Fernando Pessoa – Les Chroniques de l’Intranquillité

Cette semaine, chronique un peu spéciale pour Ophélie, qui vous présente Fernando Pessao et son Livre de l'Intranquillité, qui a inspiré le nom de sa colonne.

Fernando Pessoa – Les Chroniques de l’Intranquillité

J’allais vous raconter bêtement Fernando Pessoa, j’allais ouvrir sa page Wikipédia pour recopier docilement : Fernando Pessoa, écrivain, poète et critique portugais né en 1888 à Lisbonne, mort par excès d’alcoolisme à l’âge de 47 ans.

Mais par souci de professionnalisme j’ai d’abord ouvert mon exemplaire du Livre de l’Intranquillité et j’ai relu les toutes premières lignes du poète :

« J’envie – sans bien savoir si je les envie vraiment – ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles et ne souhaitant pas en avoir, je raconte avec indifférence mon autobiographie sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes confidences, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien dire.

Que peut-on donc raconter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls; dans le premier cas ce n’est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible. »

Alors, qui est Fernando Pessoa ?

Il est l’auteur d’un monument de la littérature portugaise, le Livre de l’Intranquillité, oeuvre posthume racontant sous la forme d’un journal intime le banal quotidien de Bernardo Soares, un simple employé de bureau à Lisbonne.

Le livre est constitué d’une colossale somme de feuillets : réflexions sur le monde, aphorismes, pensées intimes, rêves éveillés, désirs inassouvis et remise en question du réel et du songe.

La seconde édition du Livre comprend plus de cinq cent articles, sans lien direct entre eux car il semble que Pessoa n’ait jamais envisagé de publier ses notes prises tout au long de sa vie. Pourtant le Livre de l’intranquillité est d’une densité, d’une profondeur et d’une unicité incroyable.

C’est un tourment permanent, nous sommes en face d’une voix agonisante ou d’une conscience doutant d’elle-même en chaque instant, car Bernardo Soares (l’un des nombres homonymes de Pessoa) est un homme qui rêve de disparaître – non pas pour mourir – il souhaite seulement non-exister, n’être plus qu’une âme qui pourrait rêver éternellement.

La réalité lui est insoutenable et cette méta-lucidité lui fait analyser le monde qui l’entoure avec un regard extrêmement particulier. C’est ce regard, ce paysage dépeint au long des textes, qui est fascinant, tantôt sombre, souvent sublime même s’il reste définitivement pessimiste.

Pessoa a publié de nombreuses poésies en utilisant plusieurs hétéronymes (Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Alberto Caiero) chacun de ces noms représente un personnage totalement à part, une autre identité toujours liée à celle de Pessoa; mais il ne s’est jamais autant livré que sous le nom de Bernardo Soares, le prétendu auteur du Livre de l’Intranquillité.

Avant de vous laisser avec quelques extraits que je vous invite à lire réellement tant ils sont beaux, forts et poignants, je voulais vous raconter mon histoire avec Fernando Pessoa.

Je ne sais plus comment nous nous sommes rencontrés; je me souviens que c’était à une époque où je n’avais pas de taf, pas d’ambitions ni de désirs. Je n’avais pas même l’impression d’aller dans le mur tellement l’extérieur m’indifférait, j’étais alors entre deux mondes, flottant mollement comme un spectre qui attend qu’un au-delà prophétique l’appelle.

C’était une belle journée de mars, je m’étais rendue au jardin public avec mon exemplaire en poche et je l’ai ouvert sur un banc vert (le troisième en descendant l’allée centrale), c’est à ce moment-là qu’une bonne partie de ma vie s’est transformée : La lecture du Livre de l’Intranquillité a transcendé ma vision du monde.

Pessoa a un jour écrit « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas. » et ces mots ont résonné infiniment fort en moi. C’est l’impression tenace que chaque ligne de cette oeuvre gigantesque a laissée dans mes nerfs et ma peau. Il y a des livres qui changent la vie et je suis convaincue que celui-ci en fait partie.

Bien sûr, c’est un livre très sombre, sur le découragement, la tristesse, le renoncement à la vie et toujours je pleure ou frissonne en le parcourant mais j’y ai trouvé un écho, un refuge, et étrangement cela me donne une incroyable force – un espoir nouveau.

Alors je vous invite à vous le procurer, Christian Bourgeois éditeur, chez tous les bons libraires et sur commande partout ailleurs. Ce serait dommage de passer à côté.

« J’ai toujours trouvé que le plus grand mérite consistait à obtenir ce qui est hors d’atteinte, à vivre là où l’on est pas, à être plus vivant une fois mort que de son vivant – à obtenir, enfin, quelque chose d’impossible, d’absurde, et à surmonter, comme autant d’obstacles, jusqu’à la réalité du monde. »

« J’ai toujours raté les choses que personne ne rate jamais; ce que les autres font tout naturellement, j’ai dû ma vie durant m’appliquer à les faire consciencieusement. J’ai toujours souhaité obtenir ce que les autres obtenaient sans presque le souhaiter. Il y a toujours eu, entre la vie et moi, des vitres dépolies ; je ne les ai perçues ni par la vue ni par le toucher; et je n’ai vécu ni ma vie ni mes projets, je n’ai été que le songe de ce que je voulais être; mon rêve a commencé dans ma volonté elle-même, mes plans ont toujours été la fiction première de ce que je n’ai jamais été.

Je me suis toujours demandé si c’était ma sensibilité qui était trop vive pour mon intelligence, ou mon intelligence pour ma sensibilité. J’ai toujours été en retard sur l’une des deux, ou bien c’est la troisième qui était en retard sur les autres. »

« La fréquentation d’autrui est un supplice pour moi. Et je porte les autres en moi; même loin d’eux, je suis encore forcé de les fréquenter. Totalement seul, je suis environné de multitudes. Je ne puis m’enfuir nulle part, sauf à me fuir moi-même. »

« Vivre, c’est être un autre. Et sentir n’est pas possible si l’on sent aujourd’hui comme l’on a senti hier : sentir aujourd’hui la même chose qu’hier, cela n’est pas sentir – c’est se souvenir aujourd’hui de ce qu’on a ressenti hier, c’est être aujourd’hui le vivant cadavre de ce qui fut hier la vie, désormais perdue. »

« En ces heures où le paysage est une auréole de vie, et où rêver n’est que se rêver soi- même, j’ai élevé, mon amour, dans le silence de mon intranquillité, ce livre étrange où s’ouvrent, tout au bout d’une allée d’arbres, les portes d’une maison abandonnée.
J’ai cueilli pour l’écrire l’âme de toutes les fleurs et, des instants éphémères de tous les chants de tous les oiseaux, j’ai tissé un réseau d’éternité et de stagnation. »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mona Lise.
    Mona Lise., Le 17 février 2012 à 20h03

    PESSOAAAAAA. Mon père m'a offert l'édition de la Pléiade pour Noël. Je l'aime d'amour lui alors.

    En cette fosse sur laquelle je me penche,
    N'est point, me dites-vous, l'être jadis aimé...
    Ni rire ni regard sous ce carré de terre...
    Ah! mais ici se cachent des lèvres et des yeux.
    Ce sont des mains que j'étreignais, non point une âme.
    Et ces mains gisent ici.
    C'est un corps, ami, que je pleure!


    graouuu.

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