Le dessin de presse, son histoire et pourquoi il doit continuer à exister

Les dessins de presse sont la raison pour laquelle la rédaction Charlie Hebdo a été attaquée le 7 janvier. Retour sur un mode d'expression controversé, mais essentiel.

Le dessin de presse, son histoire et pourquoi il doit continuer à exister

C’était le 7 janvier 2015, c’est presque encore hier. Douze personnes sont décédées à Paris, tuées par balle par deux hommes armés qui ont fait irruption dans la rédaction de Charlie Hebdo. Parmi eux se trouvaient Charb, Cabu, Wolinski, Honoré et Tignous :  leur job, ce n’était pas de formuler l’actu en mots mais en images. Ces grands noms du journal étaient célèbres pour leurs dessins de presse dérangeants, pour lesquels ils ont été attaqués.

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Le dessin de presse, kézako ?

Le dessin de presse, comme son nom l’indique, c’est un dessin publié dans un média et qui a été créé pour ça. Il aborde l’actualité, mais avec un regard décalé, moins sérieux que peut l’être celui des articles ou des reportages, et donc souvent humoristique, voire cynique. L’INA explique :

« Il vise généralement à provoquer, à faire réfléchir, à émouvoir ou encore à dénoncer. »

Le dessin de presse se présente souvent — mais pas toujours — sous la forme d’une caricature. Il est réalisé à la main, en noir et blanc ou en couleurs. Celui qu’on connaît de nos jours a un graphisme plutôt simplifié, proche de la BD. A la base, les dessinateurs de presse sont des artistes, et ils n’ont pas tous le statut de journaliste, même s’ils peuvent posséder une carte de presse, délivrée au titre de « reporters-dessinateurs ».

Des dessins de presse, tu peux en trouver dans presque tous les journaux et magazines en France, et dans les publications étrangères. Les quotidiens comme Le Monde, Marianne, Le Parisien, mais aussi le New York Times ou le Washington Post ont leurs dessinateurs attitrés, parfois en place depuis des années.

Chez nous, ce type d’illustration est surtout la spécialité des journaux satiriques Charlie Hebdo, Siné Hebdo (créé par un ancien de Charlie) et Le Canard Enchaîné, journal papier qui ne contient pas une seule photo mais est entièrement illustré par des plumes. Les dessins de presse sont aussi publiés sur le Web, comme sur le site Bakchich, qui a choisi de proposer ses infos sous l’angle de l’humour acerbe.

Petite histoire du dessin de presse

En fait, l’idée de se moquer par le dessin n’est pas née de la dernière plume : les plus vieilles caricatures remontent à l’Antiquité ! D’après l’INA, la caricature est vraiment devenue professionnelle à la Renaissance, mais on ne sait pas vraiment si la première du genre a été réalisé par un Italien ou dans un journal des États-Unis.

Rue89 explique que que ces dessins satiriques se sont multipliés pendant la Révolution française, notamment grâce à la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui défend la libre communication des pensées et des opinions et autorise les citoyens à écrire et imprimer librement (ce qui n’empêche pas que certains dessinateurs soient censurés et menacés).

Plusieurs journaux satiriques illustrés ont ensuite été créés dans les années 1830, comme La Caricature ou Le Charivari. Les dessinateurs en ont profité pour critiquer le pouvoir politique. Honoré Daumier atterrit ainsi au tribunal pour une caricature du roi Louis-Philippe, et pour se défendre, donne le célèbre dessin des Poires : repris dans La Caricature en 1831, l’illustration montre le roi Louis Philippe qui se transforme peu à peu en fruit.

Lespoires-Daumier

On progresse, on progresse : le développement de l’imprimerie au XIXème fait aussi beaucoup pour la diffusion des dessins de presse. Et bam, le 29 juillet 1881, voilà que débarque la fameuse loi sur la liberté de la presse, qui permet de publier sans autorisation préalable de la part du pouvoir.

Mais le vrai grand boom du dessin de presse a lieu dans l’entre-deux guerres, entre 1919 et 1939. C’est à partir de ce moment que les dessinateurs ont eu la possibilité d’être reconnus comme des journalistes, et plus seulement comme des artistes, grâce à la création d’un statut particulier. À ce moment, tout un tas de journaux satiriques ont été lancés, relancés ou sont devenus particulièrement actifs : L’Assiette au beurre, Le Rire, Le Canard enchaîné

Après la Seconde Guerre Mondiale, une grande partie des journaux engagés a disparu, mais les dessinateurs ont continué à publier dans la presse généraliste. Le style du dessin de presse français a aussi évolué au fil du temps : au XIXème, il était réaliste, et il s’est simplifié au XXème siècle, notamment à partir des années 1960.

Les plumes célèbres des dessins de presse

Parmi ces artistes du journalisme, certains ont marqué et marquent encore leur époque, grâce à un ton particulièrement caustique. Ceux de Charlie Hebdo qui ont été tués le 7 janvier étaient des grands noms du dessins de presse du XXIème siècle.

  • Charb (Stéphane Charbonnier)

Charb a participé à relancer Charlie Hebdo et en est devenu le directeur de publication en 2009. Son style est facilement identifiable : ses personnages ont souvent un gros pif, les yeux ronds et parfois la peau jaune. Tu as peut-être déjà croisé ses illustrations sans connaître son nom, puisque c’est lui qui signait les dessins du journal pour enfants Mon Quotidien Il a aussi créé les personnages de Maurice et Patapon — un chien obsédé sexuel et un chat sadique.

  • Cabu (Jean Cabut)

Cabu a travaillé pour le journal satirique Hara-Kiri, créé dans les années 1960, puis pour Charlie Hebdo. Ses dessins traduisent « son anti-militarisme et sa vision désabusée de la société », et il fait surtout de la caricature engagée à gauche. Ses personnages à lui, c’est le Grand Duduche, un lycéen maladroit, et le « beauf », qui singe le Français moyen. Il a dessiné aussi pour le Nouvel Observateur, Rock and Folk, Le Monde et Le Figaro. À savoir que Cabu était le papa de Mano Solo, qui avait lui choisi la musique pour dénoncer.

http://twitter.com/nicolasnibat/status/552954055505760256

  • Wolinski (Georges de son prénom)

Wolinski a participé à la création d’Hara-Kiri, mais avant ça, il a fondé un autre journal satirique au moment des manifestations de mai 68 : L’Enragé, créé avec un autre dessinateur, Siné. Son style : les personnages à gros nez, et les croquis du corps des femmes, pour lesquelles on dit qu’il avait une « obsession sexuelle », avec un humour presque paillard. Il a aussi bossé pour L’Humanité, Le JDD, Le Nouvel Observateur et Paris Match.

  • Tignous (Bernard Verlhac)

Son pseudo lui a été inspiré par sa grand-mère, qui le surnommait « petite teigne ». Depuis les années 1980, ce caricaturiste a travaillé essentiellement pour Charlie Hebdo et Marianne. Il a fait aussi du dessin d’audience, un type d’illustration qui consiste à dessiner pendant les procès où il est interdit de prendre des photos. Ses dessins ont aussi été utilisés en support au débat d’émissions télévisées, comme chez Laurent Ruquier.

  • Honoré (Philippe de son prénom)

Il a commencé dans la presse locale, avant de dessiner pour Le Monde, Libération, Les Inrockuptibles, Le Magazine littéraire, Lire, L’Évènement du jeudi, La Vie ouvrière et Hara-Kiri. Son style est plus graphique que celui de ses collègues de Charlie Hebdo ; il utilise peu de mots ou fabrique des rébus illustrés. Si tu n’as jamais lu ces journaux, sache qu’il a aussi illustré plusieurs couvertures du Petit Larousse

D’autres dessinateurs francophones qui publient dans la presse :

  • Plantu (Jean Plantureux)

Il est entré au Monde en 1972, et publie tous les jours un dessin à la Une du journal. Il a une réputation de dessinateur « tiers-mondiste » et fait surtout des œuvres politiques.

  • Jacques-Armand Cardon et André Escaro

Ils sont tous deux dessinateurs pour Le Canard Enchaîné. Cardon dessine les puissants pour mieux les ridiculiser, tandis qu’Escaro illustre notamment la rubrique La Mare aux Canards, qui compile des échos politiques.

  • Pétillon (de son prénom René)

Il est à la fois dessinateur de presse, pour Le Canard Enchaîné, et illustrateur de bande dessinée : il a notamment créé le personnage de Jack Palmer, le héros de L’Enquête Corse, une BD adaptée au cinéma en 2004.

Et il existe encore bien d’autres dessinateurs de presse. Je ne peux pas tous les citer ici, mais voici quelques noms de la presse étrangère pour te donner une idée : Steve Bell sur The Guardian (Angleterre)Ajit Ninan sur The Times of India (Inde), Ed Subitzky sur The New Yorker et The New York Times (États-Unis)…

Dessins de presse : La liberté d’expression VS les sujets tabous

Parce qu’il dénonce et qu’il moque, le dessin de presse est tout sauf consensuel. Il flirte constamment avec le politiquement incorrect, et met parfois franchement ses bottes dedans. Il s’attaque à un certain nombre de sujets encore considérés comme tabous : la religion, la politique, la sexualité…

Le documentaire Fini de rire, diffusé par Arte en 2013 et en maintenant en accès libre sur le Web, interrogeait différents dessinateurs de presse à travers le monde sur leurs rapports avec la liberté d’expression. Est-ce qu’on peut rire de tout ? Est-ce qu’on peut tout exprimer avec un dessin de presse sous prétexte qu’on ne le « dit » pas vraiment ?

http://www.dailymotion.com/video/x2e7s8g_fini-de-rire_tv

La ligne à ne pas franchir varie selon les pays, mais la censure des dessins de presse existe partout. Les dessinateurs français lui ont d’ailleurs collé un visage (dessiné, évidemment) : celui de Madame Anastasie, un personnage né dans les années 1870, qui ressemble à une femme à l’air antipathique armée de grands ciseaux.

La censure des dessins de presse peut intervenir a posteriori, par l’interdiction de la publication des dessins, mais elle existe avant même qu’ils sortent dans la presse. Un des intervenants de Fini de rire explique :

« Je sais parfaitement quels sont les thèmes que je ne peux pas aborder, ou en tout cas d’une certaine façon. Je crois que pour ça tous les dessinateurs s’autocensurent. »

Dans tous les cas, la rédaction qui choisit les dessins publiés peut demander des modifications. En France, il n’y a qu’un journal où les dessinateurs ont le dernier mot sur le contenu de leurs dessins, et pour cause : ils en sont les fondateurs ! Encore une fois (tu l’as peut-être deviné), il s’agit de Charlie Hebdo.

En fait, le plus compliqué, pour les dessinateurs, mais aussi pour leurs lecteurs, est de savoir jusqu’où on peut aller dans la liberté d’expression. Sur RFI, Michel Kichka, dessinateur de presse à Jérusalem, avoue :

« Dans un dessin de presse, on est très exposé et on est complètement à nu. Comment on sait où sont nos limites ? On le sait le jour où on les dépasse. »

La caricature passe par l’utilisation des clichés, l’exagération des stéréotypes communautaires. Parfois, les dessinateurs franchissent la limite de ce qui est jugé acceptable vis-à-vis des communautés caricaturées. Au cours des siècles, les dessinateurs ont été et sont encore régulièrement condamnés par la justice, car accusés d’être racistes ou antisémites.

Le sujet de la religion est particulièrement délicat. En 2006, puis en 2012, Charlie Hebdo a publié des caricatures de Mahomet. Ces dessins de presse ont fait polémique : une partie des musulman•e•s les a très mal reçus, les percevant comme un blasphème. La question de savoir si c’était ou non une insulte a beaucoup divisé les médias et les politiques. La justice française avait tranché en faveur de Charlie Hebdo.

À lire aussi : Je suis musulmane, et je suis Charlie

Faites des dessins de presse, encore !

Bien sûr, le contenu des dessins de presse n’est pas toujours blanc comme neige. Il est même salutaire et important de rester critique vis-à-vis de ce mode d’expression. Mais jamais un dessin ne justifie qu’on tue ses auteurs. Supprimer quelqu’un pour l’empêcher de s’exprimer, c’est de la censure, dans ce qu’elle a de pire.

Parce qu’elles provoquent le débat, ces images doivent exister. Si tu es choqué•e ou amusé•e, c’est que quelque part, le dessin de presse a rempli son but premier (sans tuer personne), celui de faire réfléchir au monde qui nous entoure, comme l’explique Nicolas Vadot, dessinateur pour le Vif/L’Express (un hebdo de Belgique francophone) :

« Le dessin est une autoroute vers l’inconscient, et le dessin politique est là pour rappeler aux adultes qu’ils furent jadis des enfants, avant de s’embrumer le cerveau et le coeur de tant de combats vains ou de fanatisme ignoble. Et c’est pour ça qu’il dérange, car il nous rappelle à nous-mêmes. »

Les dessinateurs ont le pouvoir de mettre en images ce que les journalistes ne peuvent pas écrire, ce dont ils n’ont pas le droit de parler. Le dessinateur marocain Khalid Gueddar considère même que son métier est celui d’un « bouclier contre le pouvoir ».

Parce qu’il est une image, le dessin de presse a aussi une force de frappe qui n’est pas la même que celle du texte. Dans Fini de rire, le dessinateur américain Paul Danziger, explique que le dessin « attire le regard, ça va droit au cerveau », ce que confirme Avi Katz, autre crayon de la presse, israélien cette fois-ci :

« Le fait qu’un dessin, parfois, puisse faire enrager des dictateurs ou des fanatiques, au point qu’ils soient prêts à tuer à cause ce dessin, montre le pouvoir de ce dessin. Cela nous rappelle à quel point un dessin peut être fort quand il touche dans le mille. »

À lire aussi : L’hommage d’Alison Wheeler et des dessinateurs de presse à Charlie Hebdo

Fini de rire se termine sur cette citation :

« La liberté d’expression est la clé pour comprendre la liberté. »

Pour aller plus loin sur le dessin de presse…

France 3 rediffuse ce vendredi 9 janvier à 22h45 le film de Stéphanie Valloato, Caricaturistes, fantassins de la démocratie, présenté au festival de Cannes en 2014, qui montre douze dessinateurs de presse de différentes nationalités, dont Plantu, dans leur travail quotidien.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MayuraTama
    MayuraTama, Le 12 janvier 2015 à 11h09

    Merci pour cet article :)

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