Mad Max Fury Road et son féminisme percutant

Mad Max Fury Road n'est pas seulement un des films d'action les plus haletants de ces dernières années : il est résolument féministe. Et ça, c'est COOL.

Mad Max Fury Road et son féminisme percutant

— Publié le 25 mai 2015

Attention, cet article révèle des points-clefs de l’intrigue de Mad Max Fury Road !

Vous le savez déjà si vous avez lu ma critique dithyrambique : j’ai ADORÉ Mad Max Fury Road. Ça faisait bien longtemps qu’un film d’action ne m’avait pas scotchée à mon siège à ce point, qu’un monde imaginaire ne m’avait pas autant convaincue. Et si j’avais soigneusement évité toute critique et tout spoiler (au point de ne pas regarder la douzaine de bandes-annonces distillées dans les mois précédant la sortie au cinéma), je savais en entrant dans la salle que le film avait créé la controverse de par son aspect féministe.

J’avoue, j’étais dubitative. Le personnage de Furiosa (Charlize Theron) semblait en effet très badass, mais il ne suffit pas d’avoir une femme qui casse des gueules pour décider qu’un film est féministe…

Eh bien j’ai ravalé mes doutes : Mad Max Fury Road EST indubitablement féministe, et ça fait vraiment du bien.

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Le patriarcat, une obsession à double tranchant

Fury Road a beau porter Mad Max dans son titre, ce n’est pas sa quête qui forme le cœur de l’intrigue. En luttant pour sa propre liberté, il se greffe à l’échappée sauvage de Furiosa, une « Imperator » à la solde du cruel Immortan Joe. La bonne petite soldate se rebelle et prend en otage le camion de la colonie pour libérer les cinq « femmes » du chef, de toutes jeunes filles gardées prisonnières et utilisées comme machines à faire des bébés.

Si Immortan Joe est obsédé à ce point par ses « épouses », c’est qu’il cultive le même rêve que tous les tyrans en fin de vie : celui de produire un fils en bonne santé, un fils « parfait » prêt à prendre la relève et à perpétuer son héritage. Il a déjà deux rejetons, l’un souffrant visiblement d’un retard mental (ainsi que de problèmes respiratoires) et l’autre d’un handicap physique. Lorsque la Splendide, sa favorite, enceinte jusqu’aux yeux, décède pendant la course-poursuite, l’affreux Joe n’est pas triste de l’avoir perdue mais de se rendre compte qu’elle portait un fils visiblement « parfait » qui ne verra jamais le jour.

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C’est cette obsession de la lignée père-fils qui signera la fin d’Immortan Joe ; il est réticent à attaquer de front, de peur de blesser ses précieuses machines à produire des héritiers. Les femmes, ainsi que Furiosa et ses alliés inattendus, Max et Nux, le savent et s’en servent, retournant contre Joe le fameux adage « on ne frappe pas les filles » qui s’applique aux épouses en cavale.

Qui héritera finalement de la colonie d’Immortan Joe, de ses précieuses réserves d’eau potable, de ses guerriers et de ses plantations ? Une femme, Furiosa, celle qu’il a kidnappée alors qu’elle était enfant, qu’il a probablement formée, envoyée en mission, à laquelle il faisait confiance. Comme une fille spirituelle ayant enfin ouvert les yeux sur l’horreur perpétrée par son « père », et déterminée à mener le reste de ses « enfants » vers une vie meilleure.

Les « épouses », des personnages féminins réalistes et complexes

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Comme je ne savais rien de l’intrigue du film, j’ai été assez décontenancée en découvrant les cinq « épouses », en petite tenue, occupées à s’arroser d’eau dans le désert en retirant leurs ceintures de chasteté. Un choix « féministe », ces top-models gaspillant une précieuse ressource histoire de faire un concours de brassière mouillée ?

OUI BON. J’avais tort. Mais comprenez-moi, c’est si rare qu’un film (surtout d’action) réussisse à jouer ainsi avec les clichés !

Chacune des « épouses » a sa personnalité, ses forces et faiblesses, ses envies, ses doutes, ses peurs. Si certaines ont plus de développement que d’autres à l’écran, elles sont loin d’être des bombes interchangeables mises là pour remplir le quota « meufs à poil ».

  • Splendid, la favorite, a beau être enceinte, ça ne l’empêche pas de se dépenser et de prendre des décisions risquées. C’est elle qui est à l’origine de l’évasion, et elle donne le ton au groupe, notamment en refusant de tuer (elle expulse Nux du camion au lieu de l’achever) et en cultivant une devise résolument féministe : « We are not things », « Nous ne sommes pas des choses », contrairement à ce que croit Immortan Joe qui considère ses « femmes » comme sa propriété.
  • Capable, la rousse, est à la fois douce et combative. Elle est costaud et ne se laisse pas facilement abattre, mais lorsqu’elle rallie un Nux brisé, blessé et suicidaire à sa cause, ce n’est pas par la menace, la violence ou en usant de sa sexualité. En lui prodiguant la tendresse toute humaine dont il a été privé, elle lui fait comprendre l’importance de son combat et lui prouve qu’un autre chemin est possible.
  • Toast, incarnée par Zoë Kravitz, est la plus guerrière des « épouses ». Elle a un tempérament de feu, mais est d’une grande utilité en situation d’urgence puisqu’elle ne se laisse pas démonter par la panique — la preuve lorsqu’elle parvient à recharger le fusil de Furiosa alors que Splendid est trop bouleversée pour le faire. Elle est également loin d’être bête, et se montre pragmatique, notamment en tenant compte du nombre de munitions disponible.

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De gauche à droite : Dag, Cheedo, puis Toast, Capable, et Splendid au premier plan.

  • Cheedo est la plus jeune. C’est la faiblesse du groupe, celle qui manque de s’échapper pour rejoindre Immortan Joe. Parce qu’elle a peur, parce qu’elle a moins d’expérience, parce qu’elle préfère le mal qu’elle connaît à la perspective d’une mort lente et douloureuse. Mais c’est aussi elle qui assure plus tard le succès de l’évasion en faisant mine de retourner vers le chef, pour faire volte-face et aider Furiosa à l’atteindre et l’achever. Comme quoi on peut apprendre de ses erreurs, transformer ses faiblesses en forces. Grandir, quoi.
  • Dag, la blonde platine, semble venue d’un autre monde, d’un univers plus pur que le désert étouffant de Fury Road. Très axée vers la spiritualité, elle tente d’apporter de l’aide au groupe en priant « qui voudra bien l’écouter » pour la réussite de leur opération. Mais Dag est aussi et surtout porteuse de vie : c’est elle qui récupère les précieuses graines, qu’elle pourra planter et regarder grandir grâce à l’eau de la colonie.

Prends note, Hollywood : voilà comment on crée des personnages féminins réalistes, sans perdre de temps, avec quelques lignes de dialogue et un bon scénario. Pas besoin de se vautrer dans le cliché. ET EN PLUS ELLES NE SONT PAS TOUTES BLANCHES DE PEAU ! WOUHOU ! FOLIE FURIEUSE !

Furiosa, une merveille loin des idées reçues

Ah, Furiosa, déesse de mes nuits, soleil de mes jours, Furiosa, le personnage dont je n’osais même pas rêver.

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Trop souvent, Hollywood confond « personnage féminin fort » et « guerrière au sang chaud », qui est généralement une fille qui n’aime pas les filles, réfléchit peu avant d’agir, finit par faire capoter la mission, être sauvée par notre brave héros (lequel lui rappelle bien souvent que tous les hommes ne sont pas des porcs et que l’amouuuur existe encore) et/ou mourir pour faire avancer l’action.

Pas de ça pour Furiosa.

Furiosa vient d’un peuple matrilinéaire et a été kidnappée alors qu’elle était enfant par la tribu d’Immortan Joe. Elle a vu sa mère mourir au bout de quelques jours. Elle s’est alliée à son ravisseur, jusqu’à devenir son bras droit, chargée de la plus délicate des missions. On ne peut qu’imaginer ce qu’elle a dû accomplir en son nom — peut-être est-elle devenue kidnappeuse à son tour, peut-être a-t-elle arraché les « épouses » à leur famille, elle a probablement tué, détruit, saccagé.

Et en sauvant ce que la colonie a de plus pur, en protégeant au prix de sa vie cinq jeunes femmes qui refusent d’être des « choses », en tentant de les mener au paradis dont on l’a déracinée, Furiosa cherche sa rédemption, pour racheter des années de mauvaises actions.

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Mais Furiosa n’est pas surhumaine. Elle doute, elle souffre, elle échoue, elle donne tout ce qu’elle a et même un peu plus. Elle hurle sa détresse en se rendant compte que le paradis n’existe plus, esquisse avec timidité un salut rituel venu d’une tribu dont elle a quasiment tout oublié. Elle aide Max pour qu’il l’aide aussi, et puis un peu parce que c’est son truc, d’aider les gens qui n’ont plus d’espoir. Elle accepte Nux dès qu’elle constate qu’il est vraiment dans son camp, parce qu’elle est bien placée pour croire aux secondes chances.

Furiosa est une femme, une vraie, une femme blessée, guérie, amputée, conductrice badass, tireuse hors-pair (la scène où Max lui sert de trépied parce qu’elle vise mieux que lui sur de grandes distances = tout ce qu’il faut savoir sur l’humilité de ce grand malade)…

Elle est sauvagement belle avec sa peau nue et sale, elle mêle de noir ses cheveux rasés et son front, jusqu’à ses sourcils, comme les War Boys auxquels elle tente d’échapper. Mais au fil du film, ce cirage s’estompe, et Furiosa redevient elle-même, débarrassée des codes culturels la reliant à Immortan Joe. Ses vêtements sont pratiques, loin des petites tenues dont Joe a recouvert ses « épouses », objets de désir : un t-shirt crado renforcé de cuir, un jean brut, une grosse ceinture pourvue de poches, de solides bottes. Une tenue qui respire le sang, le désert, la sueur.

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Furiosa est amputée et si elle a une prothèse fort pratique, on la voit souvent « à nu » dans Fury Road, sans que son moignon apparent ne lui enlève le moindre pourcentage de force ou de beauté. Dans un monde audiovisuel où les corps des femmes sont policés à l’extrême, ce fut une vraie belle surprise de voir un personnage féminin qui n’est pas diminué par son handicap ; les malformations et les accidents font partie intégrante de l’univers dans lequel Furiosa évolue, et elle en a souffert, plus que d’autres, moins que beaucoup.

Les hommes ont-ils tué le monde ?

Le mantra entêtant de Mad Max et de son univers à l’agonie est craché au visage de Nux par Splendid, qui tente de le sortir de son endoctrinement :

« WHO KILLED THE WORLD ? »

Qui, oui, qui a tué le monde ? Serait-ce les hommes, les mâles, obsédés par la conquête et le pouvoir, prêts à tout sacrifier pour sauver la possibilité de produire un fils, ces hommes qui attachent des femmes à des trayeuses et kidnappent des jeunes filles ?

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Eh bien pas vraiment. Preuve qu’on peut être féministe sans être misandre, Fury Road ne met pas tous les hommes dans le même panier. Max, bien sûr, s’intègre avec un naturel confondant au groupe de femmes en cavale, et Nux n’est finalement qu’un adolescent au cerveau ravagé, qui craint de ne pas mériter la vie après la mort, et croit ce qu’on lui a toujours raconté. Même Rictus (ci-dessus), l’un des fils de Joe, ne peut pas vraiment être blâmé, vu qu’il semble un peu limité intellectuellement.

Ce ne sont pas les hommes qui ont tué le monde, mais ce qu’ils représentent. Immortan Joe contrôle l’eau, l’écologie, les plantations, la nourriture ; le vieux Bullet Farmer a la mainmise sur les armes, les munitions et autres machines à semer la mort ; l’hideux People Eater s’est approprié le pétrole, l’or noir pour lequel tant d’humain•e•s ont succombé. Et ils travaillent à l’unisson, loin d’être ennemis, comme on pourrait le croire. Les deux alliés de Joe le suivent dans sa course pour récupérer ses femmes, tout en lui faisant remarquer qu’une telle obsession, c’est pas bon pour le business…

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Non, ce ne sont pas les hommes qui ont tué le monde, mais les immenses corporations qu’ils dirigeaient et dirigent toujours. Le monopole et la guerre d’intérêts autour de matières premières essentielles, comme l’eau, ou d’outils sans lesquels tout combat est forcément inégal, comme les armes à feu, a mis la Terre à genoux et a rendu l’humanité folle à lier.

Face à ce système archaïque et inégalitaire, ce sont les femmes qui représentent l’avenir : elles ouvrent les vannes, distribuent l’eau, symbole de vie, amènent aussi les graines qui permettront de faire revivre des cultures oubliées. Furiosa veut visiblement mettre en place, avec l’aide de chacun•e, un régime plus juste, peut-être démocratique, qui sait ? Mais cette avancée n’est nulle part présentée comme se faisant sans les hommes, contre les hommes ou au détriment des hommes.

Si tout se passe bien, on peut imaginer que les War Boys seront peu à peu intégrés dans cette nouvelle société, pris en charge, à l’image de Nux qui n’a malheureusement jamais revu la colonie. La dichotomie entre la « plèbe » qui vénérait Joe, gardien tout-puissant de l’eau, et les gens « d’en haut » sera probablement atténuée, jusqu’à disparaître complètement. Les bébés naîtront naturellement, parfois avec des handicaps, parfois pour ne pas vivre longtemps, comme dans la nature, quoi.

Cette société plus harmonieuse risque d’attirer d’autres laissés-pour-compte, d’autres errants du désert ou des marais, et à défaut d’avoir trouvé sa « Terre Verte », Furiosa pourra créer la sienne.

Et ça, c’est la plus belle des rédemptions.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Morpheme
    Morpheme, Le 15 octobre 2015 à 17h13

    @Mimi Pinkerton Ça me dérange aussi quand on qualifie un film de "féministe" mais dans ce cas je trouve que c'est presque justifié ! Eve Ensler a été consultée pour "coacher" un peu les actrices sur la violence contre les femmes, la monteuse a été choisie exprès parce que c'était une femme qui n'avait jamais monté de film d'action (= un bon moyen d'éviter l'objectification), par exemple, et ajouté à la représentation des femmes et la qualités des personnages je trouve que ça montre qu'il y avait un réel souci de se rapprocher de l'équité et de l'égalité, donc exactement ce que les femmes/féministes recherchent. Apparemment c'était pas conscient de la part de George Miller, donc on peut difficilement dire que c'est "militant", mais ça l'était un peu quand même à mon avis (un film qui a un message pareil est "militant", quelque part.)

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