Distribuer des journaux le matin : un rêve, une vie

Michka est une jeune étudiante esseulée qui cherchait une façon de financer ses pintes études. Un beau jour elle s'est décidée à... distribuer des journaux. Le bruit et la fureur, ou presque.

Distribuer des journaux le matin : un rêve, une vie

Publié initialement le 9 mars 2014

Qu’on me donne l’enviiiiie…

Un jour, sobre, traînant en culotte sur le site de l’Étudiant à la recherche d’un travail, je me suis dit « Eh si je postulais pour distribuer des journaux le matin? Direct Matin, Stylist, 20 minutes ou Métro, attention me voici ». Dans mon petit esprit plein de bons sentiments, cela se présentait tellement bien: « C’est bien : tu te lèves tôt, tu distribues des journaux et puis tu vas pouvoir aller en cours directement ! Ohlala, pourquoi je n’y ai pas pensé avant ? ».

Comme vous pouvez le constater, j’étais enthousiaste, pleine de vie, et vraiment fière de cette idée de génie. Je ne pensais absolument pas au manteau d’une couleur douteuse m’arrivant à mi-genoux que j’allais me trimballer dans un sac surdimensionné, ni à l’absence de vestiaire puisque oui, nous sommes dehors et que non, tu ne peux pas garder ton sac à main rempli de codes de droit avec toi.

Et surtout, je ne réalisais pas que cela impliquait de me lever tôt.

Très tôt.

Trop tôt.

C’est donc le cœur léger que j’ai cliqué sur le bouton « envoyer » et que j’ai attendu qu’une gentille personne lise ma lettre de motivation et mon CV globalement vide. Trois ou quatre jours plus tard, on m’a envoyé un mail de confirmation pour me dire que j’avais été pré-sélectionnée. La joie était complète, et dans l’extase du moment je me suis mise à envoyer des messages de victoire à tous mes amis afin de les tenir au courant de mes dernières évolutions de carrière.

L’entretien d’embauche

Je vais donc vous donner quelques conseils pour TOUT DÉMONTER à l’entretien d’embauche de distribution de journaux.

Sachez déjà que c’est un entretien collectif, c’est-à-dire que vous êtes plusieurs, dans une salle, avec une personne qui parle. Il faut faire comme si cela vous intéressait et prendre des notes en hochant la tête. Posez une question aussi : ça fait intelligent, les questions.

Il faut également préciser que votre interlocuteur parle de son entreprise avec TELLEMENT de dévotion que vous allez vous demander si la lobotomie arrive avant ou après votre premier jour de distribution, mais pas de panique. Pensez à vos finances !

Par contre, ne faites surtout pas comme moi : si, sur votre CV, il y a marqué quelque chose comme « bilingue russe, portugais, swahili et allemand », il FAUT que vous soyez bilingue russe, portugais, swahili et allemand car la personne VOUS INTERROGERA.

Oui, parfaitement : elle va vous demander de parler ces langues-là, ce qui est normal puisque c’est un entretien d’embauche. Mais si comme moi vous avez marqué « espagnol : courant », alors qu’en vrai vous n’en faites que depuis deux mois (et juste parce que, bourrée, vous vous êtes dit « eh, ce serait trop cool de comprendre l’album en espagnol de Shakira »), rayez cette mention de votre CV.

Vient alors la présentation des candidats. Ne paniquez pas : personne n’a jamais distribué de journaux, tout le monde est une bite en anglais, et on cherche tous des trucs à dire afin de rattacher notre petite vie pathétique au Saint Graal du travail, j’ai nommé : la distribution de journaux.

Par exemple, un monsieur que nous allons appeler Xavier (parce que ce nom me fait rigoler) a affirmé « je monte à cheval ce qui montre que je suis à l’écoute et que j’ai le contact facile ». Ça ne s’invente pas. Xavier a ajouté : « j’aime beaucoup le contact humain donc je vais beaucoup aimer distribuer des journaux ». On fait ce qu’on peut, que voulez-vous.

Le suspense…

L’entretien passé, vous n’avez plus qu’à attendre le mail de réponse envoyé par la boîte d’intérim qui gère tout le recrutement des distributeurs. En ce qui me concerne, je prends la moindre compétition TRÈS à coeur, donc dès que le mail est arrivé (ce qui se fait généralement le jour même), j’ai de nouveau informé tout mon répertoire de mon nouveau statut de meuf-qui-distribue-les-journaux-le-matin-car-je-suis-une-personne-dynamique.

Ces journaux proposent des CDI ou des CDD selon les aspirations de chacun. Étant donné mon côté loque à tendance narcoleptique, je me suis dit: « La sécurité d’abord, prend un CDD d’un mois et deux heures que tu vas pouvoir éventuellement faire basculer plus tard. En plus après quelques mois tu peux choisir ta station de métro, ce que je trouve trop cool comme évolution de carrière ».

Les débuts

Ce qui nous amène à ce matin : il est 8 heures et vous êtes devant un métro quelconque depuis 7h30. Chariot ET journaux sont censés vous attendre. Mais non. Rien. Il fait moins deux degrés. Vous avez froid. Vous ne sentez plus vos doigts de pieds. Il y a seulement cinq minutes, c’était bien, vous les sentiez, cela faisait mal mais au moins vous saviez qu’ils étaient là, qu’ils étaient rattachés à vos pieds. Là… plus rien. C’est inquiétant, mais le plus inquiétant c’est que le livreur de journaux n’est pas arrivé.

Cela fait dix-neuf fois (oui, vous avez compté parce que ce n’est pas comme si vous étiez occupée) qu’une personne âgée vous demande « Mais alors ils arrivent les journaux ? ». Vous aurez en effet le plaisir d’avoir des conversations fascinantes avec les personnes âgées ; elles vont même devenir vos meilleures amies, à condition qu’elles aient le journal en mains.

Vous êtes donc là, pas maquillée, avec un manteau un peu moche, un couvre-chef peu reluisant généralement de couleur criarde, et vous attendez. Vous vous questionnez sur le sens de la vie, en répertoriant les évènements qui vous ont conduite à être là, à 8h10, à essuyer votre morve discrètement tout en regardant vaguement l’horizon et en vous demandant quand ce camion va donc arriver.

Et puis soudain… il arrive. Entre-temps, vous avez envoyé cent cinquante MMS de lever de soleil et de « camion camion camion!! si ça se trouve si on l’appelle il va arriver hihihihi <3 » à vos amis qui ne répondent pas car ils dorment (et ils en ont peut-être marre, aussi). Car il est tôt.

La distribution, ce calvaire

Commence pour vous un autre calvaire : la distribution. Au début ça va : les personnes âgées se précipitent sur la cargaison, arrachent avec leurs dentiers les journaux, s’ébattent joyeusement dans des restes de papier décomposé, vous n’avez pas grand-chose à faire.

Mais après vient le moment de solitude : personne ne veut de vos journaux, en fait. Enfin, quasiment personne. Vous ne savez pas si c’est votre tête de panda, votre haleine douteuse ou la morve qui coule, mais visiblement cela ne part pas aujourd’hui. On vous oppose trois types de refus :

  • la cécité : « je ne vous vois pas, vous n’existez pas, vous êtes peut-être de couleur vive et émettez des sons, mais je vous ignore »
  • le mépris, parce que vous avez OSÉ proposer des journaux :« NON MAIS ATTENDS T’AS VU QUI J’SUIS ? »
  • le comique :  il veut vous expliquer pourquoi il ne va pas prendre votre journal mais peut-être celui de votre concurrent, enfin non peut-être pas, j’hésite, vous êtes là jusqu’à quelle heure ? 9h30 ? Oh alors j’ai le temps. Allez je le prends ! Non je rigole.

Ok, ok, je dramatise un peu. Il y a quand même de bons moments ! Être là, à tendre négligemment un journal tout en gueulant du Beyoncé dans votre tête…

Vous faites des air-chorés, vous vous sentez bonne et vous bougez les pieds en rythme, vous essayez de pécho en lançant des œillades qui se veulent coquines sous votre couvre-chef en polaire.

Hors de question de retirer cette dernière. Le premier jour, on vous a prévenue : à tout moment, une personne chargée de vous contrôler peut vous prendre en photo pour prouver que NON, VOUS NE PORTIEZ PAS VOTRE CASQUETTE. Je vois déjà le motif de licenciement pour faute réelle et sérieuse :

« Madame, suite à un contrôle (photo prise de loin avec un portable un peu pourri ci-jointe), il nous est parvenu que vous ne portiez pas votre couvre-chef le lundi 16 décembre à 8h34. Or cela constitue un manquement grave à vos obligations stipulées dans le contrat de travail que vous avez signé avec votre sang. Dès lors nous sollicitons un licenciement immédiat pour faute nous empêchant de maintenir la relation de travail. Veuillez agréer, Madame, l’expression de nos vœux les meilleurs et nous espérons que vous allez brûler en enfer. »

En résumé…

L’avantage c’est quand même que vous pouvez aller en cours tranquillement après votre travail, enfin si votre corps n’est pas déréglé comme le mien, qui a intégré le fait qu’après la fin du travail, soit la bière soit le lit sont au menu. Sachant que vous finissez à 9h30 en criant « I’M OUT », que les journaux se soient écoulés ou non, et qu’à cette heure-là les happy hours n’ont pas vraiment commencé, instinct de survie oblige, vous allez dormir.

Pour conclure, je vous conseille vraiment de distribuer des journaux, et je tiens à vous citer la dernière phrase que j’ai sorti à la DRH afin d’être embauchée, phrase qui, en mon sens, résume parfaitement le travail de distribution :

« Alors pour distribuer des journaux je pense qu’il faut être fort voilà. »

Je crois en vous les madZ. Soyez fortes.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • TyLu
    TyLu, Le 23 mai 2016 à 11h30

    Et on peut espérer gagner combien pour tant de sacrifice ^^ ? #pépettes #sommeilislife

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