Roller Derby : du sang sur la piste

Elise Costa revient sur le roller derby, ce sport très peu connu en France où des patineuses envoient du bois sur une piste dans des courses musclées.

Roller Derby : du sang sur la piste

Plantée au milieu de l’État du Texas, là où les températures avoisinent les quarante degrés l’été, la ville d’Austin a pour habitude d’accueillir les esprits créatifs, les tatoués et autres déjantés venus des quatre coins du pays en quête de mouvement alternatif. C’est ainsi qu’en 2001, un type aux yeux incandescents descend de Tulsa dans une guimbarde qui lui sert aussi de toit, et se met à placarder les bars et épiceries du coin d’affiches de recrutement. Dan Policarpo a pour idée de relancer le roller derby.

L’année où la Prohibition fut levée, Leo Seltzer quitta les vertes collines de l’Oregon où il possédait trois cinémas pour s’installer avec sa famille à Chicago. La Grande Dépression bat alors son plein. La population a soif de divertissements et les marathons de danse et compétitions sur glace pullulent chaque semaine à mesure que l’économie s’effondre. Selon la légende, c’est sur une nappe de restaurant que l’entrepreneur Seltzer, pas né de la dernière pluie, griffonna l’ébauche de plan d’une nouvelle distraction qu’il avait en tête.

Le 12 août 1935, derrière les néons du mythique stade du Chicago Coliseum, fut ouvert le premier tournoi de Transcontinental Roller Derby. Les règles sont simples : deux équipes de cinq joueurs s’affrontent sur une piste circulaire couverte. Les quatre blockers partent au premier coup de sifflet ; les jammers au second. A chaque fois que le jammer d’un équipe passe devant les blockers, il marque des points. L’évènement rameute plus de vingt mille spectateurs. Fort de ce succès, un bus de tournée est loué, traversant le continent pour faire jouer les équipes officielles à guichet fermé. Quand y’a du rififi sur la piste, et sous le coup de l’adrénaline et de la frustration il y en a, ça fait partie du show. Le qualificatif utilisé n’est d’ailleurs pas « match », mais « combat » (« bout » en anglais). Les bagarres sont-elles, à l’instar du catch, mises en scène ? Peu importe, les billets estampillés « In God We Trust » se mettent à tomber. Les commentateurs et journalistes sportifs commencent sérieusement à s’y intéresser, et deviennent aussi mordus que le public des vélodromes. Mais la grande nouveauté, c’est l’égalité des sexes.

http://derbydolls.com

Alors sport mixte, le roller derby garantit aux joueuses professionnelles d’être logées à la même enseigne que leurs partenaires masculins : salaires identiques, popularité équivalente sinon supérieure à celle des hommes. Pour la première fois dans l’histoire du sport, les filles sont applaudies pour leur endurance, leur agilité et leur énergie à l’égal des footballeurs. Les épouses, veuves et fiancées, fascinées par ces super-héroïnes sur quad, se retrouvent sur les bancs des spectateurs avec une joie non-feinte. La féminisation du roller derby est en marche. Joanie « Blond Bomber » Weston et Ann  » Banana Nose » Calvello, telles Wonder Woman et sa rivale maléfique, sont consacrées « reines du roller derby » plusieurs années consécutives et voient leur nom gravé au panthéon des patineuses stars.

« Pourquoi le roller derby a plus ou moins disparu après ça ? Personne ne sait exactement. Mais c’est plutôt ironique, quand on sait à quel point le jam skating était populaire dans les années 80 » explique Brew HaHa!, présidente des Salt City Derby Girls, équipe implantée en Utah. Il semblerait que ce soit la crise pétrolière, rendant les déplacements hors-de-prix, qui ait eu raison du roller derby. En 1973, la famille Seltzer annonce une dernière rencontre à New York avant de tirer définitivement le rideau. A la même époque, le nanar Unholy Rollers, mettant en scène une playmate, Claudia Jennings, finit par achever la réputation du sport.

Retour au crépuscule de 2001 : une cinquantaine de filles adeptes de patins à roulettes répondent à l’appel de Dan Policarpo. Mais rapidement, les rumeurs à son sujet vont bon train : ex-junkie, celui qui s’est surnommé The Devil (Le Diable) n’aurait aucun financement, serait un bonimenteur de première. Il finit par s’évaporer dans la nature. Les filles restent sur-motivées. Pas question de laisser tomber l’affaire. Six mois d’entraînement et des litres d’eye-liner plus tard, la résurrection du roller derby est officielle. « Je ne me suis jamais investie dans rien. Et là, il s’agit d’un projet que je n’ai pas lâché depuis le premier jour ». Anya Jack, allongée sur un canapé en velours râpé avec ses six chiens, se gratte nerveusement l’avant-bras moucheté léopard, encre probablement récente venue compléter sa collection de tatouages. La capitaine des Rhinestone Cowgirls, baptisée Hot Lips Dolly sur la piste, se confie alors à la caméra de Bob Ray, réalisateur texan du documentaire Hell On Wheels. Avec ses copines Miss Information, La Muerta et Iron Maiden, elles n’endossent pas seulement des « surnoms cools et des jolies tenues », elles deviennent aussi de véritables athlètes. Les paupières charbonnées de noir et les bas-résilles en plus. C’est à elles que l’on doit la recrudescence du phénomène, et sa teinte néo-burlesque. Après le départ du Policarpo, les texanes ont retroussé les manches de leur tee-shirt déchiré, essuyé la sueur de leur front et monté à bout de bras la ligue Bad Girl Good Woman (renommée depuis TXRD Lonestar Rollergirls).

En l’espace d’un an, des Angel City Derby Girls à Los Angeles aux Atlanta Rollergirls, les ligues se sont multipliées sur le territoire. Et les noms choisis pour les équipes – chaque ligue comptant quatre équipes ou plus en fonction du nombre de recrues – laissent entendre que la témérité n’est pas l’apanage des gangsters : Les Soeurs Sans Pitié, Les Hors-la-loi d’Oakland, Les Terreurs de la Nuit … De vraies femmes fatales. « Je crois que le roller derby donne une image de la femme comme on aime voir : féminine et puissante », précise Lana Tourniquet, 37 ans, avocate de huit à cinq heures et membre des Arizona Roller Derby le reste du temps. « Chaque équipe a ses propres directives concernant les costumes. Mais les filles choisissent ce qu’elles vont porter. Elles gardent leur propre style », poursuit-elle.

Sur les sites internet des ligues, au détour des biographies fictives dignes de meilleurs romans noirs décrivant l’alter-ego des joueuses, une promesse presque enragée : « By the skaters, for the skaters » (par les patineurs, pour les patineurs). Plus d’homme en tête. « Nous faisons tout », m’indique Alexa Rough, jolie blondinette venue de Caroline du Nord qui pose aujourd’hui avec ses quads à lacets rose fluo sur les photos des Salt City Derby Girls. « On entraîne, on lève des fonds, on s’occupe de la communication auprès des médias, on s’implique au niveau local en œuvrant pour des associations… Nous sommes passionnées, et nous faisons tout pour y arriver. Nous le faisons pour nous ». Un magazine réalisé par et pour les patineuses, Blood & Thunder, est même disponible sur la toile3, et propose des stages d’entraînement aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre.

Comptable, institutrice, bibliothécaire ou ingénieur en biologie, toutes les joueuses contactées et interviewées ont entre vingt-huit et quarante-un ans. Elles en ont d’abord entendu parler par des amies, ou se souvenaient avec nostalgie des rencontres de roller derby retransmises via ESPN quand elles se sont rendues pour la première fois à une compétition du sport nouvelle génération. Et de façon instantanée, avouent-elles, elles ont eu envie de monter leur propre club, de s’inscrire à une ligue, de « faire partie du truc ». Comment ne pas s’enticher d’un sport où la bière coule à flot et où un groupe local aux guitares nerveuses est invité à jouer pendant la partie ? Certaines n’avaient jamais enfilé de quad avant ça. D’autres s’entraînent avec leur môme de seize ans qui rêve de faire partie d’une équipe à leur majorité. Toutes racontent avec une certaine fierté comment elles tiennent leur revanche sur leur corps.

« Je bois autant de whisky que possible pour rester hydratée » plaisante Gabrielle Kupfer des Bay Area Derby Girls, à San Francisco. Et Nikki Hilmo alias Rough House Ronda, membre des Philly Roller Girls, d’enchaîner : « Je m’entraîne deux à trois fois par semaine, deux heures à chaque fois. Chaque séance se divise entre l’endurance, la stratégie de groupe, la technique et les bagarres ». On imagine que pratiquer autant le roller derby laisse des traces. « A part des ÉNORMES BLEUS tu veux dire ? » ironise gentiment Liberty Blake, anglaise d’origine et fière titulaire d’un casque rutilant orné de l’étoile désignant le jammer. Celle qui joue sous le pseudonyme England’s Glory #22 au sein des Salt City Derby Girls admet qu’il s’agit d’un « sport très physique », « où on se fait pas mal cogner ». « Mais il faut savoir bien jouer », dit-elle. « On peut se retrouver à jouer devant 1000 personnes ; alors on bosse dur, et on fait en sorte de se blesser le moins possible. Pour moi, penser à ça ce serait comme prononcer le nom de MacBeth à la première d’une pièce de théâtre ! ».

Quand nous évoquons le fait que le roller derby n’existe pas en France, malgré une brève apparition à Paris durant l’époque Seltzer, mais qu’une poignée de ligues ont vu le jour en Angleterre, elle sourit : « J’aime le fait que ce soit un sport alternatif. C’est l’intérêt du truc. Les derby girls, c’est comme des Fifi Brindacier sur patins à roulettes : marrantes, espiègles, et super-costauds ! Je peux te garantir que d’ici cinq ans, il y aura des ligues un peu partout en France ».

Crédit photos : http://derbydolls.com

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LazyGaga
    LazyGaga, Le 21 août 2012 à 11h17

    @mickeyeah

    Pour ce qui est du temps d'apprentissage, ça dépend de ton équilibre, de ton appréhension, et ça joue aussi si tu as déjà fait du roller en ligne auparavant.
    Personnellement, on va dire que j'étais réellement à l'aise sur les rollers au bout de 3-4 mois environ, mais pour certaines filles qui s'adaptent plus vite, ça peut être plus rapide (certaines font des merveilles au bout de 5 ou 6 entrainements !).
    Ensuite, quand tu as la technique, tu attaques le derby "pur".
    Les Minimum Skills sont un examen à valider au sein de ton équipe, qui te permet de pouvoir ensuite participer à des matchs sans être dangereuse pour tes partenaires et pour toi-même.
    Si tu comptes rejoindre une "grosse" équipe, ils organisent des sessions de recrutement (certainement pour la rentrée) où il faut déjà avoir quelques acquis techniques, mais je pense que la plupart des équipes acceptent les débutantes, et t'apprendront les bases du patinage.
    En tout cas n'hésite pas à contacter des joueuses si tu as des questions, je pense qu'elles seront toutes ravies de te répondre :happy:

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