« Danish Girl », l’histoire vraie de Lili Elbe dépeinte à l’écran

Le film Danish Girl porte à l'écran la transition de Lili Elbe, à travers ses mémoires, ses lettres, et celles de son ex-épouse Gerda Wegener. Elle fut la première femme trans à être opérée, dans les années 1930.

« Danish Girl », l’histoire vraie de Lili Elbe dépeinte à l’écran
Cette critique ne gâche pas l’intrigue du film Danish Girl, mais parle d’éléments qu’on peut lire dans Man into Woman: The First Sex Change, le livre dont il est inspiré.

Danemark, début du XXème siècle. Einar Wegener est un peintre renommé, qui connaît un certain succès. Son épouse, Gerda, a plus de difficultés à percer dans ce milieu, malgré la qualité de son travail. Le génie se remarque-t-il moins lorsqu’il prend un avatar féminin ?

Einar et Gerda ont une relation fusionnelle, si bien qu’on les perçoit comme un solide couple d’amitié, avant d’être un couple marié. Mais Einar a un secret, qui perce les années de déni le jour où son épouse lui demande d’enfiler des bas pour remplacer son modèle absent, une danseuse qui se fait désirer.

Amusée par l’idée d’exploiter le côté androgyne d’Einar, Gerda l’encourage à s’habiller et se maquiller en femme pour se rendre à un bal. Le personnage de « Lili », alter ego féminin d’Einar, fera des apparitions de plus en plus fréquentes… Jusqu’à ce qu’elle réalise que c’est « Einar » qui est un déguisement, une façade, un écran à sa véritable identité.

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Eddie Redmayne est très convaincant dans les oscillations de genre (lire ci-dessous), mais c’est surtout la performance d’Alicia Vikander que je tiens à saluer : c’est elle qui m’a le plus émue, du début à la fin du film, dans le rôle de Gerda Wegener. On imagine pourtant que toutes les étapes qu’elle traverse ne sont rien comparées aux épreuves qu’Einar brave pour « devenir Lili ». Alicia Vikander donne une telle profondeur à cette position de témoin extérieur que même sans pouvoir véritablement comprendre la souffrance de Lili, on mesure son intensité à travers les émotions de Gerda.

Alicia Vikander d’ailleurs a été nommée aux Golden Globes en meilleure actrice dans un second rôle, finalement remporté par Kate Winslet.

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L’histoire vraie de Lili Elbe, selon ses mots

Danish Girl est tiré de deux livres. En 2000, David Ebershoff publie un roman librement inspiré de la vie de Lili et Gerda, mais bien avant, en 1933, paraissait le premier ouvrage sur la vie de Lili : Man into Woman: The First Sex Change.

« Man into Woman », c’est-à-dire « d’homme à femme », est le témoignage de Lili. C’est seulement un témoignage, le sien, une expérience, la sienne.

Ce livre — celui basé sur les écrits de Lili Elbe — et ce film sont un témoignage : ils n’ont bien sûr pas vocation à représenter une vérité générale sur la transidentité, et encore moins sur la diversité des histoires et situations individuelles. C’est l’histoire de Lili Elbe, pas celle de « LA première femme trans opérée », comme si toutes les autres après, et toutes celles d’avant qui n’ont pas été opérées, devaient nécessairement s’y reconnaître.

De plus, selon ses recherches et ses examens, Lili aurait plutôt été intersexe (des ovaires ont été trouvés dans son abdomen).

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Un témoignage, celui de son époque

Je comprends le choix de retenir Eddie Redmayne pour interpréter Lili Elbe, après avoir lu son journal

J’ai lu quelques critiques acerbes contre ce film, qui tiennent énormément à l’époque dans laquelle il s’inscrit. Le choix d’un acteur masculin pour interpréter une femme a été regretté, et il est vrai que les acteurs et actrices trans peinent suffisamment à être reconnu•es, sans qu’on attribue les rôles qui pourraient leur correspondre « naturellement » à des comédien•nes.

Il faut cependant noter qu’une actrice trans (Rebecca Root) a participé au film, dans lequel elle joue une infirmière. Et c’est bien le but ultime de la lutte pour la reconnaissance des trans dans le cinéma : qu’ils et elles soient retenu•es pour tous les rôles, et pas uniquement ceux de personnages trans stéréotypés (comme ceux de prostitué•e•s, drogué•e•s, etc.)

Ceci étant dit, dans le cas du personnage de Lili Elbe, après avoir lu son journal, je comprends le choix du réalisateur de retenir un acteur comme Eddie Redmayne.

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Contrairement au discours très actuel que nous avons à propos du genre, dans les années 20-30, le masculin et le féminin étaient deux « cases » distinctes, cloisonnées — bien plus qu’à notre époque. Leurs codes respectifs n’avaient pas à être bafoués. Aujourd’hui encore, un homme peut difficilement porter un vêtement estampillé « féminin » (de type robe ou jupe) sans attirer au mieux des regards, au pire des réactions violentes, alors imaginez le scandale dans la société du début du XXème siècle…

Einar a été assigné au genre masculin à la naissance, et Lili a grandi à l’intérieur

Einar a été assigné au genre masculin à la naissance, et Lili a grandi à l’intérieur. Elle prend de plus en plus de place, jusqu’à ne plus pouvoir « être contenue dans le corps d’Einar ». Il n’y a pas, dans le film, de voix off qui permette au spectateur de suivre cette affirmation du personnage féminin ; c’est donc à travers les réactions de l’entourage, et notamment la relation entre Einar, Lili et Gerda que la nécessité de la transition se matérialise, jusqu’à devenir impérative.

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La féminité en 1930

Ce n’est pas surprenant, mais en 1930, « le féminin » s’exprime énormément par l’apparence, la coquetterie, un goût pour les futilités. Gerda et Lili elles-mêmes tiennent des propos profondément sexistes dans leurs écrits. Aujourd’hui encore, ne pas être conforme aux représentations socialement acceptées de son genre nous expose à des réactions désapprobatrices, violentes.

Alors lorsqu’Einar explique qu’il pense « en réalité, je suis une femme », il a laissé Lili prendre possession de son corps, apprendre à le mouvoir, l’habiller, à s’en servir « en tant que femme » — expression qui n’a plus autant de sens en 2016, mais qui était une réalité concrète en 1930.

C’était, en plus, une époque à laquelle le sexe et le genre étaient nécessairement liés : or on sait aujourd’hui qu’être un homme, une femme, ou un autre genre est une identité personnelle, intime, pas forcément liée à l’aspect de ses organes génitaux.

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Dans Danish Girl, le postulat est au contraire que les deux sont liés, même si on perçoit déjà les failles de cette logique, puisque Lili « apparaît » et s’affirme totalement alors que son corps est toujours celui d’Einar.

De nos jours, on ne parlerait pas du « corps de l’un ou de l’autre » : comme l’expliquait très bien Sophie Labelle dans sa bande dessinée Assignée Garçon, une fille trans n’a pas « un corps de garçon » : elle a un corps, le sien, et si vraiment on veut savoir si c’est « un corps de fille ou de garçon », c’est très simple. Vu qu’elle est une fille, elle a donc un corps de fille.

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Pourquoi j’ai aimé Danish Girl

J’aime les films « historiques » qui nous renvoient une critique de la société à travers le miroir de la toile. L’histoire de Lili s’inscrit dans une vision extrêmement stéréotypée de la féminité, qui vue depuis notre époque, choque légitimement celles et ceux qui souffrent encore de la rigidité de ces « cases de genre ».

Mais ce qui m’a davantage touchée, c’est à quel point nous, en 2016, sommes en retard, en tant que société, sur des histoires semblables à celle de Lili. Lorsqu’une personne vous dit ne pas être ce que vous avez déduit de son apparence, ça ne devrait pas être si compliqué de répondre « ah ok ». Une personne trans ne devrait pas avoir à « se conformer » à quelque stéréotypes que ce soient pour être acceptée, et voir son identité respectée.

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Nous n’avons plus aujourd’hui l’excuse de l’époque ou de l’ignorance pour excuser notre intolérance

Et c’est en ça que la présence de Gerda, et la façon dont sa relation à Einar puis à Lili évolue, est un exemple inspirant. Danish Girl n’a pas la prétention « d’éduquer » qui que ce soit, il n’a pas l’ambition d’être un porte-étendard de la cause trans en 2016. C’est juste un film, juste un témoignage romancé, celui d’une pionnière malgré elle, qui nous renvoie aujourd’hui des leçons et des questions bien sévères pour nous, car nous n’avons plus l’excuse de l’époque et de l’ignorance pour excuser notre intolérance.

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Les proches de Lili, à commencer par son épouse, avaient une compréhension figée du sexe et du genre. Nous savons aujourd’hui que la réalité est un spectre, pas une opposition binaire masculin/féminin. Et pourtant, ils et elles réussissaient à comprendre ce que Lili traversait ! Un médecin l’a écoutée, et l’a aidée ; comment se fait-il que près d’un siècle plus tard, les personnes trans aient toujours les pires difficultées à être respectées et accompagnées par le corps médical, en France, ce dont témoignait Salomé en 2014 ?

« À l’heure où nos voisins européens suppriment peu à peu l’obligation de stérilisation, en France, le changement d’état civil n’étant toujours pas encadré, nous sommes à la merci du bon vouloir du juge administratif, lequel demande généralement la preuve de notre stérilisation, et ce malgré une circulaire du Ministère de la Justice et la condamnation de la France par 7 agences de l’ONU. Et demandera souvent à un médecin légiste expert auto-proclamé de donner son avis sur la question. »

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Ce qui avait l’air « compliqué » en 1930, devrait être devenu « normal » en 2016

Lili Elbe a fait plus qu’enfoncer des portes : elle a ouvert une voie, un chemin, pour toutes les personnes qui ont été assignées à un genre qui n’est pas le leur. Ce qui avait l’air « compliqué », presque impossible en 1930 devrait être limpide, évident, « normal » en 2016.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • NinonDG
    NinonDG, Le 15 mai 2016 à 21h41

    Boadicée
    C'est le même scénario que Laurence Anyways au final : une fille trans fait son coming-out, sa copine est surprise mais l'accompagne dans sa transition, au début du moins, jusqu'à ce que à un moment elle n'en puisse plus (parce qu'elle a l'impression de perdre la personne qu'elle aimait) et la quitte. Et même si le personnage central officiel c'est la personne trans, le vrai personnage central, celui auquel le public est censé s'identifier, c'est la copine.

    Au moins dans Laurence Anyways, Laurence ne meurt pas à la fin pour plus de drama et de pathos...
    Exactement. En tant que femme cisgenre hétéro, c'est Gerda qui m'a fait pleurer. C'est pas ce que je voulais voir et ressentir ^^' Je comprends mieux le boycott.
    Surtout que la seule évocation des termes "Danish girl" dans le films désigne Gerda et non Lily. Pas sur qu'il ait tout compris à l'Académie quand ils ont remit l'oscar de la meilleure actrice dans un SECOND rôle à Alicia Vikander ^^'

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