Dimanche Fiction – Vingt ans entre nous

Pour ce Dimanche Fiction, on vous propose cette nouvelle signée Romilly et intitulée « Vingt ans entre nous ».

Dimanche Fiction – Vingt ans entre nous

-Charline  ! Assieds-toi  ! Qu’est-ce que tu veux boire  ?
Ma petite fille de quatre ans m’obéit sans cesser de babiller. Je souris.
Un rayon de soleil perce le ciel d’automne et frappe d’une caresse un homme assis à deux tables de nous. Je sursaute et ma voix se brise. Il lève la tête alors la tête et me sourit.
Charline me tire par la manche.
– Maman, je veux un Coca  !
Je commande, troublée.
L’homme me regarde toujours. Je n’ose pas me détourner, mais encore moins répondre à la question informulée que je sens dans ses yeux.
Il me rappelle tant Diablo… Il a la main les « Liaisons dangereuses » et de l’autre une cigarette.
Je laisse ma fille boire, je touche à peine à ma boisson. Puis nous rentrons.
Sur la terrasse, l’homme nous regarde encore.
Arrivée à la maison, j’embrasse mon mari, et je monte au grenier. Je sais où chercher. Dans un carton un peu moisi, je sors un paquet de feuilles jaunies, datant de mon adolescence:
« Vingt ans entre nous ».
Je commence à lire, et je replonge dans des souvenirs que je croyais avoir oubliés.

***

– Je veux écrire.
C’est sorti tout seul. Tout le monde me regarde. Je les ai encore choqués. Au fond, je m’en moque, une fois de plus ou de moins… Ils m’énervaient avec tous leurs métiers tirés de films américains : espion, avocat, médecin légiste… De beaux rêves sans doutes, mais tellement peu profonds à leur âge. Bien peu auront vraiment la vocation. Moi, je l’ai, depuis l’enfance.
– Écrire quoi  ?
C’est Marine, la blonde la plus superficielle de la classe. Qu’est-ce qu’on peut être nunuche à dix-sept ans  !
– Écrire, c’est tout. Des romans, des poèmes. Écrire la vie.
Les regards se détournent. On me prend encore pour une timbrée. Seule Marine me dévisage encore.
– Tu es bizarre.
Elle retourne avec ses amies sans rien rajouter.

Ça sent la fumée. Ils fument encore du shit. Comme tous les soirs. Et tous les midis. Et tous les matins. Bref, comme tout le temps.
En ce moment, ils grognent, ricanent. Ils planent.
Ils, c’est Mathieu, mon frère de dix-sept ans, et ses amis.
Je sens monter la nausée ; ils me dégoûtent tellement  !
Je passe sans m’arrêter devant la chambre enfumée pour m’enfermer dans la mienne.
Mon premier geste est d’allumer la radio. La voix impersonnelle d’un animateur emplit la pièce. Débat sur la politique. J’écoute d’une oreille tout en sortant mes affaires. Je m’installe ensuite à mon bureau et commence à travailler.
Au bout d’une heure, un choc sourd, une porte qui s’ouvre, puis une autre. L’appartement est enfin débarrassé de la présence des gros balourds de drogués. Même Mathieu a l’air d’être parti. Je suis seule, et subitement, je me sens bien. Je me lève, et mets un cd de musique classique dans mon lecteur. Les accords triomphants de Beethoven crèvent le silence revenu.

La porte s’ouvre.
– Tu travailles encore  ?
Ma mère a encore son sac sur l’épaule. Je me sens coupable.
– J’ai fini  ! Je vais faire à manger…
– Merci  !
Je l’embrasse rapidement et me dirige vers la cuisine.
Ma mère s’appelle Gentiane. Elle a trente-quatre ans et deux enfants à élever seule. N’ayant pu finir ses études, elle trime du matin au soir pour pouvoir nous apporter son soutien matériel à Mathieu et moi. Mathieu, qui, soit dit en passant, ne fait rien depuis ses quatorze ans, à part fumer.
Maman a eu Mathieu avec son petit ami à dix-sept ans. Ils s’aimaient tellement, et étaient si heureux avec un enfant, qu’ils ont décidé d’en avoir un autre. Je suis donc née. Mais mon père est mort quand j’avais treize ans. Accident de voiture. Mathieu et ma mère ne s’en sont pas remis, et j’ai dû les aider autant que possible. Depuis ce jour-là, je ne me permet plus de rater quoi que ce soit, et je travaille autant à la maison (vaisselle, ménage, etc.) qu’au lycée.
Ce soir, pâtes. Pas le courage de sortir autre chose.

***

Je m’allonge sur mon lit. Je regarde la pluie tomber par ma fenêtre. Le bruit de l’eau qui frappe la vitre me berce. Je laisse mon esprit s’envoler et je pense enfin, seule avec le ciel qui pleure. Je pense à notre secret.

***

Les pages bleues, vertes et jaunes se remplissent vite, très vite. J’écris. J’écris mon secret, mes désespoirs cachés. J’écris surtout ce qui choque, ce qui enchante. Je veux écrire la vie. Je passe parfois des nuits entières penchée sur mon bureau à voir les mots s’envoler et, comme des oiseaux fragiles, se poser sur le papier où ils prennent vie.
J’écris un roman. Un roman d’adolescente. Mon modèle, Gudule, cette femme tellement vivante qui sait si bien manier les mots. Bien qu’en ce moment, je lis les « Liaisons Dangereuses ». Rapport à notre secret.
J’écris en fait sur ma vie. J’écris sur mon secret.
Mais aujourd’hui, c’est un travail d’invention que je fais. Il y a donc un cadre à respecter, mais tant à dire, à expliquer.
Trop vite, la sonnerie retentit. Je vais rendre mes feuilles, assez contente de moi. Le professeur me sourit. Il me connaît bien, et a lu beaucoup de mes écrits. Je crois qu’il aime bien, vu qu’il me pousse à continuer.
Au dehors, l’automne a paré les arbres de couleurs chaudes, flamboyantes. Un petit vent frais pousse les nuages gris pâles qui cachent le soleil. J’aime bien l’automne. Il m’inspire. On peut y imaginer tant de drames, ou de coups d’éclat, tant d’intrigues, autant amoureuses que policières. Et ses couleurs s’accordent à celle de mes cheveux. Un point commun entre nous.
Encore quelques heures, et j’irai aux bois avec mon appareil photo.
En attendant, je dois encore travailler l’italien. Aujourd’hui, c’est la journée des devoirs. On sort de français, où nous avons passé quatre heures à trimer, pour retourner nous échiner deux heures en italien. Ah ! Les pauvres Terminales L !
Je ne me plains pas: restituer mes connaissances sur des feuilles vierges, c’est comme écrire un roman, mais l’écrire pour quelqu’un de plus sage, peut-être, de plus ancien dans sa branche. Je trouve ça très motivant.
Le devoir d’italien passe encore plus vite que celui de littérature française et bientôt, je suis dehors, resserrant mon manteau autour de moi. Je suis bien.
Je prend le bus sans regarder autour de moi, de nouveau toute à mon roman. Ou plutôt, à l’un de ses personnages, celui que je surnomme Diablo.
Devant la cité, le car s’arrête et décharge son lot de passagers. Je monte rapidement mes trois étages, et pose mes affaires dans ma chambre. Vite, je vais dans la cuisine. La vaisselle est faite. Le temps d’étendre une lessive, et je repars, mon sac à la main. Je laisse un petit mot à ma mère, pour ne pas qu’elle s’inquiète et referme la porte à clé.
Je dévale les escaliers et je mets presque à courir dans la rue.
Environ un kilomètre plus loin, le bois enflamme le ciel maintenant bleu. C’est beau. Je m’arrête quelques secondes, le temps de prendre une photo, et je me remets à marcher, très vite. Une voiture bleue se gare juste devant un banc de pierre grise, à un ou deux mètres du début des sous-bois. Diablo est arrivé.

***

Diablo, c’est… C’est le contraire de son nom. Il n’est pas vraiment beau, mais a énormément de charme. Il a de l’attention pour les gens, des paroles rassurantes. Il est calme et doux, il a de la flamme mais sait patienter. Diablo, c’est un complément de moi-même, étranger mais pareil à moi. Diablo… Il est merveilleux.
Diablo, c’est… Un photographe d’art dans son temps libre, et un entraîneur de sport le reste du temps.
Diablo, c’est un interdit qu’on rompt à chaque rencontre. Des baisers échangés sous les arbres, des caresses prohibées, et des sourires de conivences.
Diablo, c’est « vingt ans entre nous ». Diablo, il a trente-six ans.
Nous nous sommes rencontrés, il y a un an, dans cette même forêt.
Je rêvassais, seule, un stylo à la main, et un cahier sur les genoux, quand il était arrivé, son appareil-photo pendu à sa lanière autour du cou et qu’il m’avait demandé s’il pouvait me prendre en photo. J’avais ri.
Nous avions ensuite beaucoup discuté, parfois durant des heures, les premières fois où nous nous étions revus, par hasard.
Plus tard, nous avons pris rendez-vous, juste pour discuter. Je me retrouve dans ses paroles, dans les livres qu’il lit, dans son expérience des adolescents et des enfants.
Nous parlons aussi de nous; de moi, et mes écrits, de lui et de ses élèves, plus particulièrement.
Parfois, nous ne disons rien, nous regardons juste la nature autour de nous, longtemps, savourant notre complicité silencieuse. De temps en temps, il fume une cigarette. Il ne m’en propose jamais et c’est bien comme ça.
Son surnom vient du mien. J’étais arrivé un jour échevelée, mes cheveux détachés, en courant; j’étais en retard. Il m’avait accueillie avec son enthousiasme habituel, et m’avait surnommée « diablesse ». J’avais ri, et lui avais rétorqué que si j’étais une diablesse, il était un diable.
– Diablo…

***

– Comment vas-tu ?
– Je sors de devoirs… C’était facile.
Je ne me vante pas, j’énonce les faits, et pourtant, il a l’air de trouver ça drôle. Je lui tire la langue.
Il s’approche, et m’embrasse sur les deux joues.
– Je suis contente que tu aies pu venir !
Il a fini ses entraînements à dix-sept heures. Je remarque qu’il a pourtant pris le temps de se changer. J’en suis contente.
Il me prend la main. Je la lui laisse et je le suis sous les arbres. J’ai l’habitude qu’il m’entraîne ainsi à sa suite, mais son contact me fait tout de même frémir.
Nous marchons sans parler.
Les oiseaux pépient tout autour de nous, le vent bruit dans les feuilles des arbres qui commencent à se dénuder. Le moment est beau, je le sais et j’en profite.
Nous sortons du chemin tracé pour suivre un petit sentier à peine visible dans la mousse et la boue. Puis nous nous asseyons sur une souche d’arbre à peu prés propre; lui à gauche, moi à droite. Nos deux corps se touchent mais nos manteaux ne laissent pas passer la chaleur. L’air est frais, nos souffles vifs, la forêt calme.
Il n’a toujours pas lâché ma main. De celle qui est libre il caresse mon visage. Il se penche, et il m’embrasse.
De nouveau c’est l’émerveillement. Comme à chaque fois. Je n’arrive pas à croire qu’il est là, que je peux le toucher. Que ses lèvres sont sur les miennes. Que son corps est si proche.
Je ne sais pas ce qu’il pense, quand il se rapproche ainsi de moi. Je ne peux que deviner la profondeur de ce désir auquel je ne réponds qu’à moitié.
Ainsi passent quelques secondes d’éternité.
« Je t’aime. » Je le pense mais je ne le dis pas.
Je pose ma tête sur son épaule. Je suis bien. Et je lui parle, et je l’écoute.

Puis vient l’heure de rentrer. Il me redépose. Au besoin, si ma mère me demande qui c’est, je pourrais toujours lui dire que c’est un ami du lycée. C’est presque vrai.
Je n’ai pas envie de sortir de la voiture, mais il passe son doigt sur mes lèvres en me disant:
– Je viendrais te chercher demain à midi… On passera quelques temps ensemble.
Je souris et acquiesce d’un signe de tête. Je sors de la voiture, et cours dans la nuit tombée, sans un regard en arrière, pour rejoindre la lumière et la chaleur des HLM.
Là-haut, ma mère m’accueille d’un sourire las.
– Comment s’est passée ta journée ?
Elle soupire, et soudain, je crains le pire.
– J’ai dû aller chercher Mathieu au commissariat.
Je respire.
– Ah… Encore…
Je lui caresse le bras rapidement, puis je vais déposer mon appareil numérique sur mon bureau, près de mon ordinateur, pour ne pas oublier d’y transférer les photos après manger.
Dans la cuisine, Mathieu est affalé sur la table. A son immobilité, je comprends qu’il pleure. Je m’assieds à côté de lui. Je ne dis rien, mais je sais qu’il m’a sentie, et que je le réconforte. Entre nous, malgré quelques désaccords, surtout au niveau de la drogue, c’est une compréhension totale depuis la disparition de Papa.
– Je voudrais arrêter. Mais je ne peux pas.
Cet aveu chuchoté ne me surprend pas. Mathieu a déjà lancé beaucoup d’appels au secours, mais toujours refusé l’aide qu’on voulait lui apporter.
– Je vais voir l’assistante sociale.
Ca, c’est un progrès.
– C’est bien.
Que dire de plus ? Il hoche la tête.
– Je vais t’aider à faire à manger.

***

Je suis dans mon lit. Il fait nuit noire, le ciel dévoile des myriades d’étoiles qui scintillent au firmament. La nuit est mon amie. Elle cache mes secrets, elle éveille mon âme.
Ce soir, j’ai le goût de Diablo sur mes lèvres.
« Je t’aime ».
Ces trois mots défendus. Je t’aime. Ces mots que je n’ai jamais encore osé lui dire, par peur de le perdre car notre relation ne sera pas acceptée de la société. Je ne sais pas pourquoi nous sommes ensemble, ou plutôt pourquoi il est avec moi. J’accepte, c’est tout.
– Je t’aime.
Mon murmure m’accompagne dans mes rêves.

***

Diablo est là, devant le lycée, je ne rêve pas. Je n’y croyais qu’à moitié, mais il est vraiment venu.
Je grimpe dans la voiture sans m’occuper des regards intrigués des vigiles, et de ceux, plutôt jaloux des midinettes qui traînent au bar de la rue d’en face.
– Je t’emmène au bord du canal.
Je suis d’accord, mais il n’y a pas besoin de mots entre nous alors je me tais.
Mon sac à mes pieds, je regarde défiler la route, les rues, puis la campagne. Nous avons roulé dix minutes quand apparaît l’eau sombre.
Il gare sa voiture sur le bas-côté. Je fais un geste pour sortir mais il me retient.
– Viens.
Il m’attire contre lui, et m’embrasse avec passion. Je réponds à son baiser avec autant d’ardeur.
Ses mains caressent mon cou. Puis mes seins, et mon ventre. Je commence à ressentir un désir bien connu qui brûle mes poumons et tord mes intestins. Je sens le sien aussi, et cela me grise.
Quand sa main se glisse dans mon pantalon, je manque de m’étouffer. Je rejette la tête en arrière, abandonnant les lèvres de mon compagnon. J’inspire avec force, mais c’est d’une petite voix que, m’étonnant moi-même de ma hardiesse, je murmure:
– Fais-moi l’amour.
Sur le même ton, son souffle chaud chatouillant mon cou, il me demande:
– Tu es sûre de toi ?
Je n’ose pas répondre. Je brûle de honte, et de désir. C’est le désir qui l’emporte.
– Oui.
Alors il s’éloigne de moi et me regarde bien en face. Il a soudain l’air grave, et semble réfléchir.
Puis il remet le contact et démarre. Nous roulons depuis deux ou trois minutes quand il demande:
– Tu n’as pas peur qu’on nous voit ensemble ?
Il se concentre sur la route. Je décide de répondre en toute franchise.
– Ce n’est pas moi qui doit avoir peur.

Diablo habite une petite maison coincée entre deux grosses et un immeuble. Malgré la taille, c’est pour moi le grand luxe. J’ai toujours vécu en appartement, en général pas très grands, voire très petits.
Il gare la voiture devant un petit garage.
Il y a quatre marches pour monter à la porte d’entrée. La dernière est recouverte d’un paillasson marron pas très propre. Je remarque ces traces sans y penser, pour les garder en mémoires le plus longtemps possible.
L’intérieur de la maison est chaud, accueuillant, après le froid du dehors. C’est encore un des avantages de l’automne… J’ai l’impression de pénétrer dans l’intimité de Diablo et cela me plait.
Diablo me prend la main, et me fait visiter… D’abord l’entrée, avec le porte-manteau en forme d’arbre. La cuisine, petite mais pratique, au carrelage bleu et blanc. La salle de bain, verte. Puis le grand salon, où rien n’est à sa place, où les chaussettes propres se mélangent aux feuilles noires de mots, ou aux photos.
Je remarque à part moi que le choix des couleurs des murs n’est pas vraiment ce que j’aurais choisi. Mais j’aime bien cette maison… Après tout, elle sera celle de ma première fois.
Voilà enfin la chambre aux murs jaunes pâles et aux rideaux rouges fermés. Le grand lit est fait. Les couvertures et les oreillers sont pourpres. On dit que c’est les couleurs de la passion. Un signe ?
Nous nous approchons, sans mot dire. Puis Diablo me fait pivoter vers lui.
Ìl réitère sa question.
– Tu es sûre que c’est ce que tu veux ?
Je crois qu’il lit la réponse dans mes yeux, car je n’ai pas eu le temps de répondre qu’il m’embrasse. Il se presse contre moi comme un perdu. J’ai un peu peur, je crois. Peu importe, je sais aussi que je suis bien là où je suis. Je réponds avec autant de passion à son baiser. Il m’enlève mon pull sans vraiment de douceur. Je fais de même avec lui sans la même précipitation. Je veux savourer chaque moment que je passe avec lui.
La main chaude qui se glisse sous mon tee-shirt et me caresse le ventre me fait frissonner. Je suis très chatouilleuse.
Diablo reprend son souffle. Il se remet à m’embrasser, cette fois avec infiniment de douceur, comme si j’étais une petite chose fragile. Sa langue pousse la porte close de mes lèvres et explore ma bouche tandis que ses doigts cherchent les attaches de mon soutien-gorge. Un petit clic, et c’est fait.
Mon haut se retrouve rapidement à terre, suivi de mes autres vêtements, puis des siens.
Tout se passe trop vite; il n’est plus temps de réfléchir.
Ses frôlements étudiés, son odeur, ses murmures m’ennivrent. Et bientôt je suis toute à lui.

***

« Cet océan de passion qui déferle dans mes veines, qui cause ma déraison, ma déroute, ma déveine, doucement j’y plongerai sans qu’une main me retienne… »
Je chantonne, assise sur mon lit, lumières éteintes.
Nous avons encore fait l’amour plusieurs fois. Une chose de bizarre pourtant: nous ne nous sommes jamais dit « je t’aime ». J’en ai envie mais quelque chose me retient. Toujours cette peur de casser notre « nous », de l’éloigner de moi.
Alors je me le chuchote à moi-même, après nos rendez-vous.
Cela fait trois mois maintenant que nous couchons ensemble. Et c’est chaque fois mieux que la précédente. Nous continuons aussi à nous promener dans la forêt, mais les seules photos que je prends sont les siennes. Elles sont collées partout dans ma chambre, en fond d’écran sur l’ordinateur. Il y en a même une sous mon oreiller. Je suis ridicule, je le sais, mais parfois il me manque trop.
Ce soir, la neige tombe; elle étouffe les bruits. Ce soir, je sors; je vais le retrouver et enfin passer une nuit entière avec lui.
Il est dix heures quand je me glisse hors de ma chambre. Ma mère dort déjà, Mathieu n’est pas là mais avec sa nouvelle petite amie. Il a arrêté de fumer et est devenu très attirant, selon les autres filles. Pour moi c’est Mathieu, mon frère.
Diablo m’attend en bas. Il me serre dans ses bras avant de me conduire à sa voiture, qui est toujours aussi bleue. J’adore cette couleur. Elle me fait penser à la mer, et donc à la liberté. Liberté de s’aimer.
Nous roulons doucement dans les rues enneigées. C’est la première fois que nous avons tout notre temps. J’ai un peu mal au ventre; c’est le stress. C’est la première fois que je fugue. Mais même si je me fais attrapper, je ne regretterai rien. J’en suis sûre.
Arrivés chez lui, il nous prépare un thé. Pour une fois, son salon est rangé. Je lui en fais la remarque en riant. Il me rétorque que c’est exceptionnel… Et pour moi.
L’eau est mise à chauffer. Diablo me rejoint sur le divan. Il me regarde sans rien dire. Je lui rends son regard, et nous restons longtemps les yeux dans les yeux.
– L’eau bout.
– Je m’en moque. J’ai envie de toi…
Je souris et je me rapproche de lui. J’incline la tête sur le côté, et ne bouge plus. Il se penche alors, et m’embrasse. Il sent la cigarette.
Je le désire tellement fort !

Il doit être vers les quatre heures du matin. Nous ne dormons toujours pas; nous nous reposons.
Je prends mon courage à deux mains, et, le coeur battant, j’ose enfin un timide:
– Je t’aime.
Diablo ne répond pas. Je me mets sur un coude et le regarde. Il détourne les yeux.
Je ne comprends pas pourquoi il fait ça, j’avais espéré… Je me sens un peu blessée. Mais il m’attire dans ses bras, toujours en silence. Cela me rassure.
– Moi aussi ma diablesse, murmure-t-il alors dans un souffle. Moi aussi.

***

Je ne bouge pas. Devant moi, le canal gelé où gisent quelques paquets de neige me nargue.
Je me rappelle ce jour où je lui avais dit « Fais-moi l’amour ». Je me souviens de son regard, de sa passion, de ses baisers. Et les larmes coulent sur mes joues.
Je ne sens pas le froid, ni la morsure du vent sur mes joues mouillées.
Je pleure en silence. Une petite partie de moi, poète, s’étonne que le temps soit de la même humeur que moi. L’autre, la plus présente, ne s’étonne plus de rien, ne voit plus rien, ne sent plus rien que la douleur de mon coeur.
Diablo avait commencé à s’éloigner de moi, depuis ce « Je t’aime » fatal. J’avais commencé à souffrir, à me dire que j’aurais dû me taire.
Et ce matin, il m’a appelée. Il avait des larmes dans la voix.
– Je ne peux pas, je ne peux plus… Tu mérites mieux qu’un vieux comme moi… Tu vas trouver le grand amour, mais de ton âge… Il faut mieux que nous restions amis… Je suis désolé…
Je n’en ai pas entendu plus. J’ai jeté le téléphone par la fenêtre du salon, ouverte pour le ménage malgré le froid. Il s’est explosé en bas de l’immeuble. Cela ne m’a pas soulagée.
Je n’ai pas pleuré, j’ai juste pris mon manteau et je suis sortie. J’ai pris un bus au hasard, puis j’ai marché, et je suis arrivée près de l’eau.
Je suis debout devant la glace, et je ne fais pas un mouvement. J’en suis presque à arrêter de respirer. Ma poitrine me fait mal, elle va exploser. Ma tête est dans le même état. Je trouve ça normal, je ne m’y arrête pas.
Je fais un pas. Vers le canal. Un autre et la couche de glace fine craquera sous mon poids, et je tomberai à l’eau.
Ce pas, je ne le fais pas. Je ne peux pas renoncer à la vie. J’aime encore trop fort.

***

J’erre comme une âme en peine dans les couloirs du lycée. Mon sac me paraît trop lourd, un peu comme ma douleur.
Je ne savais pas, avant, qu’on pouvait aimer si fort… Et qu’on pouvait en souffrir autant.
Diablo m’a rappelée plusieurs fois. Je n’ai pas répondu. Je ne veux plus pleurer. Je ne peux pas oublier. Je ne vis pourtant que dans l’attente d’un message qui me dirait qu’il regrette, que je lui manque. Mais je n’ose pas accepter ses appels: je ne supporterais pas qu’il s’excuse et me laisse-là, seule, à pleurer. Je lui en veux sans lui en vouloir. Son absence auprès de moi me rend malade. Je ne travaille plus, et mes notes sont en chute libre. Je n’écris plus, car les seuls mots qui me viennent à l’esprit devant une feuille sont des mots de destruction ou de pleurs. Je ne prends plus de photos, les siennes me hantent assez comme cela. Et revenir sur des lieux où j’ai été heureuse me ferait trop mal.
Marine marche à grands pas vers moi. Je fais comme si je ne l’avais pas vue, mais elle s’arrête à ma hauteur, et continue avec moi. Je ne parle pas mais elle prend la parole.
– Qu’est-ce qui se passe ? Regardes-toi ! On dirait un fantôme !
Je ne réponds pas, mais je refoule les larmes qui me montent aux yeux.
– Tes notes baissent à toute allure, tout le monde l’a remarqué. Tu ne parles plus, tu ne ris plus, tu ne participes plus en cours.
Elle continue sur le ton de la confidence.
– Ta bonne humeur nous manque.
Je trébuche, un peu sonnée par cette phrase. Je ne savais pas qu’on m’aimait bien. Il faut dire que j’étais dans la lune la plupart du temps. Je n’ai pas d’amis; Diablo me suffisait.
Je sais que j’ai l’air un peu perdue. Marine reprend.
– Si tu as besoin de parler, tu sais, je suis là. Je suis peut-être pas très mature, mais il y a eu une période où je n’allais pas bien du tout… Alors je peux comprendre ce que tu ressens.
Voyant mon absence de réaction, elle renonce. Elle me sourit et s’en va.
Je suis soulagée. Je ne veux pas de leur sollicitude. Je voudrais juste oublier, et partir. Où ? Loin, le plus loin possible. Loin de mes soucis, loin de son absence et de ses baisers auxquels je n’ai plus le droit. Je pense parfois à mourir, mais jamais bien longtemps. Il y a en moi encore un espoir de me remettre avec Diablo.
Diablo… Après-tout ce nom lui va bien.
– Diablo. Diablo. Tu me manques.

***

J’ai décidé d’aller aux bois. Il ne neige pas. Le ciel est même bleu. Peut-être annonce-t-il des jours meilleurs ?
Je suis seule dans l’appartement. Ma mère travaille encore. Mathieu s’est trouvé un apprentissage et ne finit qu’à dix-huit heures.
Je ne suis pas allée au lycée depuis trois jours. Pas le courage. De toute façon, cela ne sert à rien d’y aller pour ne pas suivre les cours. Durant cette période, j’ai recommencé à écrire. Je raconte.
Je quitte les HLM et commence à suivre la route pour monter vers la forêt. J’ai apporté mon appareil photo, au cas où.
A quelques centaines de mètres du parking où j’ai attendu si souvent mon amant, il y a un bar-restaurant. « Au Bois-Joli ». Je m’y arrête, et je vais au bar acheter une bouteille de thé glacé. Je suis entrée sans regarder autour de moi. En attendant qu’on me serve, je jette un coup d’oeil à la salle. Il n’y a qu’un couple, près de la fenêtre. Une grande brune, très très mince, peut-être mannequin. Elle rit à ce que dit son compagnon, qui me tourne le dos. Il a la même carrure, les mêmes cheveux que Diablo. Je ne veux pas croire que ce soit lui. La brune intercepte mon regard, me sourit, puis glisse quelque chose à l’homme qui l’accompagne. Elle rit. Il se retourne.
Les larmes me montent aux yeux d’un coup, et s’écoulent sur mes joues. Je me précipite au-dehors, sans attendre le serveur qui revenait, sans cesser d’entendre le rire aigu de la femme. Mon coeur va éclater. J’ai mal, tellement mal. Qui est-elle ? Pourquoi tenait-elle la main de mon Diablo ? M’a-t-il si vite oubliée ?
J’ai le souffle court et un point de côté. Je ne sais pas où je suis. Je pleure toujours, silencieusement.
Un bruit de pas derrière moi, et une main qui se pose sur mon épaule.
– Non ! Laisse-moi !
Je me dégage, et me retrouve dans un Diablo gêné, un peu rouge de m’avoir suivi jusque-là.
– Ne pleure pas, petite diablesse. Tu me fends le coeur.
Je me mets à crier.
– Et toi ! Tu ne m’as peut-être pas « fendu le coeur », en partant, sans me donner une explication valable ! Va retrouver l’autre mannequin, et laisse-moi seule !
Il ne tient pas compte de mes hurlements, et me prend dans ses bras. Il me serre contre lui; fort, comme s’il avait peur que je ne m’envole. Je continue à chuchoter des choses sans queue ni tête sur un ton rageur, puis je me tais et continue à pleurer, la tête dans son cou, comme avant.
– Je t’ai appelée. Tu ne répondais pas. Je veux m’excuser, mais ça ne sert à rien. Ne pleure pas petite diablesse. Il faut que tu vives ta vie. Tu n’es pas faite pour aller avec quelqu’un qui a autant d’années de plus que toi. Nous avons vingt ans entre nous ! Allons, ne pleure plus. Il faut que tu m’oublies. Diablesse…
Il m’écarte de lui et sort un mouchoir de sa poche. Il me le tend.
– Essuie tes yeux et ton nez.
Il me sourit. Je prends le mouchoir.
Le visage de nouveau à peu près propre, je lève les yeux vers lui.
– Je t’aime. Pourquoi … Pourquoi…
Je n’arrivais plus à parler. Puis subitement, je lui demande:
– Qui c’est ?
– Une collègue de travail. Aurélie. Ma petite amie…
– Tu l’aimes ?
Je suis très calme. J’ai froid au coeur, j’ai froid au corps.
– Oui. Moins que… Non rien… Oui, je crois que je l’aime.
Je secoue la tête d’un air ironique.
– Tu ne perds pas de temps.
Il a l’air blessé. Je m’en réjouis. Je froisse le mouchoir sale dans ma main, je me détourne de lui et je pars. Je le sens qui m’observe mais je ne me retourne pas. C’est ma manière de lui dire adieu de renoncer à lui.
Il m’appelle.
– Diablesse ! Je te jure que je t’ai aimée !
Je garde résolument les yeux devant moi, mais je lui crie quand même:
– Et moi, je t’aime !

***

J’ai la tête pleine de fonctions affines, de poèmes de Baudelaire, et de traduction d’italien. Je travaille à mon bureau, la lucarne ouverte sur le ciel bleu de mai. C’est le printemps. Mais je m’en moque. De temps en temps, je m’arrête, je lève les yeux de mes classeurs, et je regarde les photos collées aux murs. Diablo dans les bois. Diablo près du canal, ou chez lui. Lui et moi ensemble, dans la neige. Puis je secoue la tête, et je me remets à étudier.
Au lycée, cela va mieux. Ma moyenne est remontée progressivement de dix à douze, puis de douze à quatorze et maintenant à seize. Je me sens prête à passer le BAC. Je suis devenue « workhoolique ». qui vient du mot « work », travail, et « alcoolique ». Donc « dépendant au travail ». C’est ce qui m’a permis de me reprendre et de revenir en tête de classe. Je n’en suis pas fière, mais pas honteuse non plus. Cela m’évite de déprimer.
J’écris énormément, depuis trois mois. Sur la vie, sur tout ce qui me concerne.

Et demain, j’ai dix-sept ans. Dix-sept ans, un mètre soixante-six, et cinquante kilos. Demain, j’ai dix-sept ans, et enfin une amie, Marine.
J’ai fini par me confier à elle. Je lui ai parlé de mes bonheurs de l’époque où Diablo était encore avec moi, je lui ai murmuré ma douleur, je lui ai montré mes poèmes, mes nouvelles. A mieux la connaître, je la sens plus mature qu’au premier abord. Je l’apprécie énormément.
La sonnerie de la porte d’entrée retentit. Maugréant, je me lève et vais ouvrir. C’est Marine.
– Coucou ! Tu viens, on va au parc !
Ce n’est pas une question mais plutôt un ordre.
– Tu travailles depuis quelle heure ?
Je regarde ma montre: trois heures de l’après-midi.
– Euh… Depuis dix heures du mat’.
Elle secoue la tête d’un air exaspéré.
– Tu n’as pas honte ! Allez, viens, sortir te fera du bien !
Je n’ose pas refuser alors je vais chercher une veste, mon Gsm, et je la suis.
Dehors, les arbres dévoilent leurs premières feuilles. Un groupe de jeunes de notre lycée nous attend sur le parking. Ils me font la bise.
Je suis bien avec eux. Ils rient, ils sont vivants. Je ne parle pas, j’écoute, je souris.
Nous marchons dans le parc jusqu’à l’étang. Le soleil se reflète sur l’onde où quelques canards nagent et plongent. C’est calme, c’est beau.
Je me sens alors devenir faible, très faible. Je tombe, et… trou noir.

***

J’ai passé trois jours atroces dans une chambre d’hôpital. Sans visites, sans air pur, sans travail. C’est là-bas que j’ai recommencé à manger. Car on m’a dit que je suis anorexique. Je ne me voyais pas comme ça: je voulais juste mincir, mincir jusqu’à lui ressembler, à la brune du « Au Bois-Joli ». Je pensais que si j’étais assez mince, Diablo me reviendrait. J’attendais avant de l’appeler d’être parfaite. Mais voilà un rêve brisé.
Ma mère est venue me chercher. Elle a pris une journée de congé pour rester avec moi. Nous sommes allées au centre-ville, pour être ensemble. Nous avons fait quelques magasins, pour le plaisir, avant d’aller boire un verre dans un café.
Je ne lui ai pas parlé. J’ai laissé le silence entre nous, nous nous comprenions. Je ne lui ai pas raconté ma passion pour Diablo. Puis je lui ai annoncé que j’avais une amie, Marine. je lui ai promis de réussir mon bac. Je lui ai juré aussi de me remettre à manger.
Cela a été long. j’ai mis plusieurs mois avant d’avoir de nouveau une alimentation saine. Mais j’avais de l’aide. Alors j’y suis arrivée.
Et j’ai choisi de tourner la page. J’ai décollé les photos de Diablo de mes murs et je les ai rangées soigneusement dans un classeur. Je ne les regarde plus.

***

C’est aujourd’hui samedi treize juillet, jour des résultats du BAC. Je suis allée les chercher sur Internet.
 » Reçue; mention très bien ».
Je suis trop heureuse. J’ai envie de sauter partout. Puis je regarde les résultats de Marine.
« Reçue; mention bien ».
Nous avons prévu de continuer nos études ensemble. Partir en Italie, et en Allemagne. Réussir à construire nos vies.
Je me lève et cours dans la chambre de Mathieu. Je lui annonce la bonne nouvelle. Il est heureux pour moi. Lui, il a réussi sa première année d’apprentissage. Il est en couple avec une blonde, Lucie, depuis plusieurs mois. Il m’a aidée, pour sortir de mon anorexie. Je l’embrasse.
Puis je me précipite dans la cuisine où j’attrape le téléphone. J’appelle ma mère sur son portable.
– Maman ! J’ai eu mention très bien ! Je suis reçue ! ! !
Maman rit. Je l’entends un peu brouillée, mais sa joie me réchauffe un peu plus le coeur.
Je raccroche et je sors. Je cours dans les rues jusqu’à chez Marine. Je l’invite à aller fêter ça dans un café. Nous y retrouvons plusieurs amis.
Il fait beau, il fait chaud, je suis heureuse. Tout le monde semble dans le même état que moi.
Un garçon que je ne connais pas s’assied près de moi. Il me regarde avec des yeux brillants de malice.
Alors je me dis que la vie vaut la peine d’être vécue.

***

J’ai relu ma nouvelle d’une traite. Je ressens encore très fort mes sentiments de l’époque. Je n’ai jamais vraiment oublié Diablo, mais il fait partie de ma vie, et je n’en souffre plus.
Je fouille tout au fond du carton, et je retrouve les photos que j’y avais laissées il y a si longtemps. J’en suis sûre à présent: c’était bien Diablo à la terrasse. Et il m’a reconnue.
Je redescends dans le salon. Mon mari m’enlace et me demande ce que j’ai fait. j’ai encore mes feuilles à la main. Je les lui montre. Il les lit.
– Je suis heureuse maintenant. Avec toi.
Je lui souris et je l’embrasse.
***
C’est la veille de Noël. Charline me donne la main gauche, et mon mari la main droite. Nous sommes sur le marché de Noël, en famille.
Soudain, il apparaît devant nous.
Il me sourit, je lui souris. Mon mari nous tire avec lui, et me sert la main plus fort. Il le salue.
– Bonjour…
Et je finis:
-… Diablo.
Alors il rit, et prend ma petite fille dans ses bras et c’est à elle qu’il dit:
– Bonjour, petite Diablesse.

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