équipe passe devant les blockers, il marque des points. L’évènement rameute plus de vingt mille spectateurs. Fort de ce succès, un bus de tournée est loué, traversant le continent pour faire jouer les équipes officielles à guichet fermé. Quand y’a du rififi sur la piste, et sous le coup de l’adrénaline et de la frustration il y en a, ça fait partie du show. Le qualificatif utilisé n’est d’ailleurs pas « match », mais « combat » (« bout » en anglais). Les bagarres sont-elles, à l’instar du catch, mises en scène ? Peu importe, les billets estampillés « In God We Trust » se mettent à tomber. Les commentateurs et journalistes sportifs commencent sérieusement à s’y intéresser, et deviennent aussi mordus que le public des vélodromes. Mais la grande nouveauté, c’est l’égalité des sexes.

Roller Derby : du sang sur la piste LArollersderbies

http://derbydolls.com

Alors sport mixte, le roller derby garantit aux joueuses professionnelles d’être logées à la même enseigne que leurs partenaires masculins : salaires identiques, popularité équivalente sinon supérieure à celle des hommes. Pour la première fois dans l’histoire du sport, les filles sont applaudies pour leur endurance, leur agilité et leur énergie à l’égal des footballeurs. Les épouses, veuves et fiancées, fascinées par ces super-héroïnes sur quad, se retrouvent sur les bancs des spectateurs avec une joie non-feinte. La féminisation du roller derby est en marche. Joanie « Blond Bomber » Weston et Ann  » Banana Nose » Calvello, telles Wonder Woman et sa rivale maléfique, sont consacrées « reines du roller derby » plusieurs années consécutives et voient leur nom gravé au panthéon des patineuses stars.

« Pourquoi le roller derby a plus ou moins disparu après ça ? Personne ne sait exactement. Mais c’est plutôt ironique, quand on sait à quel point le jam skating était populaire dans les années 80″ explique Brew HaHa!, présidente des Salt City Derby Girls, équipe implantée en Utah. Il semblerait que ce soit la crise pétrolière, rendant les déplacements hors-de-prix, qui ait eu raison du roller derby. En 1973, la famille Seltzer annonce une dernière rencontre à New York avant de tirer définitivement le rideau. A la même époque, le nanar Unholy Rollers, mettant en scène une playmate, Claudia Jennings, finit par achever la réputation du sport.

Retour au crépuscule de 2001 : une cinquantaine de filles adeptes de patins à roulettes répondent à l’appel de Dan Policarpo. Mais rapidement, les rumeurs à son sujet vont bon train : ex-junkie, celui qui s’est surnommé The Devil (Le Diable) n’aurait aucun financement, serait un bonimenteur de première. Il finit par s’évaporer dans la nature. Les filles restent sur-motivées. Pas question de laisser tomber l’affaire. Six mois d’entraînement et des litres d’eye-liner plus tard, la résurrection du roller derby est officielle. « Je ne me suis jamais investie dans rien. Et là, il s’agit d’un projet que je n’ai pas lâché depuis le premier jour ». Anya Jack, allongée sur un canapé en velours râpé avec ses six chiens, se gratte nerveusement l’avant-bras moucheté léopard, encre probablement récente venue compléter sa collection de tatouages. La capitaine des Rhinestone Cowgirls, baptisée Hot Lips Dolly sur la piste, se confie alors à la caméra de Bob Ray, réalisateur texan du documentaire Hell On Wheels. Avec ses copines Miss Information, La Muerta et Iron Maiden, elles n’endossent pas seulement des « surnoms cools et des jolies tenues », elles deviennent aussi de véritables athlètes. Les paupières charbonnées de noir et les bas-résilles en plus. C’est à elles que l’on doit la recrudescence du phénomène, et sa teinte néo-burlesque. Après le départ du Policarpo, les texanes ont retroussé les manches de leur tee-shirt déchiré, essuyé la sueur de leur front et monté à bout de bras la ligue Bad Girl Good Woman (renommée depuis TXRD Lonestar Rollergirls).

En l’espace d’un an, des Angel City Derby Girls à Los Angeles aux Atlanta Rollergirls, les ligues se sont multipliées sur le territoire. Et les noms choisis pour les équipes – chaque ligue comptant quatre équipes ou plus en fonction du nombre de recrues – laissent entendre que la témérité n’est pas l’apanage des gangsters : Les Soeurs Sans Pitié, Les Hors-la-loi d’Oakland, Les Terreurs de la Nuit … De vraies femmes fatales. « Je crois que le roller derby donne une image de la femme comme on aime voir : féminine et puissante », précise Lana Tourniquet, 37 ans, avocate de huit à cinq heures et membre des Arizona Roller Derby le reste du temps. « Chaque équipe a ses propres directives concernant les costumes. Mais les filles choisissent ce qu’elles vont porter. Elles gardent leur propre style », poursuit-elle.

Sur les sites internet des ligues, au détour des biographies fictives dignes de meilleurs romans noirs décrivant l’alter-ego des joueuses, une promesse presque enragée : « By the skaters, for the skaters » (par les patineurs, pour les patineurs). Plus d’homme en tête. « Nous faisons tout », m’indique Alexa Rough, jolie blondinette venue de Caroline du Nord qui pose aujourd’hui avec ses quads à lacets rose fluo sur les photos des Salt City Derby Girls. « On entraîne, on lève des fonds, on s’occupe de la communication auprès des médias, on s’implique au niveau local en œuvrant pour des associations… Nous sommes passionnées, et nous faisons tout pour y arriver. Nous le faisons pour nous ». Un magazine réalisé par et pour les patineuses, Blood & Thunder, est même disponible sur la toile3, et propose des stages d’entraînement aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre.

Comptable, institutrice, bibliothécaire ou ingénieur en biologie, toutes les joueuses contactées et interviewées ont entre vingt-huit et quarante-un ans. Elles en ont d’abord entendu parler par des amies, ou se souvenaient avec nostalgie des rencontres de roller derby retransmises via ESPN quand elles se sont rendues pour la première fois à une compétition du sport nouvelle génération. Et de façon instantanée, avouent-elles, elles ont eu envie de monter leur propre club, de s’inscrire à une ligue, de « faire partie du truc ». Comment ne pas s’enticher d’un sport où la bière coule à flot et où un groupe local aux guitares nerveuses est invité à jouer pendant la partie ? Certaines n’avaient jamais enfilé de quad avant ça. D’autres s’entraînent avec leur môme de seize ans qui rêve de faire partie d’une équipe à leur majorité. Toutes racontent avec une certaine fierté comment elles tiennent leur revanche sur leur corps.

« Je bois autant de whisky que possible pour rester hydratée » plaisante Gabrielle Kupfer des Bay Area Derby Girls, à San Francisco. Et Nikki Hilmo alias Rough House Ronda, membre des Philly Roller Girls, d’enchaîner : « Je m’entraîne deux à trois fois par semaine, deux heures à chaque fois. Chaque séance se divise entre l’endurance, la stratégie de groupe, la technique et les bagarres ». On imagine que pratiquer autant le roller derby laisse des traces. « A part des ÉNORMES BLEUS tu veux dire ? » ironise gentiment liberty Blake, anglaise d’origine et fière titulaire d’un casque rutilant orné de l’étoile désignant le jammer. Celle qui joue sous le pseudonyme England’s Glory #22 au sein des Salt City Derby Girls admet qu’il s’agit d’un « sport très physique », « où on se fait pas mal cogner ». « Mais il faut savoir bien jouer », dit-elle. « On peut se retrouver à jouer devant 1000 personnes ; alors on bosse dur, et on fait en sorte de se blesser le moins possible. Pour moi, penser à ça ce serait comme prononcer le nom de MacBeth à la première d’une pièce de théâtre ! ».

Roller Derby : du sang sur la piste LArollersderbies3

Quand nous évoquons le fait que le roller derby n’existe pas en France, malgré une brève apparition à Paris durant l’époque Seltzer, mais qu’une poignée de ligues ont vu le jour en Angleterre, elle sourit : « J’aime le fait que ce soit un sport alternatif. C’est l’intérêt du truc. Les derby girls, c’est comme des Fifi Brindacier sur patins à roulettes : marrantes, espiègles, et super-costauds ! Je peux te garantir que d’ici cinq ans, il y aura des ligues un peu partout en France ».

Crédit photos : http://derbydolls.com

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Les 10 dernières réactions à cet article

Lire l'intégralité des 39 commentaires

  1. Le 19/08/2010 à 04h34

    Citation:
    Posté par Hellagood Voir le message
    Moi aussi jsuis bien motivée pour créer une équipe de roller derby, als si y'a des madz sur Dijon, faut qu'on se contacte! ^^
    Mais par contre, ca se passe comment pour les infrastructures? Pas sûre que les skateparks soient super adaptés... :s
    Tu as des infos récentes?
    Il y a vraiment des filles motivées pour monter une équipe à Dijon?!
    Je veux en être, ça serait trop chouette!
  2. Le 19/08/2010 à 10h04

    Citation:
    Posté par Malone. Voir le message
    Hop, entre temps les choses ont changées: j'ai enfin trouvé une équipe sur Paname que j'ai rejoint y'a 2 semaines: les Paris Rollergirls. Donc amie parisienne, si tu veux en être, c'est avec Joie, même si tu n'es pas remontée sur tes patins depuis 10 ans.


    C'est assez fun mais aussi physique, l'ambiance entre les nouvelles est plutôt cool, les coachs sont vraiment très bien. En bref, je suis ravie.
    Ca me donne vraiment envie de m'y mettre!
  3. Le 22/08/2010 à 20h05

    Okay, je n'ai rien compris au "bout" d'hier sinon que l'équipe de Chicago s'est fait défoncer! J'ai regardé les commentaires sur facebook ce matin et voilà ce que disent les gars sur la stratégie de Denver (l'autre équipe):

    Citation:
    So apparently the strategy if you have lead jammer is to just completely stop skating, or go backwards, and then the other team can't block because their act of continuing to skate forward takes them outside of the engagement zone. And if the other team has lead jammer, keep on blocking them even outside of the engagement zone and then when you knock the jammer out of bounds, they get a cutting the track major penalty.
    Yeah that was pretty much their strategy. Way to lame-ify the sport of roller derby, Colorado! Great job WCR for never giving up and dealing with that BS.
    Well, if refs would call the Out of Play penalties for destroying the pack (which is what "the slow game" is doing), or call the penalties for hitting outside of the enagement zone or for engaging other skaters while in a split pack, then "...the slow game" will eventually disappear.
    That being said, Rocky Mountain has a good team. Their jammers were consistently getting through in their initial pass with ease.
    Faut que je révise les règles pour le mois prochain
  4. Le 08/10/2010 à 21h56

    Citation:
    Posté par Ruby Voir le message
    Ca me donne vraiment envie de m'y mettre!
    Viens donc ! Nous irons nous vautrer ensembleeeeuuuu


    Bon pour le moment les recrutements sont finis et avec le mauvais temps et la nuit qui tombe rapido, bah c'est nul.
    Puis j'avance pas et je me chie encore dessus, donc je me désespère.
  5. Le 22/10/2010 à 11h52

    Hey! Ici Les Petites Morts (Roller Derby Bordeaux), vous pouvez nous contacter sur facebook, y a aussi les jours et heures pour les entrainements et bientôt un site.
    Je voulais aussi savoir : ça en est où les équipes de Avignon, Tours, Narbonne, Béziers, Montpellier et Strasbourg? (je fais un petit état des lieux pour le prochain site en ce moment)
    Ride hard and have fun girls!
  6. Le 26/11/2010 à 23h03

    Si des filles sont motivées pour monter une équipe à Orléans...
  7. Le 01/10/2011 à 22h51

    Si y'a des filles du Nord Pas-de-Calais qui n'ont pas froid aux yeux, une équipe a été créée sur Calais.

    N'hésitez pas à aller voir leur page facebook :
    http://www.facebook.com/rollerderbycalaisis

    Et à les contacter par mail :
    rollerderbycalaisis@gmail.com
  8. Le 30/11/2011 à 12h51

    Je suis séduite!!!
    Je viens de commencer à travailler et je manque à la fois d’activité physique et de fantaisie dans mon métier, alors ça me ferait tellement de bien de faire quelque chose d'aussi fou!
    Je vais bientôt emménager en région parisienne, j'ai vu qu'il y avait des clubs à Paris mais je me demande si c'est pas un peu loin d'où je vais habiter...
    J'ai vu sur les sites des divers clubs que tous étaient à la recherche de salles d'entraînement : les salles municipales ne veulent pas de roller derby?
    Les sites parlent aussi de recrutement? Ça me fait un peu peur... C'est quoi ça?!
    Merci de vos réponses! Et merci pour cette chouette découverte!
  9. Le 08/02/2012 à 12h21

    @fée-totochette
    Désolée je réponds un peu tard, mais on sait jamais ça peut toujours servir !
    Pour les salles de sport, c'est parfois très rapide, ou parfois très long et compliqué.
    En fait ça dépends de la politique en matière de sport de la municipalité.
    Soit ça ne les dérange pas, et il t'accorde un créneau par semaine (voire plus!), soit ils sont contre le principe même de roller en salle, sous prétexte que ça abîme les sols.
    Mon équipe a voulu faire un sondage, et a contacté par mail toutes les équipes françaises de roller derby, pour savoir qui bénéficiait d'une salle, si ça laissait réellement des traces, et dans le cas contraire, pourquoi ils n'avaient pas pu avoir de salle.
    Il en résulte que le roller n'abime absolument pas le sol des salles des sports. Certaines disent "pas plus que des baskets", c'est-à-dire qu'en cas de gros glissement tu peux laisser une petite trace de gomme noire, mais en passant le pied dessus ça s'efface.
    Bref, le combat est différent pour chaque équipe.
    Enfin, concernant l'histoire des recrutements, j'ai remarqué que c'était surtout lié à la taille de l'équipe. Dans les petites villes, tout le monde est accepté, pour grossir les rangs.
    Dans les villes plus importantes, le recrutement sert à ne pas se retrouver avec 150 filles dont les 3/4 ne sauraient même pas rouler.
    Il s'agit donc de passer un petit test pour montrer que tu as déjà quelques bases. Si tu souhaites rejoindre une équipe qui recrute, renseigne toi sur les dates des recrutements, souvent une à deux fois par an.
    Bonne chance, et peut-être à bientôt sur le rink !

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