J’ai testé pour vous… être ouvreuse à l’Opéra

En étant étudiante, on trouve parfois des jobs bizarres dans des univers pas toujours bien connus... Et parfois on peut allier passion et sous à la fin du mois. C'est ce que Romilly a fait pendant deux ans.

J’ai testé pour vous… être ouvreuse à l’Opéra

En 2009, j’étais une jeune réunionnaise fraîchement débarquée à Strasbourg, ayant besoin de m’acclimater non seulement à l’automne, mais également à mes nouvelles études. Or, même si mes parents m’ont toujours soutenue financièrement, il y a rapidement eu certains extras que je ne pouvais me permettre – payer mes cours de chant par exemple, ou simplement socialiser avec les autochtones.

De plus, à part du baby-sitting, je n’avais absolument aucune expérience professionnelle et cela me manquait terriblement. J’avais besoin d’avoir l’impression de servir à quelque chose – et accessoirement de renflouer mon compte en banque. C’est un peu comme ça que je me suis retrouvée à postuler pour un poste d’ouvreuse à l’Opéra National du Rhin. Quelques semaines plus tard, j’étais convoquée dans le bureau de la DRH.

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L’ouvreuse, elle ouvre quoi ?

Dans ledit bureau, j’ai d’abord passé un rapide entretien pour résumer mon CV professionnel – vide –, et prouver ma motivation – j’ai mis en avant ma qualité de future chanteuse et élève d’une connaissance de la DRH, et usé de mon statut (temporaire) d’élève sérieuse à Sciences Po Strasbourg.

J’ai ensuite eu le droit à une description du travail qui m’attendait et… à un petit commentaire très sec :

« Au travail, il faudra venir habillée correctement et surtout maquillée. Talons de préférence. »

J’étais en jeans et pas maquillée, comme toujours à l’époque. J’ai tout de même promis de me plier à la règle (m’inquiétant un peu beaucoup pour le maquillage), et j’ai signé. Le lendemain je commençais.

Les ouvreuses entrent par l’entrée des artistes et doivent émarger avec leur heure d’arrivée. Elles sont encadrées par les contrôleurs (uniquement des hommes, paye ton égalité…) qui donnent le coup d’envoi en allant s’installer aux guichets et à l’entrée spectateur pour vérifier les billets et indiquer les premières directions.

Les ouvreuses s’installent quant à elle dans les étages après avoir récupéré les programmes de la soirée à vendre, et elles s’organisent, quatre par étage – deux à gauche (côté jardin), deux à droite (côté cours) ; chacune a sa place attitrée pour la saison (sauf absence à remplacer).

Elles ouvrent les portes de la salle de spectacle, vérifient que rien de dangereux ne s’y trouve, puis elles ouvrent les placards et y planquent leurs affaires, changent de chaussures, enfilent les vestes et mettent leur badge, et enfin… attendent le client.

Une fois celui-ci approchant tel le jaguar en chasse avec la légèreté d’un éléphant dans le grand escalier de l’opéra, l’ouvreuse se tient prête à agir. Elle plaque un sourire chaleureux sur ses lèvres rouges et part à la rencontre du client. Elle s’occupe de lui montrer sur quel crochet il peut accrocher son manteau avant de le diriger vers la place qui lui est destinée… et recommence immédiatement avec un nouveau visiteur.

Le ballet s’accélère jusqu’à la première sonnerie annonçant le début du spectacle. Là, c’est la tornade : tous les retardataires se ruent en masse indisciplinée vers les sièges, se perdant bien souvent entre la porte et leur numéro. La deuxième sonnerie retentit. Le manège ralentit. Troisième sonnerie. L’ouvreuse a fermé les portes de la salle et va s’installer à sa porte préférée pour observer son cheptel de clients.

Il ne doit pas y avoir de portable allumé, de choses à manger ni de manteaux sur la rambarde. Une fois que tout est calme, la lumière baisse, la musique commence et l’ouvreuse se retire.

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Et c’est parti pour le show…

Et là, vous vous dites qu’elle a la belle vie pendant trois heures. Et non ! Vient ensuite le tour de la sécurité et des pompiers qui vérifient les étages et distribuent les fiches d’évacuation. Les filles du dernier étage accueillent les retardataires que les contrôleurs ont pris en pitié et ont laissé monter pour qu’ils puissent voir le spectacle au moins un peu jusqu’à l’entracte, où ils regagneront le siège qu’ils ont acheté. Puis chaque ouvreuse regagne sa chaise et… attend l’entracte.

Bon c’est vrai qu’à ce moment-là, l’ouvreuse est libre de faire un peu ce qu’elle veut. La plupart d’entre nous révisent leurs cours, font leurs devoirs, lisent pour la fac…. Ben oui, vous croyez que j’ai eu ma licence comment moi ? A l’entracte, toute trace d’objet non-professionnel disparaît dans les placards, et l’ouvreuse se tient à la disposition des questions des spectateurs. La première question est, bien évidemment :

« Où sont les toilettes ? »

Dans le même temps, on essaye de vendre nos programmes – ce qui arrive assez rarement. Les rares d’entre nous qui s’y connaissent en opéra essayent de ne pas paraître trop incultes et répondent aux questions sur les chanteurs ou l’action.

Les filles qui travaillent à l’Opéra depuis longtemps discutent souvent avec les habitués tout en jetant des coups d’oeil dans la salle pour vérifier que tout va bien. Dès que la sonnerie rappelle les troupes, les ouvreuses aident les spectateurs à se replacer, et elles se remettent à travailler ou bavarder jusqu’à la fin du spectacle.

A ce moment-là, elles vérifient que les manteaux retournent bien à leurs propriétaires et laissent le fleuve humain se tarir rapidement. Elles vont vérifier que rien n’a été oublié dans et sous les sièges, referment les portes et vont déposer badges et occasionnellement parapluies, écharpes ou autres gants dans la boîte – où les contrôleurs finissent leur travail.

L’ouvreuse rechange de chaussures juste avant de descendre, et rentre gaiement chez elle, le cœur léger du travail bien accompli (et souvent l’estomac léger de n’avoir pas pu manger).

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Ouvreuse, un métier sexy

Dit comme ça, le job d’ouvreuse semble facile. Cela se résume à quelques règles de sécurité à apprendre par cœur, à être polie et chaleureuse, faire bonne impression, être rapide et efficace. Il n’y a pas besoin de beaucoup d’expérience pour faire tout ça… Et c’est bien l’un des avantages ! Pourtant l’ouvreuse se retrouve en butte à quelques problèmes.

Tout d’abord, il y a des problèmes de « conscience ». L’ouvreuse doit être habillée avec un haut blanc et un bas noir, et porter de préférence de jolies chaussures à talons. Le maquillage est quasi obligatoire. Le sourire et la séduction entrent en jeu quand le client arrive – qu’il soit femme ou homme. L’ouvreuse doit être sexy. Et cela peut rebuter la féministe en nous !

Surtout que beaucoup de pourboires (à part ceux donnés par les vieilles dames bienveillantes) viennent d’un certain type d’homme ; la quarantaine, élégant, probablement en couple.

L’ouvreuse se doit de présenter un visage parfait – celui de l’Opéra. Elle est le miroir de l’entreprise, le premier contact du spectateur avec l’Opéra. Elle doit briller. Et visiblement on y réussit parfois très bien, car j’ai déjà eu une petite fille qui me regardait avec des yeux tout brillants, et a annoncé à sa mère (choquée) que :

« Quand je serai grande, je ferai comme la jolie dame ! »

Mais sa réaction, plutôt mignonne, a d’autant plus souligné le mépris de sa mère envers nous ; elle a eu une attitude TRES condescendante, et était assez scandalisée que sa fille puisse nous admirer, qu’elle vise « aussi bas ».

Il y a aussi des problèmes plus terre à terre. Les mains de certains peuvent devenir baladeuses. On apprend à les esquiver, car répondre spontanément par une claque ou un juron… équivaut à se faire renvoyer. Certains nous proposent même de faire des « heures supplémentaires » au restaurant avec eux après la représentation.

Je trace ici un tableau peu reluisant, mais heureusement ces cas-là sont tout de même des exceptions. La plupart des clients nous voient à peine, mais sont polis voire amicaux. D’autres dépendent de nous comme d’une bouée de sauvetage. Certains habitués deviennent même presque des amis au bout d’un certain temps.

Ouvreuse, la porte ouverte sur un autre monde

Il y a deux types d’ouvreuse. Il y a l’ouvreuse qui fait « juste » ça pour la paye et pour pouvoir travailler ses cours au lieu de bosser en journée. Et il y a l’ouvreuse qui, en plus, s’intéresse à l’opéra et au derrière de la scène. Et là, être ouvreuse devient un avantage certain.

Premièrement, l’ouvreuse arrive par la porte des artistes. Elle fréquente donc de près ou de loin les maquilleuses, les coiffeuses, les danseurs, les chanteurs du choeur, parfois même les solistes ! Après un certain temps dans la « maison », les visages ne sont plus inconnus et les moins timides arrivent même à passer du statut d’ « ouvreuse invisible » à « ouvreuse à qui on dit bonjour », voire « à qui on offre le café à la machine ».

Ensuite, selon l’étage et les connaissances nouées, l’ouvreuse peut avoir accès à l’aspect technique de l’opéra. Par exemple, au deuxième étage de l’ONR, la régie lumière et sous-titres m’a souvent accueillie pour que je profite du spectacle et d’un peu de compagnie. De temps en temps, on en vient à connaître certains régisseurs, les techniciens, les réguliers… et même si on est loin du domaine artistique, on fait enfin partie entièrement de la maison. Grâce à ces contacts, j’ai pu rencontrer d’autres personnes de l’Opéra pour écrire mes mémoires et mes projets professionnels.

Un autre aspect avantageux est que l’ouvreuse peut se permettre de rester dans la salle de spectacle pendant la représentation. Elle surveille les clients et… profite des merveilles de l’Opéra. C’est comme ça que j’ai vu six fois d’affilée le Lac des Cygnes version gay de Bertrand d’At (décédé il y a peu…).

Enfin, les représentations sont à des horaires pratiques, en général de 19 heures à 23 heures environ, ce qui permet d’aller en cours la journée et de ne pas trop empiéter sur les heures d’études – même si certaines représentations ont cependant lieu l’après-midi (pour les maisons de retraites, les écoles et le dimanche).

Par contre, il faut être honnête : être ouvreuse n’apporte pas une paye très régulière. Certains mois, on atteint les 900 euros… mais d’autres sont à 90 euros. La moyenne est entre 300 et 400 euros par mois, selon le nombre de représentations auxquelles on assiste. Par contre, on a un joli badge à notre nom pour compenser – et arguer qu’on travaille pour les séances scolaires quand on « oublie » d’aller à certains cours.

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Ouvreuse, mi-figue mais surtout mi-raisin

Ouvreuse n’est pas un job de rêve. Mais il est sympa à accomplir quelques années, pour profiter des avantages avant de laisser les désavantages les submerger. Je ne regrette absolument pas de l’avoir fait pendant presque trois ans, le temps des études. Cela m’a ouvert l’esprit à plein de choses, des opéras aux ballets en passant par les métiers étranges de régisseurs, chef-technicien lumière, etc. Cela ouvre des portes sur un monde que beaucoup ne fréquentent même pas par hasard.

Cependant, attention : cet article concerne le métier d’ouvreuse à l’Opéra National du Rhin. Je ne garantis pas qu’il en soit de même pour les autres théâtres et opéras de France. Certains ne payent qu’au pourboire, d’autres ont de vrais contrats comme à l’ONR ; tout dépend d’où vous postulez ! Quant aux contacts avec les techniciens et artistes, ils dépendent également de votre caractère et de vos opportunités ! Chacun sa chance de faire ami-ami avec la responsable des perruques ou non.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Co-sima
    Co-sima, Le 14 mars 2016 à 11h41

    Merci pour cet article ! Je suis en licence musico à Strasbourg, j'enseigne le violon 10h/semaine en ce moment mais mon contrat (remplacement de 6 mois) prend fin bientôt, et je me tâtais à être ouvreuse à l'Onr ! en plus j'ai déjà fait un stage là-bas (à la bibliothèque), ça peut être un plus aussi

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