Prochain Episode d’Hubert Aquin – A lire ou jamais

Le nom d'Hubert Aquin ne vous dit peut-être rien, mais cet intellectuel Québecois a de quoi vous séduire. Son roman Prochain Épisode pourrait bien vous donner le goût du caribou.

Prochain Episode d’Hubert Aquin – A lire ou jamais

Prochain Episode est un roman daté de 1965, écrit par Hubert Aquin, un auteur Québecois. L’histoire peut paraître un peu biscornue à suivre : un homme (sans nom) est incarcéré puis transféré dans un hôpital psychiatrique pour avoir participé à un mouvement révolutionnaire Québecois. Pour s’évader mentalement, il invente une histoire d’espionnage dans laquelle il met en scène un double de lui-même, puis un espion (H. de Heutz). Le course poursuite se déroule en Suisse et en Autriche, pour défendre les intérêts de Montréal.

Une révolution pacifiste

Il est presque impossible de ne pas lier l’histoire de Prochain Épisode a l’engagement d’Hubert Aquin lui-même. En effet, l’auteur militait activement pour l’indépendance du Québec au sein d’un mouvement très fort à Montréal. Ainsi, il a lui-même été arrêté pour un de ses actes révolutionnaires, comme le narrateur du livre. De nombreux rapprochements peuvent être faits entre les évènements du roman et le combat indépendantiste Québécois. L’action se déroule dans deux lieux différents : à la fois dans l’hôpital psychiatrique où est enfermé le premier narrateur, et en Suisse où est parti le second narrateur (qui est, en réalité, la projection du premier narrateur).

L’hôpital psychiatrique représente toute la dualité du mouvement indépendantiste : les Québecois veulent se construire « leur » identité, car ils se trouvent finalement entre deux pays : la France, dont ils partagent la langue, et le Canada, dont ils partagent le territoire. L’enfermement du héros dans une cellule est semblable à l’enfermement du Québec entre deux cultures et la volonté de laisser exprimer la sienne. Le deuxième temps, en Suisse, n’a pas été lui non plus choisi au hasard. La Suisse est un pays « neutre » (il ne fait pas partie de l’union européenne ni de la zone Euro, par exemple). Ce statut de neutralité assumée est donc un terrain parfait pour parler du combat Québécois. Indépendante, la Suisse n’en reste pas moins un pays alimenté par plusieurs influences (Italie, France, Allemagne). La Suisse représente donc l’exemple à suivre mais aussi le terrain favorable à une course-poursuite sans solution, pour ainsi dire « neutre » de résultat. La révolution d’Hubert Aquin trouve finalement sa place aussi bien dans l’action matérielle que dans l’action littéraire : en faisant combattre son double narratif, il expose ses idées révolutionnaires.

Un roman d’amour

Outre les considérations politiques du roman, on y voit également une grande histoire d’amour. Le narrateur est amoureux d’une femme qu’il n’arrive pas à revoir (en raison de son enfermement), et qui lui manque. Beaucoup d’arrêts sont effectués dans la narration pour déclarer des sentiments amoureux et la sensation de manque. Ainsi, l’auteur nous exprime, à travers des paragraphes assez longs et exaltés, son amour pour la femme, l’absente, mais aussi pour son pays. La femme, paradoxalement, devient presque la Révolution, qu’il attend de retrouver. Désespéré et torturé, l’auteur exprime alors tout ce qui l’anime : la compréhension du sentiment amoureux, la compréhension de l’autre, et la volonté infaillible de « réussir » son action. Ce sont des « tirades » presque torturées, qui nous montre toute l’ambivalence du combat du narrateur et, à fortiori, de l’auteur. Par ailleurs, Hubert Aquin s’est suicidé huit ans après ce roman.

Un roman baroque

L’écriture de Prochain Épisode est, selon moi, l’un des intérêts majeurs du roman. Même si vous n’êtes pas spécialement au courant des différents styles d’écriture possibles, vous ne pouvez pas rester de marbre face au rythme. Contrairement à un roman « classique », avec un schéma narratif assez simple et une écriture qui « déroule » une histoire, Prochain Épisode est structuré de manière alambiquée : on passe d’un temps du récit à un autre, et la fin n’est que « facultative ». Les envolées lyriques de l’auteur jalonnent tout le texte, alternant les passages d’espionnage et des réflexions sur lui-même. C’est un roman qui part dans « toutes les directions », pour au final se centrer sur un point essentiel : les combats intérieurs d’un homme en constante réflexion. Cette écriture rend le roman assez dense à lire, comme un long poème.

Je vous conseille donc fortement ce livre pour aborder un mouvement finalement assez inconnu chez nous, à savoir la volonté indépendantiste du Québec, mais aussi pour cette approche très débridée de l’écriture amoureuse, où les sentiments n’ont presque aucune limite, à l’image d’un homme qui mettrait ses tripes sur la table.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Callirhoé
    Callirhoé, Le 21 octobre 2011 à 12h05

    J'avais un cours d'auteurs québécois l'année dernière à l'université, où l'on suivait en gros la trame de ce bouquin écrit par ma directrice de mémoire (la prof qui donnait le cours, donc). Ce même mal-être de se voir pris entre deux cultures est très présent dans la littérature canadienne d'expression française. Sur un sujet un peu différent mais tout aussi intéressant, j'ai beaucoup aimé Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy.

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