Le foodporn et moi, de l’amour à la haine

Sophie Riche, grande amatrice de food porn, a récemment réalisé que ça ne lui faisait pas toujours du bien...

Le foodporn et moi, de l’amour à la haine

J’ai toujours aimé manger. Tout ce qui était bon. Je n’ai jamais été, je crois (mes parents me contrediront peut-être), une enfant difficile qui ne veut ingérer que des pâtes et des Kinder Surprise. Bien sûr, j’ai longtemps eu du mal avec des trucs qui ont le malheur de combiner leur côté très vert, leur texture méconnue de mes papilles, voire leur odeur (big up aux épinards et aux brocolis qui puent drôlement du cul), mais j’aimais relativement tout.

Le problème (qu’il y a un an je traitais encore avec beaucoup de légèreté parce que ça n’en était pas un) c’est que j’aime trop ça. Ça n’est pas un souci quand j’arrive à me maîtriser, ou quand ça n’a pas trop d’incidence sur mon corps. Il y a un an, quand j’écrivais un article pour dire « hihihihi j’aime bien manger nomnom les burgers nomnom les steaks hihihiih pfffrt trop cool », mon corps n’avait pas encore décidé de trop jouer la carte de la réactivité (c’est-à-dire que désormais, le moindre truc un peu fat que je mange se voit sur mon corps) (ce n’est pas grave, ce n’est juste pas ce que je souhaite).

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Depuis, j’ai arrêté de fumer (je ne pense pas que ce soit la seule cause, si ça se trouve c’est même pas lié ; quoiqu’il en soit, je ne regrette rien) et j’ai clairement senti un changement dans la façon d’éliminer les graisses de mon métabolisme. En un an, donc, j’ai pris quatre kilos. Rien de bien foufou, rien de bien dramatique et rien de définitif, mais quelque chose a changé : je n’ai donc plus le rapport insouciant à la nourriture que j’avais alors. Je pourrais, si je me fichais de mon apparence. Mais je ne m’en fiche, finalement, que quand elle me convient. Du coup, ça marche moyen.

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Pour que ça ne me donne pas trop faim, je me dis qu’il s’agit de caca.

Avec cette perte de l’insouciance alimentaire est venue la réflexion sur ce qui m’avait amenée à moins bien me réguler et à davantage manger, en moyenne.

Outre les questions d’ordre corporel et le stress exponentiel de la vie d’apprentie adulte ambitieuse, j’ai remarqué qu’un élément avait pris de plus en plus de place : le food porn. Ces images, en photographie, en gif ou en vidéo, qui montrent de la nourriture bien souvent extrêmement grasse (le jus, dans le porno traditionnel comme dans le food porn, a son petit succès), probablement trop sucrée ou trop salée et rarement saine, ont commencé à déferler un peu partout autour de moi.

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Au début, ça allait, j’arrivais à ne pas me concentrer dessus, mais… ça a fini par prendre beaucoup de place.

Le food porn, un exutoire ?

Dans cette société, le cul entre deux chaises quelque part entre le culte de la minceur et l’appel (voire l’ordre) à l’épanouissement personnel, j’ai du mal à m’y retrouver et je pense ne pas être la seule.

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D’un côté, on a le food porn qui nous dit « Regarde tout ce gras qui coule… T’en veux, hein ? Parce que c’est drôlement bon oh lala regarde comme c’est beau ». De l’autre, le culte de la minceur nous secoue les épaules pour nous montrer toutes les publicités, tous les plans gratuits sur les fesses petites rondes et fermes des actrices dans les films, nous gueulant dans l’oreille « MAIGRIS ».

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Et ça, je me dis que c’est de la sauce au cérumen.

Il y a presque un côté militant dans le food porn : des corps de plus en plus minces, de plus en plus toniques, se dévoilent et se dénudent partout sous nos yeux, foutant une bonne grosse plâtrée de complexes sur les épaules de nombreuses femmes et de nombreux hommes. Alors, quelque part, partager des photos d’énormes sandwichs au fromage ou de pizza pleine de bacon, ça a un côté badass ! C’est une façon de rappeler qu’on bave devant ce qu’on veut, et que tiens, prends ça dans ton fion, culte de la minceur. C’est une claque derrière la tête des magazines qui nous narguent en couverture avec leur « régime avant l’été » et autres « recettes minceur pour un corps plus léger qu’un pet ».

En tout cas, militant ou pas, le food porn est partout, et c’est même devenu un business : il suffit de faire un aller-retour dans quelques chaînes de vêtements pour voir des t-shirts avec des frites, des coques pour téléphone en forme de hot-dogs et bientôt des slips au goût hamburger !

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Qu’il s’agisse de vêtements ou de photos, de posters ou de gifs, le food porn, qui me semblait il y a encore quelques années réservé aux publicités pour des restaurants, est une récurrence aussi forte que celle des chatons mignons sur l’Internet tout entier. Y en a tellement, et avec tellement d’indécence culinaire (toujours plus de sauce, toujours plus de fromage, toujours plus de gras, toujours plus de décadence), que je n’arrive pas à savoir si c’est ironique et second degré pour tout le monde et que je suis la seule à prendre le concept à l’envers, ou si on a chacun•e notre rapport au food porn

Le truc c’est que, des photos de chats mignons, ça donne pas nécessairement envie d’en avoir un. Parce que c’est pas pareil, ça ne fait pas appel aux mêmes instincts. D’ailleurs, si le food porn s’appelle le food porn, c’est pas pour rien : c’est du vrai porno de bouffe, sans limites et sans complexe. Or*, il se trouve que les plaisirs de la bouffe et du sexe sont profondément liés : ce sont des plaisirs du corps, presque primaires. Manger et avoir des rapports sexuels, c’est LES trucs que les êtres humains font depuis le début de l’humanité.

*J’avais pas utilisé la conjonction de coordination « or » depuis la terminale. Je l’utilisais à l’époque pour faire style j’suis quelqu’un de sérieux, mais après j’ai préféré écrire « cependant » parce qu’il y a plus de lettres et que ça prend davantage de place dans les dissertations.

Le food porn, déclencheur de ma faim constante

Alors oui, j’aime le food porn. Je trouve ça joli, rigolo, et j’aime bien en regarder un peu avec des potes en bavant à moitié. Quand je réussis à faire un joli plat, je le partage sur les réseaux, par fierté. Quand je mange un truc cool au restaurant, je le partage sur les réseaux, par… Ah bah tiens. Je sais pas. Par quoi ? Par habitude, sûrement. Par envie de partager. Ou pour me déculpabiliser de dépenser autant en bouffe. Ou parce qu’à force de voir des photos de nourriture partout, j’ai pris le réflexe.

Le truc, c’est que j’ai parfois l’impression que cette recrudescence d’images de mets gras et forts en goût me déstabilise. Parce que mis à part les quelques gifs de légumes grillés ou de tartines saines, on voit beaucoup plus souvent des plats bien plus gras que la moyenne…

burger vomi
Oh, super, un burger qui vomit !

Je vois donc constamment des aliments que, pour mon équilibre, je ne m’interdirai pas, certes, mais que j’avais l’habitude de consommer et de désirer seulement de temps en temps. Maintenant, ils sont partout… et les voir est, pour ma part, un déclencheur de faim super efficace. La vue d’un hamburger, va me donner envie d’un hamburger. Observer du fromage coulant va me donner envie de manger du fromage coulant.

Je ne compte plus le nombre de fois où, alors que j’avais mon tupperware contenant des plats faits maison, pleins de goûts, de joie, de saveurs et sains, je finissais par aller me chercher un McDo ou un libanais pour le déjeuner, parce qu’une photo tweetée par un des comptes de food porn que je suis sur Twitter m’avait fait saliver dans la matinée.

J’ai parfois l’impression que cette recrudescence d’images de mets gras et forts en goût me déstabilise.

J’adore manger, et si ce n’était pas dangereux pour ma santé et pour mon argent, je me ferais certainement un repas toutes les deux heures. Quand je n’y pense pas trop, ça va : je me contente de mes repas par jour, et tout va bien. Mais avoir pour stimuli une photo de food porn d’un plat rendu glamour et qui semble réclamer d’être à l’intérieur de mon ventre, ça rend les choses un peu compliquées : ça donne envie de manger exactement ce qu’on voit (ce qui est impossible), et ça lance, chez moi et d’autres obsessionnel-le-s de la nourriture, un processus de frustration dévastateur pour la concentration si je n’y succombe pas. Dévastateur également pour mon corps et mon compte en banque si je faiblis et que je décide d’aller m’acheter un truc qui dégouline.

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Ce n’est pas le cas pour tout le monde, et j’ai bien conscience que mes anciens légers troubles du comportement alimentaire et mon rapport impulsif à la nourriture y sont pour quelque chose, mais je ne dois certainement pas être la seule personne à avoir encore du travail à faire sur elle-même, niveau rapport à l’assiette. Travail rendu un peu plus difficile par tant d’images qui donnent envie de lécher son écran…

Au-delà de toutes considérations purement physiques, j’aimerais me trouver un précepte, un dicton, un truc qui me rappelle qu’avant tout, si je tiens à ce que les plaisirs coupables restent une minorité dans mon alimentation, c’est parce que consommés en trop grande quantité, ils peuvent être nocifs pour ma santé. Ça ne veut pas dire que tout le monde doit faire comme moi. Ça ne veut pas dire que je vais juger chaque personne qui photographie son plateau chez Big Fernand. Ça ne veut pas dire que je suis en train d’essayer de prôner le mode de vie sain.

Ce que je suis en train de dire, c’est un pur rappel tout bête : l’idéal, c’est de se faire du bien. Mon équilibre à moi, et mon bonheur, je sais qu’ils ne vont pas de pair avec un régime alimentaire trop gras (j’en paye bien trop le prix en terme de réactions corporelles et d’estime de moi vacillante quand j’abuse trop souvent). C’est incompatible. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde, parce que les goûts, les couleurs, tout ça.

Ton bonheur, ton équilibre, c’est à toi de le trouver. Un peu comme ceux que les oignons font péter : soit ils décident de continuer à en manger en grande quantité parce qu’ils adorent ça, mais savent qu’ils vont larguer des caisses par douzaines, soit ils lèvent un peu le pied et en consomment moins souvent, ou moins, ou plus du tout. Personne ne devrait juger les décisions que l’on peut prendre en ce qui concerne notre rapport à la nourriture.

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Alors j’y réfléchirai à deux fois, maintenant que j’ai pris conscience que, parfois, le food porn a une mauvaise influence sur ma vie et ce que j’ai décidé d’en faire, avant de faire tourner la photo à tout le monde. Donner faim à des gens qui ont envie d’avoir faim, ok, mais être le déclencheur de la faim de quelqu’un qui n’en a pas envie, ça me dérange un peu plus.

Le gras, c’est la vie, c’est vrai, mais c’est pas une raison pour l’imposer aux autres.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • A dreamy bird
    A dreamy bird, Le 28 août 2015 à 17h14

    Merci beaucoup pour cet article qui met des mots sur ce que la société actuelle laisse transparaitre : mangez sainement, soyez minces, mais faites vous plaisir !
    Difficile d'allier les deux quand on est gourmand(e), mais tout comme certains, je me suis mise au foodporn "healthy". EXIT les gâteaux au chocolat fourrés OREO avec supplément chantilly !
    Des fruits, des céréales,etc. et un peu d'imagination, voilà un bon moyen de se régaler sans culpabiliser !

    Pour celles qui auraient du mal à éprouver du plaisir avec ce type de nourriture (j'en faisais partie), sachez qu'avec le temps vos goûts s'adapteront et vous risquez bien de (re)découvrir le goût de certains aliments :jv:

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