Papa, Maman, je ne serai jamais celle dont vous rêviez

En 2014, Clémence Bodoc a décidé de s’affranchir des attentes de ses parents pour suivre sa propre voie. Et si c’était ça, « devenir adulte » ?

Papa, Maman, je ne serai jamais celle dont vous rêviez

Publié initialement le 6 janvier 2014

Je ne suis pas la fille que mes parents auraient aimé que je devienne. Longtemps, pourtant, j’ai essayé de l’être, souvent inconsciemment. Ni pire ni meilleure, je suis moi, et c’est bien assez. J’ai enfin fait le deuil de cette fille que mes parents auraient voulu que je sois. Peut être qu’ils pourront enfin, eux-aussi, faire le deuil de cette fille-là. Et enfin accepter celle que je suis devenue, tout autant grâce à eux que cet autre avatar, que je ne serai jamais.

Cette dette que je ne rembourserai jamais

J’aurais pu intituler cet article « lettre ouverte à mes parents » ne serait-ce que pour ce paragraphe. Papa, Maman, merci. Merci pour tout, pour m’avoir élevée, pour les valeurs que m’avez inculquées, pour les erreurs que vous m’avez laissé commettre, et dont j’ai pu tirer de précieuses leçons.

Je sais que tout ce que vous avez fait pour moi, vous l’avez fait dans l’espoir que je devienne cette adulte responsable, éduquée, respectueuse, forte et indépendante. Et si je suis cette personne aujourd’hui, je sais que c’est à vous que je le dois, au moins en partie. Et pour ça, je me sens endettée envers vous à vie. Jamais je ne rembourserai cette dette, et pourtant, j’ai longuement essayé.

« Je pourrais être une camée, vous réalisez à quel point vous avez de la chance ? » — Hannah, le personnage principal de la série Girls.

J’ai essayé de vous faire plaisir, de coller au maximum à cette fille que vous espériez que je devienne, votre fille, celle que vous avez élevée. Le fait est que le monde dans lequel j’ai grandi est différent du vôtre. Nous avons moins de 30 ans d’écart et pourtant, nous avons grandi dans des univers radicalement différents. Pour vous il y avait du travail, il y avait des contraintes et des voies toutes tracées. Il y avait un modèle de réussite sociale : ça passait, simplement, par les études, l’emploi, le mariage, la famille. Et je respecte ça.

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Moi j’ai grandi dans un monde instable. Dans un monde où les guerres n’étaient pas une menace planant sur l’équilibre mondial, mais une monnaie courante. Je regardais sans vraiment les comprendre les journaux télévisés, où les conflits armés fleurissaient régulièrement. Je m’en souviens parce que le présentateur disait qu’il fallait éloigner les enfants, et vous m’envoyiez me coucher, à cette époque.

Ça, c’était votre génération. 

Un monde de choix

J’ai grandi dans un monde instable. Mais j’ai grandi dans un monde de possibles. Quand nous avons eu un accès à Internet à la maison, j’ai eu accès à plus d’informations que je ne l’imaginais. Moi, la jeune adolescente d’un village paumé dans la campagne lorraine, j’avais accès au world wide Web. Le monde entier à portée de clic. Je m’étais inscrite sur « penpals » et j’envoyais régulièrement des emails à des jeunes du monde entier. Quelques années plus tard, assoiffée de curiosité, je partais un an à l’étranger, avant même d’obtenir mon bac.

De « passe ton bac d’abord » à « tu travailles pour ton avenir », aucun de ces rappels au « droit chemin » n’avait d’emprise sur l’ambitieuse rêveuse que j’étais devenue. Le monde que j’avais entrepris d’explorer s’étendait bien au-delà des possibles que vous envisagiez.

Ça, c’est ma génération. Et il n’y a plus de voie « toute tracée ».

En partant à l’université, j’en avais déjà la certitude : je ne marcherai jamais dans vos pas. Vous êtes nés dans un monde de contraintes, je suis née dans un monde de choix. Pour le meilleur et pour le pire, je suis aux commandes de ma destinée. Une deuxième année à l’étranger a confirmé mes suspicions : le « c’est comme ça » péremptoire que les adultes ont tendance à asséner comme argument d’autorité, n’a aucune pertinence.

Ailleurs, c’est autrement. Ailleurs, c’est différent. Je ne pense pas être plus maline que vous, mais j’ai certainement, en 25 ans d’existence, une expérience de vie bien plus diverse que la vôtre à mon âge. Pas « meilleure », mais différente.

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Capitaine et maître à bord

Un an avant mon entrée sur le marché du travail, le monde a connu sa pire crise boursière depuis 1929. Oui. Pendant toutes ces années, j’avais travaillé pour cet avenir qui venait de prendre un sacré coup. Le chômage allait frapper l’Europe et ce n’était qu’une question de temps.

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Vous vous en êtes inquiétés, je le sais. J’allais galérer, nous le savions tous. Mais c’était ça la clé : c’est MOI qui allais galérer. Aux commandes de ma propre galère, c’était à moi de partir à l’assaut de la houle. Je suis le capitaine de ma vie, c’est à moi de choisir le cap et de lancer le vaisseau dans la direction que je souhaite explorer.

Je ne suis pas désolée, parce que ces paroles ne devraient pas vous heurter. Elles ne font en aucun cas déshonneur à votre éducation, elles ne sont pas contraire à vos valeurs, qui sont devenues les miennes.

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J’ai fini de regretter mes « écarts » par rapport à vos attentes. J’ai fini de craindre votre déception et de prendre en compte les intentions que je vous prête. Allez-vous approuver mes choix d’études ? Allez-vous approuver mes choix professionnels ? Allez-vous approuver mes choix personnels ?

Honnêtement, j’ai fini de m’en inquiéter. Ces choix, je les approuve et c’est bien suffisant. Je ne les prends pas à la légère, ainsi que vous semblez le sous-entendre, beaucoup trop souvent à mon avis, de façon bien trop blessante. Ces choix, je les fais en toute conscience de cause, et si certains peuvent vous paraître impulsifs et peu réfléchis, c’est surtout parce que j’ai pris l’habitude de craindre votre désapprobation que je vous place plus souvent devant le fait accompli. Parce que je suis lasse d’affronter votre jugement lorsque je prends la considération de vous présenter mes plans.

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J’ai besoin de l’écrire pour m’en convaincre définitivement, tant vous décevoir me blesse encore quotidiennement : mais je préfère subir votre déception que les conséquences de choix que je ferais « pour vous ».

Ma dette est soldée

En y repensant, je ne vous dois rien, sinon le respect. Bien sûr que je vous aime et que vous pourrez toujours compter sur moi si d’aventure vous en aviez besoin. Mais notre dette mutuelle s’arrête là.

Je ne vous dois aucun compte sur les choix d’adultes qui sont les miens, qui m’appartiennent. Si l’argent avait été un problème, j’aurais pu vous le dire : j’aurais préféré payer mes études par mes propres moyens que de devoir vous rendre des comptes sur mes choix d’orientation.

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Vous pourrez toujours compter sur moi mais vous ne pourrez jamais remettre en question mes choix. La personne que je suis aujourd’hui, c’est en partie à vous que je la dois, même si je sais, au fond de moi, qu’elle ne vous satisfait pas tout à fait.

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Arrêtez de me percevoir comme une ado rebelle

Votre malaise face à mes choix ne peut être expliqué par la rébellion. Les choix de vie que je fais, je ne les fais pas par rapport à vous. Je n’essaie pas de vous atteindre en allant à contre-courant de vos attentes, comme je ne cherche pas à vous plaire en les suivant. Je ne suis pas en train de tester vos limites. Ce n’est plus un coup d’essai, je suis indépendante et j’ai à subir directement les conséquences de mes choix.

C’est ce que je fais, au quotidien, et j’espère qu’un jour prochain vous pourrez me faire confiance, faire confiance à ces choix que vous ne comprenez pas, parce qu’ils ne suivent pas ce chemin que vous aviez tracé pour moi. Le monde a changé et je m’adapte, je suis — en partie grâce à vous — devenue cette adulte responsable, capable de naviguer dans ce monde d’incertitude, capable de faire des choix raisonnés dans ce monde instable, en constante évolution.

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Ni pire, ni meilleure

Plus j’y pense et plus je me dis que j’ai dépassé vos espérances. Vous m’avez élevée comme une fille, dans la société sexiste qui était la vôtre (et qui persiste aujourd’hui). Et je suis devenue cette femme capable d’analyse et de recul sur sa place assignée dans la société, je suis devenue cette femme forte, indépendante et responsable, qu’au fond, vous avez toujours voulu que je devienne.

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Simplement, je ne suis pas celle à laquelle vous vous attendiez. Je ne suis ni meilleure ni pire, je suis différente. Moi, je ne suis pas déçue de cette personne que je suis devenue. Plus j’y pense et plus je réalise : c’est votre déception qui nourrit la mienne.

J’ai fini par faire le deuil de cette fille que vous auriez voulu que je devienne. Je n’en suis pas désolée, bien au contraire ! Je suis fière, fière de cette adulte que je suis devenue, grâce à vous, envers et contre vos attentes. Je suis fière, forte, indépendante, pleine de doutes et d’hésitations, en recherche constante de la perfection telle que je me la représente. Vous n’avez rien à vous reprocher, rien à regretter. Et moi non plus. Restons-en là.

Chers parents, je vous aime mais je ne suis pas celle que vous espériez. C’est désormais à vous de faire le deuil de cette fille que vous auriez espérée.

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À lire aussi : J’ai été une connasse avec mes parents — Témoignage

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MDichou
    MDichou, Le 16 juin 2016 à 14h53

    Tout est tellement vrai, j'aimerai dire tout ça à mes parents aussi. Merci Clémence pour cet article très juste.

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