Pourquoi les psy n’ont pas toujours raison : l’expérience Rosenhan

Que se passerait-il si l'on découvrait que nos médecins étaient les vrais malades ? Et si nos psy étaient tous un peu barrés ? Pourquoi décide-t-on qu'untel est fou et que nous le sommes pas ?

Pourquoi les psy n’ont pas toujours raison : l’expérience Rosenhan

En 1972, au moment même où la généralisation des psychotropes battait son plein (vous dormez mal ? Votre mec vous a largué ? Un Lexo, et ça repart !), David L. Rosenhan s’est penché sur la distinction entre santé et maladie mentale. Si les deux existent, alors qui peut les différencier ?

Le psychologue prend la décision de monter une petite expérience-test entre confrères : amener de faux patients à se faire accepter dans des institutions psychiatriques.

Les pseudopatients

Au total, 8 individus (trois femmes et cinq hommes) ont pris part à cette étude. Parmi les troupes, un étudiant, trois psychologues, un psychiatre, un peintre et une femme au foyer.

La consigne : se présenter dans des antennes psychiatriques (équivalentes à nos CHU français) en prétendant entendre une voix.

La description du symptôme devait être similaire pour tous (des « voix indistinctes », « bruit sourd »…) et tout ce qu’ils disaient de leurs vies devait être conforme à la réalité (parcours de vie, relations avec leur entourage…), à ceci près que les personnes dont les professions avaient un rapport avec la santé mentale devaient indiquer un autre métier lors de la tentative d’admission.

Une fois admis au sein de l’hôpital, les pseudopatients avaient alors pour consigne d’annoncer la disparition de leurs symptômes et de se comporter de manière « normale ».

Tentative d’admission

Malgré la peur des participants d’être démasqués avant même de poser un pied dans l’institution, les premiers pas de l’expérience furent un succès puisque tous sans exception furent soumis à un diagnostic de maladie mentale : sept d’entre eux furent considérés comme schizophrènes et le dernier fut diagnostiqué maniacodépressif. Banco ?

Vis-ma-vie dans un asile

Une fois « à l’intérieur », les pseudopatients ont adopté un comportement banal, se sont montrés très coopératifs et avaient pour but de convaincre le personnel que leurs symptômes avaient cessé et qu’ils étaient sains d’esprit (et donc obtenir le droit de se carapater de l’asile).

vol au dessus d'un nid de coucouMalheureusement, les équipes médicales sont restées persuadées de leur soi-disant folie et ont interprété leur comportement uniquement au travers du diagnostic initial : les fous font leurs trucs de fous, point barre.

Au cours de leur séjour, les pseudopatients prenaient des notes sur ce qu’il se passait, de façon visible, sans se cacher du personnel médical.

Oh, il y a bien eu quelques soupçons et certains les ont alors accusés de n’être que des journalistes en investigation, des chercheurs… Mais ces soupçons sont uniquement venus d’autres patients, ceux qui étaient internés « pour de vrai ».

Les médecins ont pour leur part estimé que l’écriture était liée à un comportement compulsif, lui-même lié à la schizophrénie… Autrement dit : ils ont pointé le bon symptôme qui allait avec la bonne maladie. Un comportement qu’aurait tout à fait pu adopter une personne saine est ici apparu comme une confirmation de son aliénation.

En moyenne, les pseudopatients furent autorisés à rentrer chez eux après une hospitalisation de 19 jours (7 jours pour la plus courte, 52 jours pour la plus longue). Jamais le diagnostic initial n’a toutefois été remis en cause et les pseudopatients doivent leur libération à un diagnostic de schizophrénie « en rémission ».

En effet, pour recevoir une autorisation de sortie, les faux patients se virent dans l’obligation de reconnaître être malade mentalement et commencer à prendre des anti-psychotiques (qu’ils ne prenaient pas vraiment et jetaient dans les toilettes).

Et il y a pire… Au-delà du malaise que provoque déjà l’expérience, Rosenhan et les autres pseudo-patients soulignent également les conditions dans lesquelles l’hospitalisation est réalisée : un contact minimal avec les docteurs (6,8 minutes par jour en moyenne), une dépersonnalisation, une intimité mise à mal, certains membres du personnel enclins à une violence verbale (et parfois physique)…

Le twist final

L’histoire ne s’arrête pas là, et face aux réactions de certaines institutions sur le mode « nous, on n’aurait jamais laissé passer ça », Rosenhan organise une nouvelle étude en prévenant ces institutions que des pseudopatients seront hospitalisés au sein de leurs structures dans les trois mois à venir… Chat échaudé craint l’eau froide*, les psychiatres concernés détectent alors jusqu’à 10% d’imposteurs parmi leurs nouveaux malades.

Où le bât blesse ? Eh bien, aucun faux patient ne leur a été envoyé.

Finalement, ce que Rosenhan pointe avec justesse dans ces expériences complémentaires, c’est que les circonstances jouent un rôle non négligeable sur notre perception des choses. Il démontre qu’un diagnostic de maladie mentale est influencé à la fois par le contexte (tous ces gens sont en asile, donc ils sont fous) et la pensée de celui qui le pose (je m’attends à ce que l’on m’envoie des faux patients, donc j’en trouve).

Mais comment accepter que les psy eux-mêmes auraient bien du mal à distinguer qui est sain d’esprit et qui ne l’est pas ? Et au fond, la frontière entre raison et folie n’est-elle pas modulée par nos cultures ?

Rosenhan ne tente pas de nier le fait que certains comportements puissent être étranges, mais souligne qu’ils ne sont pas forcément les signes de maladies mentales (nous ne sommes pas sains d’esprit H-24, de la même manière que les malades mentaux peuvent avoir des comportements normaux)**.

Fou n’est qu’une étiquette de plus, le psy est un humain comme les autres, évoluant dans son propre cadre de référence, avec son lot de préjugés et il est nécessaire d’en prendre conscience pour une meilleure pratique.

* Y a-t-il plus ringard que cette expression ?

** J’aurais aussi pu dire : des fois je suis fanatique de Moundir et d’autres fois d’Hannah Arendt, pas de bipolarité pour autant…

Pour aller plus loin

Un papier explicatif de Rosenhan sur son expérience (V.O)

Une expérience « live » de la BBC : How Mad are you ?

Quand un artiste reconnu joue dans le métro… Un article du Washington Post

– Et un plus récent : D. Jodelet – Folie et représentations sociales (une expérience d’immersion encore mieux que celles d’Harry Roselmack : la chercheuse tente d’insérer des malades mentaux au sein d’une communauté rurale). Un extrait ici.

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Edit : Mayday Mayday ! Suite à vos commentaires et les remarques de Daria Marx sur Twitter, posons-nous pour un petit point sur l’article : le propos n’est en aucun cas anti-psy (je veux dire : 1/ je crois que nous avons aujourd’hui dépassé le débat et 2/ ce serait un peu kamikaze, j’en suis une).

Mais comme l’abordait plus ou moins l’article relatant l’expérience de Zimbardo (cf. comment réveiller le tortionnaire caché en chacun de nous), ce post cherche simplement à dire que les psychologues/iatres doivent constamment questionner leurs propres jugements et pratiques professionnelles. Nous évoluons tous dans des contextes (sociaux, professionnels, personnels…), avec des influences qui en découlent dont il est complexe de se défaire… Ce qui est relativement problématique lorsque l’on doit poser des analyses/évaluations sur nos pairs, d’où l’importance de remettre en question ses propres croyances.

Au-delà de tout ça, l’expérience de Rosenhan souligne que l’on est toujours le fou de quelqu’un, et d’autant plus lorsque l’on a été labellisé comme tel. Et comme l’expérience du presque-homonyme Rosenthal (l’effet Pygmalion) nous montrait qu’il était difficile de décoller une étiquette de « mauvais/bon élève », il est tout aussi difficile de décoller une étiquette de « fou ».

Et si la folie n’est qu’un label comme les autres, au fond… existe-t-elle vraiment ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Caliodë
    Caliodë, Le 2 avril 2012 à 16h58

    Lapsus.;2100851
    L'expérience me laisse un peu septique. Ma première réaction à été de trouver tout ça inutile et affligeant : après tout si on consulte un psy c'est qu'on en a besoin donc soit on s'engage a ne pas mentir. Je vois pas l'utilité de ces "faux patients", après tout si quelqu'un vient annoncer qu'il entend des voix, je trouve ça un peu logique qu'un psy s’inquiète et diagnostique quelque chose. Après, est ce que l'internement en HP a été imposé ou proposé ? Parce que ça change un peu tout quand même.

    Si j'étais psy et qu'un patient qui entends des voix veut se faire interner, j'hésiterais pas bien longtemps. Après, comme c'est souvent revenu, il n'y a pas de science exacte en psycho, on peut jamais vraiment être sur, mais le but c'est d'aider au mieux. (par contre le coup des faux patients repérés qui n'étaient même pas là, c'est chaud ><)

    Chouette article en tout cas.
    L'utilité était dans le cadre de l'experience. Et le but de l'experience, ce n'est pas de savoir si les psy internent les gens qui entendent des voix (ça c'est plutôt rassurant) mais si le contexte de l'HP modifie l'interprétation des comportements. Et il se trouve que c'est le cas.
    En gros, il y a catégorisation (c'est un schizo), et ensuite, chaque information à propos de l'individu est interprétée de manière à correspondre à la catégorie (il écrit tout le temps, c'est un comportement frénétique, c'est une preuve de sa schizophrénie). C'est un processus qui arrive souvent, Rosenhan démontre ici que les psychologues ne passent pas outre, et que les conséquences en sont autrement plus délicates que quand un individu lambda va interpréter chaque sourire d'une vielle comme une tentative de séduction parce qu'elle ressemble à une cougar :)

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