« On a chopé la puberté », une polémique et une pétition : l’illustratrice prend la parole

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C'est au tour de l'illustratrice d'On a chopé la puberté de s'exprimer sur la polémique et d'annoncer la décision qu'elle a prise pour la suite de sa carrière.

« On a chopé la puberté », une polémique et une pétition : l’illustratrice prend la parole

Mise à jour du 7 mars 2018 – Après la décision des éditions Milan de ne pas réimprimer le livre polémique On a chopé la puberté, c’est au tour d’Anne Guillard, l’illustratrice du livre, de prendre la parole.

On a chopé la puberté reprenait les quatre personnages héroïnes de la série BD Les Pipelettes. Face à ce que l’artiste appelle « les proportions sidérantes de la polémique » à l’encontre du livre édité par Milan, Anne Guillard a annoncé dans une tribune parue sur le site Actualitté qu’elle mettait fin à sa série :

Il m’est impossible de continuer de dessiner les Pipelettes comme s’il ne s’était rien passé, ce qui reviendrait à accepter tacitement cette situation. Le résultat de cette polémique éclair sera donc la disparition de toute une collection créée, écrite, et éditée par des femmes, et publiée par un éditeur jeunesse qui s’est publiquement engagé pour l’égalité des sexes.

C’est avec une amertume palpable et parfaitement compréhensible que l’illustratrice déplore l’annulation d’une nouvelle série d’ouvrages thématiques d’accompagnement des pré-ados.

C’est aussi un sentiment d’injustice qui émane de cette lettre ouverte, qui souligne une réalité incontestable :

148.249 personnes mobilisées contre un livre écoulé à 3000 exemplaires : donc des gens qui n’ont pas lu ce livre avant de le critiquer accusent l’éditeur de ne pas avoir lu ce livre avant de le publier, et estiment devoir empêcher les autres de le lire.

Vous avez le droit de trouver que les auteures auraient pu donner des conseils plus judicieux, ou que les extraits que vous avez vus tourner ne sont pas adaptés ; vous avez le droit de trouver ce livre idiot, ringard ou inapproprié… Mais si vous réclamez qu’on fasse disparaître un ouvrage parce que vous n’en approuvez pas le contenu, alors c’est vous qui vivez au Moyen Âge.

Rappelons ici qu’Anne Guillard est l’illustratrice des dessins d’On a chopé la puberté. Elle n’est donc pas à l’origine des textes — et donc de la source principale de la polémique.

Les accusations qu’elle a reçues au sujet de ses illustrations concernaient le manque de diversité de ses personnages, dont elle se défend en expliquant qu’elle s’est inspirée de ses propres amies d’enfance :

[…]Elles nous représentent telles que nous étions à l’école, une bande de VRAIES filles avec leurs caractères propres, et non des concepts calibrés pour répondre à des exigences de diversité.

Puis elle termine sur une note acide et très éloquente :

C’est bien d’avoir à cœur de préserver l’âme de nos petites filles contre les livres dangereux. Et comme vous êtes des adultes vigilants, vous n’oublierez pas non plus de les mettre en garde contre les dangers des réseaux sociaux et des lynchages collectifs.

Pour lire l’intégralité de la tribune, cliquez ici pour vous rendre sur le site d’Actualitté.

Anne Guillard pointe ici l’emballement finalement très malsain des réseaux sociaux. J’ai beau ne pas approuver tout le contenu de ce livre, je suis très attristée par cette décision.

J’aurais préféré une autre issue à cette polémique que l’arrêt de la série, au profit d’un dialogue constructif. J’ai le sentiment qu’Anne Guillard est une « victime collatérale » de la situation.

Mais je comprends sa décision : comment communiquer avec 150 000 personnes qui montent au créneau sans avoir les tenants et les aboutissants de ce qu’ils dénoncent ?

Et toi, que penses-tu de la réponse de l’illustratrice ? 

Mise à jour du 5 mars 2018 — 148 294. C’est le nombre de signatures recueillies pour la pétition demandant le retrait du marché du livre On a chopé la puberté.

Face à la mobilisation, les éditions Milan ont réagi en publiant un communiqué de presse :

C’est donc une victoire pour les signataires de la pétition puisque le livre, actuellement en rupture de stock, ne bénéficiera pas d’une nouvelle vie dans le cadre d’une réimpression papier. Il est toutefois toujours disponible en ebook.

Le communiqué souligne par ailleurs le poids de l’interprétation des adultes de ce livre — ce qui peut s’appliquer plus généralement à toute la littérature jeunesse.

Si à mon sens, il n’y a pas de grand doute à avoir sur les clichés véhiculés dans ce livre, j’admets être curieuse de l’accueil qu’il aurait pu avoir chez les pré-adolescent·es : aurait-il vraiment entretenu des clichés sexistes ou les aurait-il aidé d’une quelconque manière pour traverser leur puberté ?

Et toi, que penses-tu de cette décision : était-ce la meilleure chose à faire, ou est-ce de la censure ? Et si ni l’un ni l’autre, quelle aurait été une meilleure issue à cette affaire, selon toi ?

Le 2 mars 2018 — La littérature jeunesse, vous l’aurez peut-être constaté, c’est ma spécialité. Je suis à la pointe de son actualité, et ce notamment grâce à l’aide des réseaux sociaux.

Cette semaine, j’ai vu passer une publication qui ne m’a pas du tout, mais alors pas du tout fait plaisir. Il s’agissait de photos prises d’un livre édité par les éditions Milan, On a chopé la puberté, d’Anne Guillard, Séverine Clochard et Mélissa Conté.

Comme son titre laisse le deviner, il est destiné à un public de d’individus 9-13 ans pour parler des aléas des règles, de la comparaison des seins, et de l’apparition des boutons d’acné.

En voyant ces passages extrêmement sexistes et dégoulinant de clichés, j’ai vraiment eu envie de casser des trucs. Puis d’y mettre le feu. Et enfin de rassembler les cendres en boule à jeter contre un mur. Vous voyez l’idée.

Mais l’expérience m’a appris qu’il ne fallait pas toujours se fier à ce qui tournait sur les réseaux sociaux, qui avaient tout de même la fâcheuse tendance à sortir les faits de leur contexte.

Spoiler alert : ça n’a pas manqué. Alors, faut-il vraiment faire un autodafé d’On a chopé la puberté ?

Attention à ce que vous voyez sur internet

Entrons dans le vif du sujet. Voici l’une des pages qui a suscité les émois, où la question posée en haut de chapitre est à quoi ça sert la puberté ? :

Publié par The Nasty Uterus – La rage de l'utérus sur jeudi 1 mars 2018

Ce que ce gros plan oublie de préciser, c’est qu’il fait partie d’une double-page consacrée aux différents avis des quatre personnages du livre sur la même question. Or elles ont toutes leur personnalité et leurs centres d’intérêt, donc une façon différente de voir les choses.

Anne est coquette, elle aime prendre soin d’elle et bien s’habiller, alors oui, elle est ravie de pouvoir mettre des bottes à talons. Et c’est bien son droit. Ça n’est pas de l’hypersexualisation.

Sous son témoignage, il y a ensuite celui d’une seconde Anne, qui elle se plaint des boutons d’acné et de sentir sous les bras. Ces deux personnages servent à incarner des perceptions de la puberté qui existent, mais elles n’ont rien de dogmatiques. Elles ne servent pas de vérité universelle et immuable.

D’ailleurs sur la page d’en face, Agnès et Marie-Hélène, deux autres personnages, tiennent un discours complètement différent :

Certes, l’ouvrage fait preuve de beaucoup de maladresse dans sa façon d’aborder la plupart des sujets (et nous en parlerons dans la suite de l’article).

Mais sortir des pages hors de leur contexte a quelque chose d’injuste, surtout dans ce cas précis où il y a l’envie de relativiser la puberté en essayant de se faire l’échos de différentes façons de la vivre.

Faire entendre toutes les voix sur la puberté

Ce que ce livre essaye de montrer, et l’exemple précédent le prouve, c’est qu’il y a une grande variété de points de vue sur la puberté et des expériences de vie très différentes.

De nombreux tests viennent dynamiser l’ouvrage, afin que les personnes lisant le livre puissent s’identifier directement dans une expérience particulière de la puberté – afin de se sentir d’autant plus concernées par ce qui est raconté.

Et dans les explications des résultats, il y a systématiquement une envie de relativiser les choses. Par exemple, sur le fait d’avoir honte de la pousse de ses seins :

À lire aussi : Mes seins et moi, du complexe à la liberté

 

Je trouve ça malin de ne pas sombrer dans l’idéalisation et de laisser une place à différentes façons de vivre les choses.

Certes, on aimerait que tout le monde parvienne à assumer son corps et toujours encourager en ce sens.

Mais ça n’est pas forcément si facile et immédiat dans les faits. Cela peut aussi demander un processus mental pour réussir à se détacher des complexes. En attendant, donner des solutions pour patienter, ici en se cachant, n’est pas idéal, mais n’est pas inintéressant.

Encourager sans se contredire, l’équilibre instable d’On a chopé la puberté

Ce qui demeure étonnant toutefois, c’est la capacité de l’ouvrage à se contredire. Dans sa proposition de conseils, les intentions sont excellentes, et pourtant, le livre se sabote tout seul.

Dans la série des pages qui ont énervé, il y a celle-ci, tirée du chapitre Banc d’essai pour avoir des nénés.

Publié par The Nasty Uterus – La rage de l'utérus sur jeudi 1 mars 2018

La double-page est plutôt difficile à défendre. Elle suit le test Es-tu copine avec tes seins ?, où il y a tout de même la volonté de faire relativiser sur la taille de sa poitrine.

Ce qui n’est pas (non plus !) montré dans cette photo, c’est que la double-page veut vraisemblablement faire de l’humour en proposant des techniques plus ou moins absurdes pour avoir plus de seins. Le problème, c’est que l’humour n’est pas très explicité, et il flirte dangereusement avec le slut-shaming.

Mais le plus rageant reste le conseil qui vient clore ces techniques :

C’est terrible et surtout très frustrant.

Il y a cette volonté indéniable de prôner son bien-être personnel et le détachement de la pression extérieure, ce qui est parfait !

Mais pourquoi dire qu’il est possible de choisir si on veut ou non porter un soutien-gorge et dire qu’ils sont indispensables pour le sport (au passage, ils tiennent grâce à un muscle pectoral ET des ligaments, pas seulement grâce à la peau) ? Pourquoi donner des conseils dignes de la marieuse dans Mulan pour avoir une « jolie allure » et entretenir le culte de l’apparence ?

C’est dommage, on voyait le bon bout ! Et je ne parle pas du bout des seins, qui est hélas montré comme étant honteux, et participe à entretenir cette vision cliché et sexiste du téton vulgaire. Décidément, il y a du boulot.

Publié par The Nasty Uterus – La rage de l'utérus sur jeudi 1 mars 2018

À lire aussi : Libérons les tétons ! — Le dessin de Cy.

Parler de la puberté aux jeunes, c’est complexe

Parmi les pages qui tendent à donner un peu le vertige, il y a celle-ci :

Publié par The Nasty Uterus – La rage de l'utérus sur jeudi 1 mars 2018

Les avantages auxquels on pensait plutôt à la rédac : pouvoir apprendre plein de nouvelles choses sur son propre corps, recevoir un petit coup de confiance en soi supplémentaire en se sentant grand·e, ou ne plus être considéré·e comme un·e enfant par les adultes et gagner en autonomie 

Cette page est en fait le pendant d’une deuxième, qui indique, elle, les trucs pas cool – à savoir les règles qui arrivent toujours au mauvais moment et autres moqueries des gens sur les poils qui poussent.

Je comprends très bien cette même envie d’instaurer une complicité avec la personne qui tient le livre entre ses mains pour mieux la guider sur la voie de la puberté. Néanmoins, cette dichotomie entre les trucs pas cool et cool est bancale.

Ce n’est pas tant qu’il y a des avantages ou des inconvénients, c’est surtout que le corps change de façon incontournable, qu’il faut être à l’aise avec ces changements, et être sympa vis-à-vis de ceux des autres autour de soi. C’est finalement ce qui est esquissé dans le dernier point où il est question des avantages, mais sans qu’il ne pèse réellement dans le discours.

C’est d’autant plus dommage que la plupart des faits soulevés, sur une page comme sur l’autre d’ailleurs, concerne le regard des autres – qui est clairement l’une des plus grandes pressions de l’adolescence. Savoir que tout est normal et que tout va bien pour soi, c’est le savoir pour les autres aussi, et donc éviter de s’en moquer.

Un guide… qui ne guide pas tant que ça

Sur la quatrième de couverture du livre, On a chopé la puberté est présenté comme étant, je cite, le mieux documenté au monde sur le sujet, sauf qu’il est précisé qu’il est :

Il est très regrettable qu’un guide sur la puberté n’aborde pas ce que sont les organes génitaux (surtout en avançant qu’ils sont assommants), car ils sont méconnus (surtout le vagin, rappelez-vous ce livre pour enfants de Michel Cymès qui dans sa première édition, abordait sa représentation de façon très floue et incomplète. Une nouvelle édition viendra l’enrichir toutefois) et si peu évoqués à l’école.

La sexualité n’est elle-même pas du tout questionnée dans l’ouvrage, ni même la contraception. On pourrait objecter qu’il s’agit d’un guide pour les 9-13 ans et qu’ils ne sont pas encore concernés par toutes ces problématiques. J’ai envie de dire : bien au contraire ! On peut difficilement faire plus liés que la puberté et la sexualité.

Plus tôt les jeunes seront familiarisés avec le sujet, plus tôt ils sauront comment se comporter. C’est d’ailleurs ce que j’avais adoré avec le livre Les règles… quelle aventure !, d’Elise Thiébaut et Mirion Malle. Il était destiné à la même catégorie d’âge et éduquait déjà au consentement et aux bons réflexes à avoir pour les relations sexuelles, alors que son sujet était à la base les règles.

Enfin, ce guide est hélas très genré, et n’est pas du tout inclusif de la transidentité. Il ne trouvera échos que pour une partie des plus jeunes.

Méfiance donc, avec ces livres qui se prétendent comme des guides. S’ils ne méritent pas d’être pris en grippe par tout l’Internet (à l’heure où je vous parle, près de 33 000 personnes ont signé une pétition pour que le livre ne soit plus commercialisé), ils méritent d’être consultés avant d’être offerts aux plus jeunes, afin qu’un accompagnement puisse être mené.

Que peut-on tirer de cette histoire ?

On a chopé la puberté est un livre maladroit, qui a du mal à s’éloigner des clichés sexistes solidement attachés à la société. De plus, il reste trop pudique voire tristement silencieux sur des problématiques importantes pour la tranche d’âge concernée, comme le sexe.

Mais il n’est pas non plus le plus gros ramassis de bêtises qui soit ! J’ai lu des livres pour enfants bien plus dangereux que ça, qu’ils soient racistes, homophobes, ou même anti-avortement, qui n’ont pas eu le droit à leur pétition, mais qui ont eu le droit à la punition du silence, ce qui est un premier pas.

Ici l’enjeu d’On a chopé la puberté est avant tout de donner confiance aux personnes qui le lisent, de les faire relativiser et accepter leur corps, avec tous les changements voire désagréments qui peuvent se produire.

L’intention est bonne. Le cheminement est déjà plus chaotique.

Du coup, j’ai envie de tirer deux principales conclusions de cette histoire.

La première, c’est de toujours prendre le temps de remettre en contexte ce que l’on voit passer sur les réseaux sociaux, surtout ce qui se la joue très sensationnaliste. Certes, des critiques proférées à l’encontre de ce livre sont fondées. Mais isoler des passages sans avoir pris en compte la globalité d’une création ne peut jamais aboutir à une critique construite.

La seconde, c’est l’importance de l’éducation à la sexualité des plus jeunes. Il vaudra toujours mieux discuter avec un ou une préadolescente que lui donner un livre pour qu’il ou elle se renseigne.

Néanmoins, si la pudeur l’emporte, il est primordial de savoir le genre de livre qu’on leur met entre les mains. Surtout si on veut que la société se porte mieux !

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Lucie Kosmala


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