Moi, Tonya, la revanche d’une « plouc aimée pour une minute », devenue légende

Le patinage artistique est un sport cruel, les passionné·es le savent. Mais ce sport n'était pas le seul bourreau de Tonya Harding, athlète exceptionnelle, et « vilain petit canard » au pays des paillettes.

Moi, Tonya, la revanche d’une « plouc aimée pour une minute », devenue légende

Je déteste les histoires vraies au cinéma, lorsqu’elles tournent des drames individuels en divertissement. Mais Moi, Tonya n’est pas une dramédie, c’est un mélange entre une enquête, des témoignages et un hommage.

Hommage à cette incroyable athlète, cette « plouc » comme elle dit parce qu’on le lui a trop dit, cette intruse dans le monde raffiné du patinage artistique.

Moi, Tonya n’est pas tout à fait « une histoire vraie » : c’est ce qui s’en rapproche le plus. Et comme la vérité est insaisissable, les personnages brisent le quatrième mur pour nous informer que « ça ne s’est pas passé comme ça », ou « la suite est un mensonge ».

Il y a autant de versions que de personnages, et comme le scénariste Steven Rogers voulait toutes les inclure, il n’a pas pris parti.

Ce film, c’est la vérité de Tonya Harding. Celle que personne n’a pu entendre en 1994, par-dessus le brouhaha du scandale.

Bande annonce de Moi, Tonya, en salles le 21 février

L’histoire vraie du scandale Harding-Kerrigan

Detroit, 1994. À quelques semaines des jeux Olympiques de Lillehammer, Tonya Harding se bat pour intégrer l’équipe des États-Unis. Celle que la presse présente comme sa principale rivale, Nancy Kerrigan, est victime d’une agression : un homme lui défonce un genou.

Tonya se qualifie pour les Jeux Olympiques ; Nancy y participera également, et obtiendra d’ailleurs la médaille d’argent. Harding finira à la huitième place.

Mais entre l’agression de Kerrigan et la fin de la compétition, l’Amérique est enfermée dans un cycle médiatique alimenté par ce scandale : qui a commandité l’agression de Nancy Kerrigan ?

Harding dénonce son futur ex-mari, et son idiot fini de pote, complètement illusionné par le fantasme d’une influence qu’il n’a pas.

Mais Tonya Harding était-elle au courant des plans de ces deux hommes ? A-t-elle participé à la préméditation de l’agression ?

C’est au milieu de cet enfer que la jeune patineuse, 23 ans seulement au moment des faits, se prépare pour la rédemption : les Jeux de Lillehammer.

Deux ans plus tôt, à Albertville, elle était complètement passée à côté de la compétition — et de sa préparation, semble suggérer le film.

Moi, Tonya : la dure vérité de Tonya Harding

Le scénariste Steven Rogers et le directeur du film Craig Gillespie voulaient que ce film soit « la vérité de Tonya ». Alors, elle est au centre de l’histoire, de ses premiers pas sur la glace à sa sortie de piste. Tout est vrai, donc spoiler alerte partout sur Wikipédia…

Les extraits d’interviews de l’époque passés au générique confirment l’authenticité des scènes vues pendant le film. Tous les détails sont reproduits, les costumes sont respectés, en bref : on s’y croirait.

Ce que Moi, Tonya raconte, et que l’Histoire avait occulté, c’est d’où vient cette patineuse unique. Elle, « la plouc » qui n’avait pas une once de glamour, pas la prestance de ces princesses à paillettes, pas la grâce de ces ballerines sur glace.

Mais elle a été une athlète d’exception, et son parcours est d’autant plus exceptionnel qu’il a été semé de violences. Seules les deux entraîneurs de Tonya sont montrées bienveillantes et aimantes à l’écran. Tous les autres personnages sont soit absents, soit odieux.

Son père apparaît quelques minutes, mais il quitte rapidement son épouse détestable, mère violente et abusive qui se persuade de façonner une championne, alors qu’elle détruit progressivement une enfant.

Moi, Tonya : la rédemption d’une « plouc » ?

J’imagine que Tonya doit sa survie à un instinct de vie, une force qui la fait réagir et se battre à chaque fois qu’elle a été menacée. Quand son compagnon la frappe, elle se défend, même si elle revient. Quand sa mère lui balance un couteau dans le bras, la sidération ne dure que quelques instants.

J’ai passé l’intégralité du film plongée dans ces yeux bleus, que Margot Robbie prête à Tonya Harding, et dans lesquels je lisais tout le désespoir d’une femme qui ne cherche qu’à être aimée.

Difficile d’avoir de l’estime de soi, quand celui et celle qui sont censés vous aimer, vous détruisent en permanence.

J’en reviens pas, que cette petite blonde soit devenue la championne qu’elle a été, tout en ayant grandi dans un environnement pareil, tout en ayant subi autant de maltraitances physiques et psychologiques.

Je serais tentée de dire que c’est un miracle, mais ce serait retirer à Tonya Harding le mérite exceptionnel de ses accomplissements : malgré tout ça, elle s’est battue, elle a réussi.

Tonya Harding a été la première femme à essayer et réussir un triple axel.

Un mot d’ailleurs, à propos de Margot Robbie, dont l’interprétation magistrale de ce rôle m’a tiré des larmes plus d’une fois pendant le film.

La scène du fameux triple axel a dû être réalisée à l’aide d’effets spéciaux, parce que 25 ans après cette compétition et cette figure exceptionnelle, aucune doublure n’est aujourd’hui capable de réaliser une telle prouesse.

Tonya Harding dominait techniquement la compétition, de son temps, au début des années 90. Mais elle n’aura jamais obtenu de reconnaissance à la hauteur de ce travail et de ce talent. Elle n’aura jamais véritablement eu sa chance dans un monde qui ne voulait pas de la plouc qu’elle était.

Le soupçon tenace de son implication dans l’agression de Nancy Kerrigan, ce verdict indélébile lui interdisent une véritable rédemption.

Mais l’histoire de Tonya Harding raconte beaucoup plus que l’ascension et la chute de cette sale gosse que l’Amérique a adoré détester.

Moi, Tonya : une morale terriblement actuelle

J’étais trop jeune en 1994 pour me souvenir de l’affaire Harding-Kerrigan, et Margot Robbie aussi. L’actrice australienne était à peine née, elle a donc découvert toute l’histoire de Harding en lisant le script.

Ce que Moi, Tonya raconte, c’est l’envers d’un décor qui n’est que trop actuel. Harding le dit elle-même, dans ces reconstitutions d’interview : les gens ont besoin de figures à haïr, et de figures à aimer.

Selon Tonya, Nancy et elle étaient amies, c’est la presse qui dépeignait leur relation en une rivalité malsaine : Nancy, la princesse préférée de l’Amérique, et Tonya, sa rivale maléfique, vulgaire.

Les gens ont adoré détester Harding, se sont fait leur propre idée du personnage qu’elle était. Mais combien savaient que sa mère l’avait autant abusée, physiquement et psychologiquement ?

Combien savaient, pour ce mari violent ? Combien de fois Tonya avait-elle appelé à l’aide, auprès des autorités, pour tenir son ex-compagnon à l’écart ?

Combien se représentent seulement la force de caractère, le sens du sacrifice, la détermination qu’il faut mettre en oeuvre pour atteindre ce niveau d’excellence dans n’importe quelle discipline ? Et a fortiori, dans de telles conditions ?

Margot Robbie : « on oublie à quel point les femmes sont tenaces »

Ce sont aussi les questions que se pose Margot Robbie, que j’ai eu le plaisir de pouvoir interviewer à Paris. L’actrice dresse un parallèle entre la ténacité de Tonya Harding, et celle des innombrables survivantes qui témoignent depuis l’affaire Weinstein, dans le mouvement #MeToo.

Moi, Tonya : un appel à l’empathie, et une mise en garde

Que savons-nous réellement de ces personnages qui font la une des scandales médiatiques, apparaissent et disparaissent de nos timelines en un instant, qui nous suffit à expédier nos jugements ?

Allez voir Moi, Tonya : pour rencontrer la femme derrière la fiche Wikipédia, les émotions derrière le nom.

Et la prochaine fois que vous serez une ou un juré dans cet odieux tribunal médiatique que l’on tient de plus en plus souvent, et où l’on juge de plus en plus rapidement, de plus en plus sévèrement, rappelez-vous de ces mots :

« J’ai cru qu’être célèbre, ça allait être marrant.
J’ai été aimée pendant une minute. Puis j’ai été haïe.
Puis j’ai été une blague.

C’était comme être victime d’abus une nouvelle fois. Sauf que cette fois, vous étiez mes bourreaux ».

Tonya Harding, sous les traits de Margot Robbie.

Et pour finir, Tonya Harding, en 1991, aux Championnats des États-Unis, son premier triple axel en compétition. 

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Clemence Bodoc

Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Commentaires
  • PtitePlume
    PtitePlume, Le 3 avril 2018 à 22h25

    J'ai aimé ce film, mais je l'ai trouvé hyper violent :erf:

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