Les comptines traumatisantes de notre enfance #2

Les comptines de notre enfance nous rappellent bien des souvenirs, mais parfois aussi d'étranges malaises... Retour sur quelques tendres traumatismes.

Les comptines traumatisantes de notre enfance #2

Quand on était petit•e•s, certaines chansons créaient en nous un étrange sentiment de malaise. On ne savait pas vraiment pourquoi… Et tout le monde s’obstinait à nous les chanter malgré tout.

Jack Parker en avait déjà parlé en 2011 dans son recueil des comptines traumatisantes de notre enfance mais ce qui est fascinant, c’est que le sujet est inépuisable. Posons-nous alors la question : pourquoi autant de chansons creepy pour petites têtes blondes (ou brunes) (ou rousses) ?

Doit-on soupçonner le lobby des pédopsychiatres ? À qui profite le meurtre de notre innocence ?

Il était un petit navire

On a tous chanté cette chanson un jour pour embêter un adulte lors de vacances à la mer. Le côté répétitif du « ja-ja-jamais navigué o-hé o-hé » faisait notre joie.

Mais en général on s’arrêtait dès la première strophe :

« Il était un petit navire,
Il était un petit navire
Qui n’avait ja-ja-jamais navigué
Qui n’avait ja-ja-jamais navigué
Ohé ohé ! »

Et tant qu’on en reste là, tout va très bien. Bon, c’est dommage pour le petit navire qui n’avait jamais navigué, ce n’est jamais facile une première fois, mais l’empathie de l’enfant pour les navires est assez limité.

Le problème c’est que cette chanson n’est pas du tout une chanson pour enfants ! C’est une chanson de marins qui s’est retrouvée dans nos crèches au bout de deux siècles. Voyez plutôt :

« Au bout de cinq à six semaines,
Les vivres vin- vin- vinrent à manquer
Les vivres vin- vin- vinrent à manquer
Ohé ! Ohé ! »

À ce moment là, vous commencez à vous méfier un peu de la chanson. Cette histoire de vivre qui manquent en pleine mer, ça sent pas bon les embruns. Vous avez raison :

« On tira à la courte paille,
Pour savoir qui, qui, qui serait mangé,
Pour savoir qui, qui, qui serait mangé,
Ohé ! Ohé ! »

Hum.

« Le sort tomba sur le plus jeune,
Le mousse qui, qui, qui s’mit à pleurer
Ohé ! Ohé ! »

…mais que fait la DASS ?! Christine Boutin ?

Dans la suite de la chanson on assiste à la traditionnelle hésitation : doit-on le frire, le griller… Et pendant que tout ce petit monde se lèche les babines à l’idée de manger un enfant, le gosse prie et des poissons finissent par tomber dans le petit navire, lui évitant une mort atroce. Mort atroce qui depuis est devenue le sujet d’une comptine… Pour enfants. 

Notons, pour parfaire l’ironie de la situation, que dans une autre version l’enfant n’est pas sauvé et que la dernière strophe est en conséquence :

 « Le sort tomba sur le plus jeune
Le sort tomba sur le plus jeune
C’est donc lui qui-qui-qui sera mangé
C’est donc lui qui-qui-qui sera mangé
Ohé ! Ohé !»

En terme de pédagogie, le cannibalisme, ça se place comment entre Françoise Dolto et Marcel Rufo ?

Enfin la chanson touche au sadique le plus sublime lorsque face à votre petite nièce ou votre petit neveux en larmes à l’idée de se faire rôtir par des marins affamés vous chantez le final :

« Si cette histoire vous amuse,
Si cette histoire vous amuse
Nous allons la, la, la recommencer
Nous allons la, la, la recommencer
Ohé ! Ohé ! »

Mais nous cette histoire ne nous amuse pas, espèce d’infâme pédo-cannibale ! Et je ne veux pas qu’elle recommence ! Personne ne veut ! Chantons plutôt une autre chanson.

Roule la galette, la galette

Quand je disais qu’un enfant n’avait que peu d’empathie pour un navire, j’exagérais un peu.

En fait on peut assez facilement susciter son empathie en personnalisant un objet quelconque. Quand cet objet est inanimé, on appelle ça une réification et c’est exactement ce qu’il se passe dans cette histoire de galette qui chante sa fameuse comptine pour fuir ses prédateurs :

« Je suis la galette, la galette, la galette
Je suis faite avec du blé
Ramassé dans le grenier
On m’a mise à refroidir
Moi galette, moi galette
On m’a mise à refroidir
Mais j’ai mieux aimé courir
Attrape-moi, si tu peux… »

Je raconte cependant moins bien les histoires que le Père Castor devant lequel je vais donc m’effacer :

Cette galette, quand on est enfant, on s’y attache vraiment : elle représente notre envie d’indépendance et on peut même imaginer une métaphore concernant les grains de blé des deux « parents » paysans pauvres.

On s’identifie donc à cette modeste galette et l’on frémit avec elle lorsqu’elle rencontre le loup et chacun de ses obstacles. Pourtant, comme dans un épisode de Walking Dead, la mort survient lorsqu’on s’y attend le moins et notre galette se voit gobée par le rusée Renard :

« Il lui dit qu’il n’entend plus très bien et qu’il aimerait que la galette se rapproche de lui pour lui rechanter la chanson.
Sans se méfier, la galette saute sur le nez du renard pour mieux de se faire entendre, elle commenca sa chanson, mais…
HAM !!!!  le renard l’avait mangée. »

Tout ça pour ça.

Comment dire plus concrètement aux enfants : « Ne va surtout pas dehors ! C’est dangereux ! » ?

Le problème de cette comptine qui nous met si mal à l’aise quand on est enfant c’est qu’elle est basée sur la culpabilisation : ne quitte surtout pas le foyer familial, sinon tes pauvres parents qui ont tout sacrifié pour toi n’auront rien à se mettre sous la dent. Même le Père Castor en rajoute une couche :

— Et les deux pauvres paysans, ils ont tout perdu ?
— Parce que la galette ne voulait pas se laisser croquer.

Pauvre, pauvre galette incomprise.

Au clair de la lune

Il y a un moment, dans une carrière journalistique, où il faut savoir prendre des risques. Oser dénoncer ce que plus personne n’ose dénoncer.

Ça a l’air innocent comme ça. Vous voulez chanter ça à vos enfants, neveux et nièce plus tard :

« Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume
Pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte,
Je n’ai plus de feu ;
Ouvre-moi ta porte,
Pour l’amour de Dieu. »

Sombre fou ! Pourtant à présent vous savez que la première strophe d’une comptine est toujours trompeuse. Néanmoins lorsque je vous parle de symbole phallique à propos de cette chandelle morte vous haussez le sourcil l’air peu convaincu. Très bien. Passons à la suite :

« Au clair de la lune,
Pierrot répondit :

« Je n’ai pas de plume,
Je suis dans mon lit.
Va chez la voisine,
Je crois qu’elle y est,
Car dans sa cuisine
On bat le briquet. »

Cette histoire de voisine commence à ressembler à un film pornographique Est-Allemand mais pour l’instant vous n’avez aucune preuve.

Bon, l’expression « battre le briquet » depuis le XVIIIème siècle signifie également faire la cour à une femme, avoir un rapport sexuel voire plus directement avoir des brûlures aux genoux dues à des frottements (selon l’Internaute)… Mais nous avons là l’esprit mal placé, c’est sans doute une coïncidence.

« Au clair de la lune,
L’aimable Lubin
Frappe chez la brune,
Ell’ répond soudain :

— Qui frapp’ de la sorte ?

Il dit à son tour :

— Ouvrez votre porte
Pour l’amour de Dieu ! »

Admirez la subtilité de la démarche. Depuis les témoins de Jéhovah on avait pas vu mieux pour s’introduire chez une dame à des heures indues. Quand au terme « Lubin » c’est un dérivé du latin « Lupus », le loup… Nom fréquemment donné aux personnages de comédie légère.

À ce stade nous sommes toutes et tous d’accord je pense pour accorder une confiance très limité au caractère platonique de cet : « amour de Dieu ». Nous avons raison :

« Au clair de la lune,
On n’y voit qu’un peu.
On chercha la plume,
On chercha le feu.
En cherchant d’la sorte,
Je n’sais c’qu’on trouva ;
Mais je sais qu’la porte
Sur eux se ferma… »

Et vous chantez cette chanson à des enfants en quête de sommeil paisible…

Bravo ! Je ne vous félicite pas !

Si les chansons pour enfants sont aussi souvent hors sujet par rapport à leur public c’est souvent parce qu’elles n’étaient pas, originellement, destinées aux enfants !

Le bon roi Dagobert à la culotte à l’envers, mais également « l’Empereur sa femme et le petit Prince » sont des chansons qui se moquent plus ou moins gentiment des hommes politiques de leur temps, respectivement Louis XVI et Napoléon III.

Les chansons de marins ou les paillardes sont tout autant susceptible de susciter la confusion avec leurs airs entraînants…

Méfiez-vous donc des contrepèteries et autres jeux de mots si vous voulez préserver les oreilles chastes des tout-petits, car il ne faudra pas s’étonner si par la suite on retrouve ces jeunes gens à fumer des cigarettes cachés derrière la voiture de Papa et à festoyer à coups de Banga frelaté !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Scarf
    Scarf, Le 9 octobre 2016 à 9h13

    Alors du coup c'est une "personnification" de la galette, qui peut être considérée comme un "objet" auquel on donne la parole (l'inverse de la réification).

    Au sujet des comptines, en effet c'est toujours drôle de connaître le vrai sens de leurs paroles et leurs origines, cependant elles jouent le même rôles que les contes dont parle Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fée : "Je tiens à souligner qu'il faut se garder de les approcher, lorsqu'on les raconte, avec des intentions didactiques. Si, en écoutant des contes de fées, l'enfant est capable de progresser, ce résultat n'a jamais été voulu consciemment par ceux qui, dans un lointain passé, ont inventé ces histoires ni par ceux qui, en les répétant, les ont transmises de générations en générations.(...) Raconter un conte de fées, exprimer toutes les images qu'il contient, c'est un peu semer des graines dans l'esprit de l'enfant. Certaines commenceront tout de suite à faire leur travail dans le conscient ; d'autres stimuleront des processus dans l'inconscient. D'autres encore vont rester longtemps en sommeil jusqu'à ce que l'esprit de l'enfant ait atteint un stade favorable à leur germination, et d'autres ne prendront jamais racine."

    Attention donc à ne pas rationaliser ces contes et comptines lorsqu'on les raconte aux plus petits. Elles n'ont pas le même sens pour un enfant en pleine construction psychologique et pour un adulte qui a eu le temps de se construire un système de références plus figé.

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