Expi( r )ation – « Renaissance » partie 3

Clémence Bodoc viendra régulièrement publier des extraits de « Renaissance », premier roman d'une série intitulée « Expi( r ) ation ». En 2348, l'air ambiant est quasiment irrespirable dans les grandes villes européennes, ce que découvrent trois « survivantes » du XXIème siècle, tout juste tirées de leur sommeil cryogénique...

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— Merci à Cy. pour son dessin !

À lire aussi : Expi( r )ation – « Renaissance » partie 1

Chapitre 1 – Le réveil – partie 3

Myriam n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Elle ne savait même pas si une nuit était passée depuis son réveil, tant elle était désorientée. Il n’y avait aucune fenêtre, aucune lumière naturelle pour l’aider à régler son horloge biologique. Elle avait faim, froid, aucun des deux, les deux à la fois, depuis des heures… au moins des heures, n’est-ce pas ?

Il y avait toujours de l’activité dans le couloir — un passage incessant de soignants, des écrans à la main, une besace blanche en bandoulière, d’où pendaient des tubes translucides. Il y avait si peu de bruits que Myriam se demandait si ce n’était pas sa propre ouïe qui était déficiente, si les grondements sourds et les bips stridents des appareils étaient bien les seuls sons de son environnement, ou seulement ceux que ses oreilles, encore meurtries par la cryogénie, étaient capables de capter.

Mrak était passé dans le Cube de verre où se trouvaient leurs trois lits, pour leur remettre des vêtements et les « débrancher » de leur respirateur, à Myriam et Ludovic seulement. Il avait poussé le lit de Cécile, la troisième Unclaimed, en-dehors de la pièce, et les avait laissés tous les deux avec la même consigne : s’habiller, et se tenir prêts à partir.

Ludovic était extrêmement calme, par rapport à Myriam qui sentait la panique pulser dans sa poitrine en permanence. Elle s’était promis de ne pas refaire de crise d’angoisse, et s’astreignait à maîtriser ses émotions afin de maintenir une respiration régulière.

Elle avait enfilé une espèce de jogging noir informe, un peu gênée de devoir se déshabiller devant Ludovic, lequel ne lui avait pourtant pas accordé une once d’attention. Elle s’était ensuite assise en tailleur sur le lit défait, le menton appuyé sur ses mains jointes.

Lorsque Mrak revint, il passa la tête à l’intérieur du Cube pour leur faire signe de le suivre. Ludo et Myriam s’exécutèrent, et marchèrent derrière lui jusqu’à une salle aux murs jaunis, couverts de posters. Cécile était déjà là, vêtue comme eux, un bonnet de laine vissé sur le crâne, descendant jusqu’à ses sourcils. Son visage était quasi-intégralement absorbé par le masque translucide tenu par ses dents fermement serrées sur le mors. Elle était avachie dans un fauteuil, et rien n’indiquait qu’elle avait noté la présence des deux autres.

Myriam s’installa à sa droite, dans le fauteuil disposé au milieu, et Ludo prit place dans le dernier siège, face au bureau qui trônait au milieu de la pièce. En y regardant d’un peu plus près, ils reconnurent certaines des affiches placardées sur les murs gonflés d’humidité : des posters de films, dont certains dataient de leur propre époque, des œuvres de science-fiction présentant des interprétations fantasques des avancées technologiques, nées de l’imagination débordante des scénaristes du XXIème siècle…

Myriam se demanda soudainement lesquelles de ces inventions avaient finalement vu le jour, dans quelle direction la société était allée. La police arrêtait-elle les criminels avant qu’ils ne passent à l’acte, comme dans Minority Report ? Les machines avaient-elles pris le contrôle du monde, cultivaient-elles les humains façon Matrix ? Et surtout, tout ceci… était-ce véritablement réel, ou une énorme mise en scène dans laquelle tous les gens étaient des figurants, similaire au Truman Show ?

Une jeune femme entra dans la pièce, tirant Myriam de ses interrogations. Elle portait une blouse ocre assortie au jaunissement des murs, et une sacoche grise en bandoulière, comme tous les autres soignants. Elle s’assit au bureau et disparut un instant derrière, le nez dans les tiroirs qu’elle ouvrait et refermait, jusqu’à en sortir trois carnets et trois stylos, qu’elle posa en évidence devant elle. Puis elle leva les yeux vers les trois Unclaimed, dont deux seulement la regardaient. La troisième ouvrait péniblement les yeux, avant d’abandonner face à ses paupières trop lourdes.

Jaz avait l’habitude des Unclaimed. La clé était de leur donner les informations dont ils avaient besoin, par ordre d’importance et de nécessité. Où vous êtes. Pourquoi vous êtes là. Qu’est-ce qu’il va se passer, dans l’immédiat. Comment ça va se passer pour vous, par la suite. Ce que sera votre vie, désormais. Il fallait amener discrètement la question des chances de survie, afin de les y préparer en douceur, sans toutefois y répondre. Le réveil n’était pas accompli tant que les Survivants n’avaient pas compris leur présent, et cette prise de conscience se mesurait à leur propension à accepter ce qu’elle s’apprêtait à leur dire.

Sans se défaire de son sourire, la jeune femme lança, d’une voix grave et stable :

— Bonjour. Je m’appelle Jaz. Je suis psychologue, spécialiste de l’accompagnement au réveil des personnes cryogénisées. Vous avez été cryogénisés. Est-ce que vous vous souvenez de votre identité ?

Myriam et Ludo hochèrent timidement la tête. Cécile aussi, péniblement. Afin de faciliter l’assimilation, Jaz s’était entraînée à parler un vieux français, sans mélange d’anglais, perfectionné au contact des Unclaimed qu’elle avait successivement accompagnés pendant leur phase de réveil.

— Bon. Vous étiez en conditionnement médical. Vous étiez atteints d’une pathologie que la science n’était pas en mesure de guérir à votre époque. Si vous êtes ici, c’est que nous sommes désormais en mesure de vous soigner, et donc de vous réveiller.

Elle s’interrompit quelques instants, les laissant absorber cette première salve d’informations. La suite était cruciale.

— Ça, c’était la bonne nouvelle.

— C’est… c’est quoi la mauvaise nouvelle ?, ne put retenir Myriam.

— À vrai dire, il y en a plusieurs. La première chose que vous devez savoir, c’est la date du jour. Nous sommes le 10 août 2348.

Ludo et Myriam le savaient déjà, grâce à Mrak. Cécile était toujours comateuse. Jaz n’eut aucun mal à interpréter l’absence de réaction de ses trois patients.

— Je vois qu’on vous a déjà donné cette information, soupira-t-elle. Les internes ne sont pas censés vous parler sans surveillance psy.

— C’est moi qui ait insisté, intervint Ludo. On était calmes, il a bien vu qu’on n’allait pas paniquer.

— C’est quoi les mauvaises nouvelles ?, insista Myriam. Ok, on est dans le futur, mais ça, ça va.

À sa gauche, Cécile toussa dans son masque.

— C’est le présent, souffla Ludovic.

Myriam se tourna vers lui, incrédule.

— Là, c’est le présent, répéta-t-il. On est dans le présent. C’est ça, la mauvaise nouvelle, j’imagine.

Myriam mit quelques secondes à digérer cette information, et Jaz en profita pour enchaîner :

— Bon. Vous avez manqué environ trois cents ans d’histoire. Le monde d’aujourd’hui n’est plus le même que celui que vous avez connu. Vous allez donc suivre un stage d’adaptation, qui va vous permettre d’apprendre ce que vous avez manqué.

— Un cours d’histoire en accéléré ?, s’enquit Myriam, qui mobilisait toute son énergie à rester focalisée sur le discours de la psy.

— Pas seulement d’histoire : vous allez aussi étudier les évolutions sociales, économiques, rattraper votre retard sur nos progrès scientifiques et techniques. Et bien entendu sur les lois, qui ont quelques peu changé depuis votre temps. Vous serez hébergées dans un foyer d’accueil spécifique. Lorsque vous aurez terminé votre stage d’adaptation, vous serez libres de quitter le foyer.

— Mais… pour aller où ?

— Ça, c’est la deuxième mauvaise nouvelle. La raison pour laquelle vous vous êtes réveillées dans un hôpital public, c’est qu’aucun des membres de vos familles respectives ne s’est manifesté depuis plus d’une décennie. Soit vous n’avez plus de descendants, soit ils ont cessé de payer la concession auprès de l’entreprise de cryogénisation. Vos corps n’ayant pas été réclamés depuis plus de dix ans, vous avez été livrées à l’hôpital public du secteur le plus proche de votre centre de stockage.

Corps, stockage, non réclamé. La violence de ces termes anodins, lancés avec une telle nonchalance, résonnait aux oreilles de Myriam. La voix de Jaz lui parvenait de loin, par-dessus l’insupportable écho des mots qui blessent.

— Vous êtes ce que l’on appelle des Unclaimed. Vous avez exactement les mêmes droits que les citoyens natifs de notre époque. Simplement, vous êtes… des orphelins. Vous bénéficiez d’un accès gratuit aux soins tant que vous entrez dans les catégories de population prioritaires, qui sont les jeunes et les femmes. Vous devriez en bénéficier encore assez largement, suffisamment pour vous remettre de votre convalescence. Ensuite, il vous faudra vous insérer dans la société, pour subvenir à vos propres besoins. Là aussi, on vous aidera dans un premier temps. Mais vous devez avoir conscience que le monde n’est plus le même. Nous n’avons plus les mêmes ressources. Vous avez grandi dans une époque d’abondance : ce n’est plus le cas. Il faudra vous y préparer, mais dans un premier temps bien sûr, vous serez aidées, vous conserverez votre accès à l’oxygène médical pendant toute la durée de votre adaptation.

— L’accès à l’oxygène ? C’est-à-dire ? L’air n’est plus respirable ?

La question lui avait échappé malgré elle, malgré sa volonté de ne plus interrompre la psy, d’en savoir le plus possible sur sa situation et de prendre le temps d’assimiler, d’analyser et de réfléchir. Un réflexe primaire de survie venait de court-circuiter les calculs de Myriam. Elle dévisageait Jaz fermement, comme si la sévérité de son regard pouvait influencer la vérité.

— C’est… c’est la véritable « mauvaise nouvelle », à vrai dire. Non, l’air n’est plus respirable. Le taux de pollution le rend impropre à la respiration. Bien sûr, ceux qui n’ont pas le choix le respirent, mais cela engendre énormément de pathologies. Les populations les plus aisées ont accès à de l’air purifié et sont préservées. Mais ça aussi, vous le verrez pendant l’adaptation.

— Mais… on respire, là.

— Oui. Cette pièce est oxygénée. L’air de l’hôpital est filtré, au moins partiellement, dans les étages supérieurs. Et là, nous sommes au sous-sol, encore mieux préservé. On s’y habitue, mais pour des poumons des années 2000, le choc est souvent rude.

Cécile semblait toujours comateuse, et Ludo regardait le plafond, l’air absent. Seule Myriam dévisageait encore la psy, qui arrivait à la fin de son discours.

— Bon. Vous allez subir une batterie d’examens pour qu’on s’assure que vos corps tiennent le coup. On vous garde quarante-huit heures, puis vous serez transférées en foyer de transition.

Puis elle ajouta :

— Vous avez des questions ?

— Oui.

— Je vous écoute… Myriam, c’est ça ?

— Je… je sais pas bien par où commencer, là.

Jaz se recula au fond de son siège, sans se départir son sourire bienveillant. Round 1, échec. Mais il fallait souvent reprendre l’accueil plusieurs fois, avant que la réalité ne finisse par s’imposer aux Réveillés.

Sans se laisser déconcerter, elle attendit patiemment que les premières questions fusent de la bouche de Myriam. La discussion allait certainement tourner à la négociation, comme souvent. Et si on veut de l’oxygène… Et si on veut rester à l’hôpital… Et si on retrouve des descendants…

Et si, et si, et si… Et si finalement, on acceptait son sort ? N’était-ce pas la spécialité de cette génération, ces enfants du XXIème siècle ? Accepter leur sort comme une donnée intangible, une fatalité dont on s’accommode, sans même essayer de changer le cours des choses ? Leur propension à vouloir tirer le meilleur (pour eux-mêmes) d’une situation commune déplorable était une capacité admirable, mais tristement égoïste, estimait Jaz. Elle était fascinée par la constance des réactions des Unclaimed. La négociation individuelle, toujours.

Myriam, Ludovic et Cécile l’ignoraient encore à cet instant, mais ils allaient vite apprendre que l’individualisme était mort avec leur siècle.

[NDClémence] Je porte un énorme intérêt aux critiques (positives, négatives, constructives) de la communauté madmoiZelle, alors n’hésite pas à venir me dire ce que tu as pensé de ce deuxième extrait, et à poser des questions ! Merci ! Bisous.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mekie
    Mekie, Le 13 octobre 2015 à 13h48

    Bravo @Clemence Bodoc d'etre allée aussi loin ! J'espère que ça va marcher parce que j'ai hâte de lire la suite :v:

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