Dimanche Fiction — Le Château de Cartes

Le Dimanche Fiction de la semaine est signé LadyDandy, avec une nouvelle intitulée « Le Château de Cartes ».

Dimanche Fiction — Le Château de Cartes

Elke a dix ans, Silke en a cinq. Elles habitent toutes les deux dans une jolie maison de poupée dont le toit d’ardoises brille au soleil.

Le fond du jardin est interdit parce que c’est la forêt.

Le devant aussi est interdit parce que c’est la route. C’est dangereux : les voitures y passent très vite.

Il y a un portail en fer forgé pour que Silke ne puisse pas y aller. Elke n’a pas besoin du portail, elle est assez grande pour savoir que les voitures sont dangereuses et que ses jambes ne sont pas assez rapide pour les éviter.

Elke a atteint l’âge raisonnable des responsabilités. Elle trouve donc tout à fait normal de s’occuper de sa sœur.

Elke prend bien soin de Silke. Elle brosse ses jolis cheveux bruns et lui choisit des vêtements qui lui font plaisir. Pas des vêtements assortis et sages, des vêtements colorés avec les personnages de ses dessins animés préférés dessus et des couleurs très vives et du brillant et des capuches pointues comme les lutins. Ce sont des vêtements qui ne serrent pas et qui ne collent pas trop. Silke est bien dedans.

Elke joue avec Silke, parfois, mais pas tout le temps, parce que c’est souvent un peu ennuyeux de jouer avec elle. Il faut dire qu’elle est petite.

Elke a atteint l’âge où l’on n’arrive plus très bien à jouer. Quand elle joue, elle se lasse si vite qu’elle n’a même pas le temps de s’amuser.

Si Elke ne joue pas, que fait-elle ?

Elke lit beaucoup ; elle adore les romans qui se passent dans des mondes imaginaires et qui font un peu peur mais pas trop, des romans où les héroïnes lui ressemblent un peu mais en mieux. Elke n’aime pas beaucoup les histoires où les héros sont des garçons, par contre. Ils ne sont pas assez réalistes. Tous les garçons sont des idiots, mais les héros garçons ne sont jamais des idiots. Ce n’est pas crédible.

Son héroïne préférée c’est Jo March. Elle ne vient pas d’un monde magique mais elle vient du passé donc c’est un peu magique quand même. Jo March ressemble un peu à Elke parce qu’elle a les yeux gris et qu’elle est plutôt maigre. Et puis surtout parce qu’elle aime lire et inventer des histoires. Elke en raconte d’ailleurs parfois à Silke mais Silke n’est pas capable de les écouter jusqu’au bout. Les histoires d’Elke sont toujours compliquées, Silke préfère les contes de fées.

Elke a atteint l’âge où l’on ne croit plus aux contes de fées et aux histoires à dormir debout. Tout est un effet de son imagination. Les « Bip Bip » incessants qui l’empêchent de dormir ne sont certainement que le produit de ses délires.

Silke n’entend pas les « Bip ». Et si Silke n’entend pas les « Bip », c’est que les « Bip » doivent être un produit de l’imagination d’Elke. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.

Dans la maison et dans le jardin, il n’y a rien qui puisse faire « Bip ». Enfin, il y a le four micro-onde, mais il fait un seul « Bip » quand le chocolat est prêt, pas des « Bip » continus. Or, les « Bip » qu’Elke entend sont continus. Ils lui vrillent la cervelle, ils l’empêchent de dormir, ils la tracassent et la taraudent sans cesse. Ils ne s’arrêtent que quand Silke est là.

Quand Silke est là, ça va mieux. Enfin, pas tout le temps. Il y a toujours un moment où Silke énerve Elke. Ce peut-être dans sa manière de jouer les mignonnes en disant des idioties pour se rendre intéressante ou bien dans cette façon qu’elle a de mentir sans se rendre compte que ce qu’elle dit est complètement surréaliste.

Ou tout bêtement le fait qu’elle n’arrive pas à dire « Nul »…

Silke dit « Lune » à la place de « Nul »…

C’est lamentable !

Elke a atteint l’âge où l’on est assez raisonnable pour ne pas taper sa petite sœur trop fort quand elle est agaçante parce qu’on pourrait vraiment lui faire mal. Mais elle n’a pas atteint l’âge où l’on cesse de taper sa petite sœur. Et elle n’atteindra jamais l’âge où une petite sœur cesse d’être énervante puisque les petites sœurs ne cessent jamais d’être énervantes.

Quand Elke et Silke se battent, Silke finit toujours par appeler ses parents en pleurant. C’est un réflexe de petite sœur. Les parents donnent toujours raison à la petite face à la grande et quand la grande souligne cette injustice, ils répondent bêtement :

« Elle est petite, toi tu es la plus forte, c’est facile d’avoir le dessus alors n’en profite pas. »

Ça avait toujours agacé Elke… jusqu’au jour où cette phrase était devenue un souvenir car dans la maison au toit d’ardoises, au jardin forêt et au portail en fer forgé : il n’y a plus de parents.

Alors Silke appelle, elle crie, elle geint, elle pleure dans le vide et Elke la regarde s’agiter en silence avec l’air désolé et triste des adultes impuissants. Elle prend sa sœur dans ses bras et la calme et quand Silke ne pleure plus, elle lui propose de faire quelque chose qui lui plaît.

Elke a atteint l’âge où les larmes des autres mettent mal à l’aise. Elle tâche donc de les apaiser.

Silke pense assez peu à ses parents heureusement. Mais parfois, elle y pense sans y faire attention. C’est quand elle fait un dessin. D’abord Silke, parce que c’est la plus importante, puis Elke sur laquelle elle s’applique un peu, quand même, mais pas autant… Et puis…

Et puis il manque quelque chose ; alors Silke dessine un drôle de grand bonhomme avec des lunettes et un sourire gentil, et une dame jolie qui a les cheveux bruns et bouclés comme Silke, mais longs, comme une princesse.

« Regarde Elke, j’ai fait un beau dessin ! »

Elke regarde poliment, même si elle aurait préféré continuer son livre. Elle regarde et à la vue de la princesse et du monsieur à lunettes : « Bip Bip Bip Bip Bip Bip ». Elle se prend la tête entre les mains. Silke la regarde d’un air inquiet :

« T’as mal ? Elke !! Dis !! Pourquoi tu as mal ?!! Tu me fais peur ! »

Elke se redresse et esquisse une grimace :

« Une migraine, mais là, ça va mieux. »

Elke a atteint l’âge où montrer qu’on a mal, c’est faire le bébé, alors elle ne le montre pas, elle grimace juste. A quoi ça servirait de le montrer ? Il n’y a personne pour apaiser sa peine.

Par contre, Elke apaise Silke quand elle est triste. Parfois, Silke fait des cauchemars horribles. Elle se réveille et elle se précipite dans la chambre de sa sœur, juste à côté.

Elke ne dort jamais vraiment de toute façon, il y a ces « Bip » qui la maintiennent plus ou moins éveillée. Elle a toujours l’air fatigué.

Pour ne pas penser aux « Bip », elle lit.

Quand elle fait des cauchemars, Silke vient interrompre sa lecture, Elke entend alors ses petits pas pressés derrière les murs, juste à côté. La porte grince et la voilà qui entre en pleurant. Son visage grimaçant est boursouflé ; rougi par les larmes et son nez dégouline de morve. Dans ces moments là, Elke trouve très difficile d’être gentille avec Silke.

Elke a atteint l’âge où l’on ne dit plus toujours ce qu’on pense. Où l’on cache parfois son ressenti qui se met à enfler et enfler dans la poitrine et donne à tout un petit goût aigre.

Silke se glisse dans le lit d’Elke et se met à gigoter contre elle. Elle a les pieds glacés.

« J’ai fait un cauchemar ! »

Elke pose son livre et prend sa petite sœur dans ses bras.

« Pauvre bébé, raconte-le. »

C’est toujours le même. Silke rêve que sa sœur l’abandonne, qu’elle part un jour en voyage très loin et qu’elle la laisse derrière. Ça la terrifie. Alors Elke la rassure, lui susurre des mots doux et lui fait des câlins et Silke ferme les yeux, rassérénée.

« Tu me laisseras pas, dis, tu me laisseras jamais et on restera toujours ensemble, marmotte Silke. »

Elke répond oui.

Elke a atteint l’âge où l’on se sent si puissant qu’on ne pourrait pas imaginer le pouvoir des plus petits sur nous.

Le matin, Elke se lève tôt et laisse son lit à Silke qui s’étale comme du camembert. A cause d’elle, elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Aussitôt, elle va faire sa toilette. Elke se brosse les dents face au miroir de la salle de bain. Elle prend toujours trois minutes comme ils le conseillent à la télé. Elle a un petit sablier pour compter, c’est plus facile. Sa brosse à dent, c’est une électrique. Le « Bzzz » couvre les « Bip. »

Le miroir a trois battants ; il reflète une multitude d’Elke à l’infini quand on les replie. Une multitude d’Elke et pas de Silke.

Dans les miroirs, les Elke sont soudain chassées par deux silhouettes qui encadrent l’unique reflet d’Elke.

Elle a l’air malin avec sa bouche pleine de dentifrice. Elle a l’air malin face au monsieur à lunettes et à la princesse.

« Bip »

Les miroirs se brisent.

« Bip »

Elke s’effondre.

« Bip »

La maison aussi.

Elke a atteint l’âge où l’on peut mourir, ou plutôt, elle a toujours eu l’âge où l’on peut mourir. Silke a aussi cet âge là, d’ailleurs.

De la maison au toit d’ardoises, du portail de fer forgé et de la forêt au bout du jardin, il n’y a plus rien. Il n’y a plus qu’Elke.

Elle se rappelle de tout : du sang sur le passage clouté, de la petite main de Silke, à côté d’elle, sa petite main inerte et froide, les cris, les sirènes, sa peur terrible. Elle se rappelle de sa mère, la princesse, et de l’éclat des lunettes de son père à la lumière glauque de l’hôpital.

Et les « Bip » qui ne s’arrêtent plus sont là. Ils ne veulent plus cesser ces « Bip » qui lui disent : « Tu es vivantes ».

Mais Silke, elle, ne les entend pas.

« T’as mal ? Elke !! Dis !! Pourquoi tu as mal ?!! Tu me fais peur ! »

Elke est dans la salle de bain. Elle s’est effondrée par terre et Silke la domine donc de toute sa petitesse. Elke se redresse et caresse la joue de Silke :

« Oh, Silke, ce n’est pas moi qui te fais peur, c’est autre chose, et tu le sais bien. »

Silke ne comprend pas, ou plutôt, elle comprend très bien mais fait semblant que non. Elke le dit, parce qu’il faut le dire :

« Tu es morte, Silke. »

Silke pleure comme un bébé :

« C’est pas vrai ! C’est toi qui es morte !! Tu mens !! C’est toi qui es morte !! »

Elle crie, elle hurle, mais Elke ne la calme pas. Elke la regarde et elle a, elle aussi, envie de pleurer. Silke la sent s’éloigner. C’est déchirant, comme si on lui arrachait les entrailles.

Elke a atteint l’âge où l’on grandit, et c’est douloureux.

Silke, elle, ne grandira plus.

« Me laisse pas Elke !! »

« Bip »

« Tu m’aimes plus c’est ça ?! »

« Bip »

« Elke !! »

« Bip »

« ELKE !! »

« Bip »

« Pars pas !! S’il te plaît !! Me laisse pas toute seule. »

« Bip »

« Elke !! »

« Bip »

« Elke !! Les parents seront tristes de ne plus m’avoir, peut-être… Prends-soin d’eux… »

« Bip »

« On se reverra ? »

« Bip »

« On se reverra. »

« Bip »

La petite Silke sourit bravement. La grande Elke pleure.

« Bip »

Dans l’hôpital, Elke ouvre les yeux.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • La Femme Enfant
    La Femme Enfant, Le 16 novembre 2014 à 19h57

    J'aime beaucoup beaucoup le style! Genre dès le début de la nouvelle la façon dont s'est écrit me l'a fait lire avec une certaine voix, et ça collait bien avec l'histoire finalement (je me comprend, je me comprend).

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