Expi( r )ation – « Renaissance » partie 2

Clémence Bodoc viendra régulièrement publier des extraits de « Renaissance », premier roman d'une série intitulée « Expi( r ) ation » : en 2348, l'air ambiant est quasiment irrespirable dans les grandes villes européennes, ce que découvrent trois « survivantes » du XXIème siècle, tout juste tirées de leur sommeil cryogénique...

Expi( r )ation – « Renaissance » partie 2

– Merci à Cy. pour son dessin !

À lire aussi : Expi( r )ation – « Renaissance » partie 1

Chapitre 1 – Le réveil – partie 2

Lorsque Myriam ouvrit les yeux, tout était blanc devant elle. Elle distinguait bien des formes différentes, des intensités de lumière variables, mais un épais voile crémeux brouillait son champ de vision. Elle tenta de focaliser son ouïe, mais les seuls bruits qui lui venaient aux oreilles était ceux de la machine à laquelle elle était raccordée. Un ballon posé sur sa cage thoracique lui insufflait de l’air, dans une amplitude régulière ponctuée de bip régulateurs stridents.

Sans chercher à bouger le reste de son corps, elle porta une main à son visage, et tâta le masque dans lequel elle respirait. Elle réalisa que ses dents étaient serrées fermement sur un mors souple. Mais il lui était impossible de les desserrer, et déjà son bras était retombé à côté de son corps. Les taches de lumière blanche qui voilaient sa vision s’assombrissaient, à mesure que ses paupières papillonnaient, finissant par s’écraser lourdement.

***

Lorsqu’elle ouvrit à nouveau les yeux, le nuage de givre s’était déjà partiellement estompé. Sa vue était trouble, mais suffisamment définie pour lui permettre d’évaluer son environnement : en position semi-assise, elle scruta la pièce. C’était une sorte de cube en verre, encombré d’appareils divers. Deux autres lits se trouvaient de part et d’autre du sien, visiblement occupés.

Elle ne sut si c’était la position assise ou la réalisation progressive qui l’oppressait davantage, et pesait sur sa poitrine, mais sa respiration s’accélérait, tandis que l’air se faisait rare. Elle n’entendait plus que le bruit de sa panique qui montait, jusqu’à ce qu’un acouphène annule toute perception sonore. Elle arracha alors le masque, dans une tentative d’absorber plus d’air, plus vite, mais c’est l’effet inverse qui se produisit : son diaphragme se bloqua, et elle commença à suffoquer.

***

À travers les parois translucides de la salle de réveil, l’interne avait tout vu, alors qu’il passait justement dans le couloir avec l’intention de venir jeter un oeil aux trois Unclaimed. Il se précipita dans la chambre, et replaça rapidement le masque sur le nez de Myriam, tout en lui parlant pour la rassurer. Elle ne semblait pas l’entendre, noyée par la panique, jusqu’à ce que son regard, encore obstrué par le givre, ne finisse par s’ancrer dans celui du jeune homme. À mesure qu’elle clignait des yeux, le son lui revint progressivement aux oreilles.

« …Inspire, expire, doucement, doucement, voilà. Calmement. Tout va bien. Est-ce que tu m’entends ? Cligne des yeux si tu m’entends. Ok, tu m’entends, concentre-toi sur ma voix. Il faut que tu calmes ta respiration. Ralentis. Encore. Voilà. On va t’enlever le masque bien assez tôt, en attendant, profites-en : respire profondément, mais lentement, très lentement, ok ? Le mieux c’est de dormir. Voilà, allonge-toi. »

***

Au coeur de la nuit, Myriam s’éveilla à nouveau. Elle toussait dans son sommeil. On lui avait enlevé le masque, et l’air avait un goût âpre qui lui restait sur la langue. Elle sentit la panique remonter dans sa poitrine, s’accentuer à chaque quinte de toux, un peu plus longue que la précédente.

C’est à nouveau le jeune interne qui fit irruption dans la pièce vitrée, rameuté par le bruit.

« – Ok ok ok, comme tout à l’heure, on se calme, il faut se calmer. Écoute ma voix : inspire, expire. Inspire, expire.
– ça brûle… ça brûle, parvint à articuler Myriam, entre deux quintes de toux. Elle espérait que le jeune homme la rassure, elle s’attendait à ce qu’il le fasse, en réalité. Mais ce qu’elle vit dans son regard lui glaça le sang. C’était un mélange de compassion… et de pitié.

– Oui je sais, ça brûle au début, mais tu vas t’habituer assez vite. La clé est vraiment de rester calme. Calme-toi. »

Les larmes aux yeux, Myriam fit ce qui lui semblait être un effort surhumain, pour reprendre le contrôle d’elle-même. À peine avait-elle retrouvé le calme qu’une nouvelle quinte de toux vint déchirer le silence, émanant du lit à droite du sien. L’interne s’y précipita pour porter assistance à son occupant, un jeune homme qui devait approcher la trentaine.

« Ludovic » pouvait-on déchiffrer sur l’écran qui surplombait son lit. Le jeune homme parvint à calmer sa toux bien plus vite que Myriam. Elle profita alors de la présence de l’interne pour balancer les questions qui lui brûlaient les lèvres depuis son regain de conscience.

« – Où sommes-nous ?
– À l’hôpital Clinton, dans le XXIIIème arrondissement, lui répondit l’interne.
– De quelle ville ?
– De Paris bien sûr ! »

À peine avait-il prononcé ces mots qu’il réalisa sa gaffe. Il n’était pas censé parler avec les Unclaimed, pas sans la supervision de la psychologue, et encore moins répondre à leurs questions. « Euh, ne vous inquiétez pas, on va bientôt tout vous expliquer.

– Nous expliquer quoi ?

Face au mutisme du jeune médecin, Ludovic s’immisça dans la conversation :

– Nous expliquer en quelle époque nous sommes.

Myriam était déboussolée. Elle sentait la panique remonter dans sa gorge.

– Hein ? Mais comment ça ?

Extrêmement gêné, l’interne se décida à répondre, souhaitant éviter de nourrir l’énervement de ses patients.

– Hum. Je ne suis pas censé vous parler de tout ça, je ne suis pas formé pour, il y a parfois des réactions violentes…
– Ça va aller, l’interrompit Ludo. Juste l’année ?
– 2348, lâcha-t-il, avec beaucoup d’hésitation.

Myriam reçut l’information comme un coup de poing dans l’estomac. Ludovic se contenta de se rallonger en arrière, les yeux vers le plafond. Il évita soigneusement le regard de l’interne, avant de poser sa question suivante :

– Et… je suis guéri ?

Soulagé de pouvoir parler de médecine plutôt que de l’époque, le jeune soignant saisit l’opportunité d’emmener la conversation sur un terrain plus favorable.

– Oui ! On t’a fait un lavement lymphatique et injecté un sérum de reconstruction immunitaire. C’est pour ça que t’es en meilleure forme que la miss, on sait facilement remplacer les fluides et rebooster le système immunitaire de nos jours. Ça devrait d’ailleurs t’aider à t’habituer à l’air, ça va réduire le choc. Mais ça ne va pas durer…

Myriam, ayant retrouvé le souffle, l’interrompit brusquement :

– Qu’est-ce qu’il a, l’air ?

Il en avait trop dit, ou plutôt pas assez pour les deux Unclaimed, dont l’attention était désormais entièrement dévouée au jeune médecin, empêtré dans sa gêne :

– Euh… Je ne suis vraiment pas censé vous parler de tout ça… On va tout vous expliquer… »

Mrak n’eut pas à trouver un moyen de détourner la conversation. La troisième patiente venait également de se réveiller, dans une quinte de toux. Il alla immédiatement lui porter assistance, laissant les deux autres sans davantage d’explication.

Ludo fixait toujours le plafond, l’air songeur. Mais Myriam avait trop de questions pour rester plongée elle aussi dans un état contemplatif.

« – T’avais quoi ? Pourquoi t’as demandé si t’étais guéri ?
– SIDA.
– Mais on ne mourait plus du SIDA dans les années 2030 !
– Déjà, si, bien sûr, le SIDA tuait des millions de gens chaque année. Juste, pas sous nos fenêtres de privilégiés de blancs, riches, des pays du Nord.
– …. Désolée, c’est pas ce que je voulais dire
– T’inquiète pas. C’est… c’est une longue histoire. »

Gênée, Myriam n’osa pas relancer la discussion, mais elle avait encore manifestement envie de parler. Besoin de parler, plutôt. Ne pas rester en tête à tête avec le chaos de ses pensées. Et davantage pour couvrir le bruit oppressant de la respiration contrainte de leur troisième compagne de chambrée que par envie véritable, Ludo lui retourna la question :

« – Et toi ?
– Quoi moi ?
– T’avais quoi ?
– Je… sais pas. Je sais plus.
– Tu ne te souviens pas ?
– Non.
– Comment tu t’appelles ?

La panique serrait la gorge de Myriam.

– … Je…. je ? … Je me souviens pas non plus.

Mrak l’avait entendue. Sans lever les yeux de la troisième Unclaimed, il éleva la voix pour répondre à Myriam, avant qu’elle ne déclare une nouvelle crise d’angoisse.

– Ne t’inquiète pas, c’est normal. Ça arrive parfois, au réveil. C’est pas forcément permanent.
– Pas forcément ? Comment ça « pas forcément » ?

Elle sentit le stress remonter depuis ses tripes, éclore en quinte de toux.

– Reste calme, ça va bien se passer. On va s’occuper de vous. »

Myriam abandonna ses questions pour se concenter sur sa respiration. Les mains sur la poitrine, elle se massait le torse, comme pour aider l’air à mieux circuler à l’intérieur. C’était certainement psychologique, mais ça marchait. Elle avait au moins arrêté de tousser. Elle eut soudain un éclair de réalisation : en tirant sur sa blouse, elle découvrit la zone de son foie, pour l’examiner. Elle traça du doigt la nouvelle cicatrice bordeaux, qui contrastait sur sa peau blême.

« – Putain, lâcha-t-elle dans un souffle. Ludo l’avait entendue.
– Ça y est, ça revient ?
– … J’avais un cancer. Ou j’allais en avoir un. Il fallait enlever le foie. Pas de donneur compatible dans ma famille. Et la liste d’attente… était trop longue.
– Je m’appelle Ludo. »

Elle leva les yeux, et absorba à nouveau la pièce. L’interne, penché sur le chevet de la jeune femme, à sa gauche, et le jeune homme, allongé sur le lit, à sa droite. Ludo. Elle regarda ses propres mains, livides, et tout en remuant les doigts pour assouplir la peau desséchée de ses phalanges, elle répondit :

« Je m’appelle Myriam. »

***

À lire aussi : Expi( r )ation – « Renaissance » partie 3

[NDClémence] Je porte un énorme intérêt aux critiques (positives, négatives, constructives) de la communauté madmoiZelle, alors n’hésite pas à venir me dire ce que tu as pensé de ce deuxième extrait, et à poser des questions ! Merci ! Bisous.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mekie
    Mekie, Le 13 octobre 2015 à 13h48

    Bravo @Clemence Bodoc d'etre allée aussi loin ! J'espère que ça va marcher parce que j'ai hâte de lire la suite :v:

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