Expi( r )ation – « Renaissance » partie 1

Clémence Bodoc viendra régulièrement publier des extraits de « Renaissance », premier roman d'une série intitulée « Expi( r ) ation » : en 2348, l'air ambiant est quasiment irrespirable dans les grandes villes européennes, ce que découvrent trois « survivantes » du XXIème siècle, tout juste tirées de leur sommeil cryogénique...

Expi( r )ation – « Renaissance »  partie 1

– Merci à Cy. pour son dessin !

Chapitre 1 – Le réveil

« Journal d’une miraculée »

Mercredi 18 août 2348.

« Pourquoi.

J’ai tellement de questions, mais celle-là m’obsède davantage que les autres. Pourquoi ai-je « survécu » ? « Survécu » entre guillemets, parce que je ne me sens pas vraiment vivante. Je ne suis pas vivante, accrochée à cette bouteille dont je dépends pour respirer. Ma réserve d’oxygène est comptée, et avec elle, mes jours. Ou plutôt mes heures.

Je suis seulement en sursis.

Je ne sais pas pourquoi je brûle mes forces naissantes en écrivant ces lignes, que personne ne lira. Selon la toubib, je ne finirai sans doute pas le mois. Elle ne me l’a pas dit en face, je l’ai lu dans son silence gêné. J’avais l’habitude de lire dans ces silences.

Pour ce que ça me fait… Je suis déjà morte une fois. »

***

Huit jours plus tôt, dans la salle d’attente de l’hôpital Clinton.

Une superbe jeune femme au teint de pêche flashe un sourire d’ivoire, et laisse échapper un rire cristallin. Elle porte une robe fluide dorée, qui virevolte autour de ses chevilles, et dont les rubans flottant autour de ses épaules se confondent avec ses mèches blondes lisses comme de la soie, qui dansent au gré d’une brise légère.

Elle porte une pastille blanche à ses lèvres, qu’elle se met à sucer en fermant les yeux, tandis qu’une musique sensuelle souligne encore davantage l’érotisme de la scène. À peine a-t-elle mis le bonbon en bouche qu’elle prend une inspiration si profonde qu’une bulle de cristaux se forme autour de son corps, la soulevant du sol de quelques centimètres. Elle se laisse porter, tête inclinée en arrière, sa poitrine offerte, telle une danseuse dans une boule de neige. La voix off interrompt cette scène ridicule, désormais barrée par l’enseigne de la « Breath Inc. », et déclame :

« Have a Break, Take a Breath. BreathTake, a mouthful of Air. »

Et une voix de femme répète le slogan en français : « BreathTake, vos bouchées d’air. À déguster sans modération ».

D’autres publicités de la Breath Inc continuent de tourner en boucle sur l’écran de télévision de la salle d’attente, mais personne n’y prête attention. Il règne un silence étrange, pour un service d’urgence. Les enfants sont calmes, aucun ne pleure ni ne crie, et personne ne court ni ne se déplace. Les femmes, les vieux, les hommes, chacun s’applique à bouger le moins possible, à contrôler sa respiration. La souffrance et les larmes sont silencieuses. Lorsque le souffle est précieux, on ne le gaspille pas.

Un gamin gratte les plaques rouges qui ont envahi son cou et ses avant-bras. À côté de lui, un jeune homme se tient les côtes, et tente de respirer, allongé en arrière sur sa chaise, bouche vers le haut, dans l’effort d’offrir un conduit non obstrué favorisant le passage de l’air. De temps à autres, une quinte de toux déchire le silence, qui devient encore plus pesant une fois revenu.

À quelques mètres de la salle d’attente, les membres du personnel médical s’affairent derrière le comptoir de l’accueil. Les masques en papier qu’ils portent sur le nez et la bouche noircissent rapidement au niveau du filtre, qu’ils changent régulièrement. Un soignant en blouse grise fait passer une bonbonne d’air de patient en patient, allongés sur les lits éparpillés un peu partout dans les couloirs, aux abords de la salle d’attente.

La double porte vitrée qui donne sur un tunnel translucide s’ouvre dans un bruit électronique. Une livreuse en salopette noire s’adresse au jeune homme assis à l’accueil, vissé devant trois écrans. Il lève à peine les yeux, juste assez pour lui faire comprendre qu’il l’a vue. N’ayant pas spécialement ni l’envie ni le temps de faire des politesses, la livreuse embraye directement :

« – J’ai une livraison cryo.
– On n’attendait rien aujourd’hui, rétorque aussitôt l’employé hospitalier.
– Ce sont des Unclaimed.
– Comme si on n’avait pas assez à faire avec les vivants, faudrait qu’on ressuscite les morts, soupire-t-il d’agacement.
– J’y suis pour rien moi. Mais pour ce que ça vaut, je suis bien d’accord avec toi.
– Bon. Combien ?
– Cinq.
– Tu peux emmener le fourgon au -4 ? J’envoie une team pour le déchargement.
– Good ! Tu me valides la livraison ? »

Elle tend son avant-bras gauche au jeune homme, qui place le sien juste en dessous, et l’y laisse quelques instants, jusqu’à ce qu’un flash de lumière lui indique la fin du transfert.

– C’est bon, got it. Merci, good day !
– Same ! Bye. »

***

Les cinq sarcophages attendaient, posés sur les tables d’examen de la morgue. Ce n’était pas nécessairement un heureux présage, mais cette organisation présentait un gain de temps certain pour le traitement des réjections. La cheffe du service de réamination entra dans la pièce, suivie d’un jeune interne, un écran à la main. Ils firent le tour des cercueils, un par un.

« – On a quoi ? s’enquit la cheffe.

L’interne semblait perdu dans ses tableaux, et zappait frénétiquement sur son écran les pages qui s’affichaient alors en projection, sur le mur d’en face.

– Stop ! C’est ça. Alors, voyons voir celle-ci… cancer du foie… stade précoce… greffe de foie. Ok, note-lui un implant hépatique dès que possible.
– J’ai un créneau dans deux heures, je bloque ?
– Oui ! Celui-ci… ah ! Un SIDA. Lavement lymphatique et sérum de reconstruction immunitaire. Note-lui le vaccin dans un mois.
– Noté.
– Celle-là… cancer du poumon. »

Elle s’arrêta, interdite. Tapotant l’écran de contrôle du sarcophage, elle envoya le dossier en projection sur le mur opposé. L’interne regardait alternativement sa cheffe, et le dossier de la patiente, sans comprendre. Greffe de poumons, pour lui, c’était un rejet direct, pas de débat. Il se demandait bien où il pouvait y avoir hésitation… Lorsque la cheffe interrompit sa réflexion :

« Les deux autres, qu’est-ce qu’ils ont ?
– … cancer métastasé –
– Beaucoup ?
– …Euh… ouh là oui, c’est… C’était trop tard, pour elle. Et la dernière… tétraplégie.
– Ses poumons sont touchés ? »

L’interne avait le nez plongé dans les notes, qu’il faisait défiler en lecture rapide.
« – Non… tous les organes vitaux fonctionnent à vrai dire… mais y a plus personne dans la cabine de pilotage.

La cheffe fronça les sourcils.

– État végétatif. Bon. Mets-moi le cancer du poumon en greffe, avec la tétra en donneuse. »

Le jeune interne écarquilla les yeux. Il avait sûrement mal entendu les ordres de sa supérieure hiérarchique…

« – … C’est… c’est éthique de faire ça ? On ne prévient pas la famille ?

– Quelle famille ? Quand ils arrivent ici en Unclaimed, c’est que CryHope a épuisé tous les recours pour essayer de trouver des survivants qui veulent bien prendre en charge la conservation. Ils envoient les patients à l’hôpital public à l’issue de dix ans et un jour après le dernier contact avec le dernier survivant. C’est pas une deuxième chance qu’on leur offre ici, c’est leur dernière chance. Et non, on ne va pas filer un poumon « frais » à une enfant gâtée qui sort du frigo. Au XXIème siècle, les gens fumaient pour s’amuser. Si j’avais des poumons à donner en veux-tu en voilà, j’irais piocher dans les gamins de ma salle d’attente, ceux qui n’ont rien demandé à personne et qui n’ont jamais eu une vraie bouffée d’air pur à se mettre dans les alvéoles.
– … Et celle-ci ?
– Quoi, le cancer métastasé ? Ils me font marrer, les Vingt-et-unième. Ils s’imaginaient quoi, que le futur serait magique ? Newsflash ma fille, bienvenue dans le futur, la science ne peut pas tout. Toujours pas. Et jamais, sans doute.
– … j’en fais quoi ?
– don à l’école de médecine. Ils opèrent régulièrement sur les Unclaimed, pour tester des protocoles exceptionnels. Qui sait, selon la localisation et la taille des métastases, ils arriveront peut-être à la réveiller. Comme je le disais, ici, on donne une dernière chance, pas une nouvelle vie. C’est bon ? T’as tout noté ? Des retours ?
– Oui, oui, c’est validé. D’ailleurs la salle d’opé 7 demande si on peut leur remonter la greffe hépatique tout de suite, ils vont commencer la préparation.
– Parfait ! Allons-y. Et n’oublie pas de réserver un parcours de réveil pour nos trois rescapées. »

***

Lisez la suite !

À lire aussi : Expi( r )ation – « Renaissance » partie 2

[NDClémence] Je porte un énorme intérêt aux critiques (positives, négatives, constructives) de la communauté madmoiZelle, alors n’hésite pas à venir me dire ce que tu as pensé de ce deuxième extrait, et à poser des questions ! Merci ! Bisous.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mekie
    Mekie, Le 13 octobre 2015 à 13h48

    Bravo @Clemence Bodoc d'etre allée aussi loin ! J'espère que ça va marcher parce que j'ai hâte de lire la suite :v:

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