Joris Chamblain et Aurélie Neyret (« Les Carnets de Cerise ») – Interview

« Les Carnets de Cerise » est une magnifique BD jeunesse qui plaira aux grand-e-s comme aux petit-e-s. Elsa a pu interviewer les auteurs, Joris Chamblain et Aurélie Neyret !

Joris Chamblain et Aurélie Neyret (« Les Carnets de Cerise ») – Interview

Les Carnets de Cerise était sélectionné en jeunesse à Angoulême, et fait partie de mes coups de cœur parmi les sorties de l’an passé. C’est une très belle bande dessinée jeunesse ; il serait dommage de passer à côté sous prétexte qu’on est grand ! Le dessin est superbe, et l’histoire pleine d’humour et de poésie. Pour en savoir un peu plus sur Cerise, et l’enquête qu’elle mène dans le tome 1, ma chronique est par ici.

Joris Chamblain et Aurélie Neyret étaient présents à Angoulême, l’occasion de leur poser quelques questions !

Pouvez-vous vous présenter et nous raconter un peu votre parcours ?

Joris Chamblain– Joris Chamblain, scénariste. Je suis tombé dans la BD quand j’étais tout petit, j’ai fait du fanzine pendant 6-7 ans. J’ai signé mon premier contrat en 2009 pour un album de commande chez Bac à BD qui s’appelait La Recherche d’Emploi. J’ai eu la chance d’avoir deux histoires courtes publiées dans le Lanfeust Mag. Et après j’ai écrit, entre autres, un petit scénario qui s’appelle Les Carnets de Cerise.

Aurélie Neyret – Je suis Aurélie Neyret, à la base je suis illustratrice. Je travaille pour J’Aime Lire, Je Bouquine, un magazine d’histoire pour les enfants… J’avais fait quelques petites parutions BD dans des collectifs, mais je n’avais jamais eu la motivation de faire un album entier jusqu’à ce que Joris me propose Les Carnets de Cerise.

Comment est-ce que vous résumeriez cette BD en quelques mots ?

Joris Chamblain – C’est l’histoire d’une jeune fille qui veut devenir romancière, et qui pour cela observe les gens et essaie de comprendre le monde des adultes. Dans chaque histoire, elle apprend en observant.

Aurélie Neyret – Et là, elle fait la découverte d’un monsieur mystérieux qui entre dans la forêt avec ses pots de peintures… C’est l’histoire de leur rencontre en fait.

Comment est née l’idée de cette histoire ?

Joris Chamblain – En fait à la base c’est une histoire que j’avais écrite pour une autre dessinatrice. De par son blog, j’avais trouvé des récurrences sur les couleurs, le monde de l’enfance, les animaux, et j’ai brodé une histoire à partir de tout ça. Finalement ça n’a pas pu se faire avec elle, donc je suis partie en quête de quelqu’un d’autre. J’ai découvert Aurélie grâce à son travail sur son blog, et quand elle a dessiné Cerise à sa façon, c’est là que le projet a pris son essor pour devenir ce qu’il est.

Comment s’est passée la rencontre avec Barbara Canepa (la directrice de la collection Métamorphoses) ?

Aurélie Neyret – En fait Barbara m’avait contactée parce qu’elle avait vu mon travail et l’aimait bien. Elle m’avait dit qu’elle souhaitait que je fasse un livre dans sa collection, mais il n’y avait pas d’histoire pour moi. Les thèmes qu’elle m’avait proposés ne me plaisaient pas trop, mais je lui ai dit qu’on avait un projet avec Joris. On l’a aussi envoyé à d’autres éditeurs, mais c’est vrai qu’on s’est tournés vers elle assez vite.

Comment s’est passé votre travail sur cette BD ?

Joris Chamblain – Moi je fournis à Aurélie un découpage complet, qui dit case par case ce qui se passe. Avec la description du personnage, de ses émotions, ses dialogues. Ensuite j’envoie le document complet à Aurélie pour qu’elle puisse vraiment le lire, s’en imprégner, voir quels vont être les lieux les plus récurrents, savoir où on va. Après c’est un ping-pong entre le storyboard qu’on retravaille ensemble, puis le crayonné, la couleur.

Aurélie Neyret – Je commence par faire un storyboard vraiment basique, qu’on valide entre nous. Pour le premier tome on avait même fait deux sessions de 3-4 jours où on a travaillé ensemble, je dessinais et Joris était à côté, comme ça on pouvait vraiment parler. On avait fait en 3 jours 25 pages storyboardées. Après, une fois que c’est bon, je fais tout mon dessin et je leur montre. Il y a vraiment un renvoi permanent.

Joris Chamblain – Ça permet de prendre du recul sur chaque étape, au crayonné ou même à la couleur. Ça permet de vraiment nourrir chaque page de nos envies, nos idées, de faire vraiment un truc qui nous ressemble. Et Barbara intervient aussi dans le processus, en analysant les pages, en proposant des choses…

Pourquoi avoir choisi une petite fille en héroïne ?

Joris Chamblain – Parce que j’estime que l’héroïne a une place assez faible dans la BD actuelle. Elle est souvent le faire-valoir du garçon, où c’est une mère de substitution. Elle est souvent représentée dans le giron privé. J’avais envie de casser ça, parce que je travaille avec des enfants depuis 10 ans, et les petites filles je les connais. Et j’avais envie d’en faire quelqu’un d’intelligent, de rusé, d’aventureux, avec aussi des faiblesses à exploiter. C’est une vraie volonté que j’ai dans la plupart de mes projets. Mes héroïnes sont souvent des petites filles, et je travaille aussi beaucoup avec des femmes, pour retrouver cette sensibilité-là et pour ouvrir ce combat. Redorer le blason du personnage féminin.

Comment est née l’idée d’alterner journal intime et bande dessinée ?

Aurélie Neyret – En fait quand on a fait le dossier éditeur, on l’avait présenté sous la forme du journal de Cerise. Vu qu’elle veut être romancière, elle tenait son journal. C’était elle-même à la première personne qui se présentait, ses passions, ce qu’elle aimait faire, ses amis et le mystère sur lequel elle cogitait.

Joris Chamblain – Quand on l’a présenté à Barbara elle nous a dit que ça, on pouvait aussi le faire dans la BD, et ça nous a libérés.

Aurélie Neyret – Ça nous a aussi donné la possibilité de faire plus de pages. Au début Joris avait écrit un 36 pages classiques et j’avais un peu peur. Il se passait beaucoup de choses par cases, et justement j’aime bien les moments un peu contemplatifs. Et quand Barbara a dit qu’il fallait l’étoffer, Joris a remanié le scénario, et du coup on a intégré les pages, non seulement pour se présenter mais aussi dans l’intrigue.

Joris Chamblain– En fait, dans ma tête, c’est comme si tout l’album était un journal intime. Et à partir du moment où elle commence à raconter vraiment l’histoire, ça apparaît en bande dessinée. Ce projet hybride nous a permis d’aborder l’histoire à la première personne, elle tire des conclusions des évènements qui lui arrive, et même des perspectives d’améliorations. Et ça c’est assez inédit en BD. Normalement le héros constate et dans le tome 2 il se passe autre chose. Mais on voulait vraiment aller plus loin dans sa réflexion, son analyse. Et ça nous a laissé plein de place pour ça.

Aurélie Neyret – Avoir plus de place nous a permis de montrer toute l’envergure du lieu magique. L’endroit mystérieux qu’elle découvre est presque un personnage à part entière, c’était vraiment agréable d’avoir des pleines pages où on pouvait vraiment s’immerger. Ce qu’on aurait pas pu faire dans un découpage classique.

Joris Chamblain – Dans le script initial, le zoo on le visite sur 3-4 pages, là ça fait 15 pages et ça fait du bien.

Aurélie, quels outils et techniques utilises-tu pour dessiner ?

Aurélie Neyret – C’est 100% à l’ordinateur, parce que je vais plus rapidement comme ça, et que je peux tout le temps changer quelque chose si besoin. Dès le storyboard, avec une grosse brosse dans Photoshop, je pose les masses et les compositions. Je dessine avec une tablette graphique et je fais mes couleurs comme ça aussi.

Est-ce que vous ressembliez à Cerise lorsque vous étiez enfant ?

Joris Chablain – Physiquement, Aurélie plus que moi, c’est sûr.

Aurélie Neyret– Même le côté aventure, débroussailleuse et construiseuse de cabanes.

Joris Chamblain – Pareil, je passais mes journées en vélo, en forêt avec mes copains, à construire des cabanes, s’inventer des trucs. Dans mon enfance j’ai vécu un truc un peu similaire à ce qui se passe dans le livre. Il y avait un petit parc d’attraction familial à côté de chez moi, au milieu d’une forêt. C’était un univers très coloré, lumineux, avec du bruit, du monde. Un jour il a fermé, pour des raisons de sécurité. Et en aventurier que j’étais, avec mes copains on a fait le mur et on l’a revisité quelques années plus tard. C’était un lieu qui était devenu immobile, silencieux et gris. Figé par le temps. Je pense que ça m’a profondément marqué et que c’est un peu une évocation de ça dans le livre.

Les Carnets de Cerise a reçu plusieurs récompenses et touche autant les enfants que les adultes. Est-ce que vous vous attendiez à toucher un lectorat adulte ?

Aurélie Neyret – Moi oui. Ce sont des histoires que j’aime bien lire, et sur lesquelles j’aime bien travailler. Je trouve que c’est intéressant d’avoir une histoire qu’on peut découvrir, qui nous touche en étant enfant, et qui peut grandir avec nous. Il y a des lectures d’enfance qu’on redécouvre adulte. Et on les comprend sous un autre angle. C’est ce qui m’avait beaucoup plu dans le scénario. On y retrouve des émotions d’adultes qui retrouvent leur jeunesse, plein de choses qui touchaient un niveau adulte d’émotions. Et quand on rencontre des grands qui nous disent qu’ils ont beaucoup aimé, que ça les a touché, on est très contents.

Joris Chamblain – Je l’ai écrit dans ce sens-là. Je travaille beaucoup avec des enfants, mon boulot c’est de les accompagner et, à mon échelle, de les aider à grandir. Pour moi c’était important d’avoir tous ces niveaux de lecture. Je me souviens de mon enfance et des émotions que j’avais quand j’étais petit. Je suis adulte maintenant, je partage beaucoup avec mes parents et mes grands-parents et je voulais retrouver toutes ces strates dans mes récits. Montrer à l’enfant que quand on devient adulte, parce que Cerise observe les adultes pour apprendre à grandir, il y a ces émotions-là, cette vie-là. Pour moi c’était important d’écrire une histoire qui me touche. Donc je savais que ça toucherait un panel beaucoup plus large.

Aurélie Neyret – Les enfants n’aiment pas qu’on leur parle de sujets « à leur niveau ». Quand on est enfant on a toujours envie de lire des histoires de grands.

Joris Chamblain – Je ne voulais pas prendre les enfants pour des idiots, je voulais les tirer vers le haut un peu. On m’a reproché par exemple qu’il n’y ait pas de fautes d’orthographe dans l’écriture de Cerise. Pour moi c’est important qu’un livre soit imprimé sans fautes d’orthographes. Et si Cerise a écrit sans fautes, c’est parce qu’elle aime lire et écrire. Ce sont des valeurs importantes pour moi. J’aime bien lire un livre, accrocher sur un mot et aller le chercher dans le dictionnaire. Donc on voulait faire quelque chose qui élève un peu, à notre échelle. Quelque chose qui ait du sens, et des valeurs. Qui plaise aux adultes et aux enfants.

Quels étaient vos livres préférés quand vous étiez enfant ?

Aurélie Neyret – J’avais certains livres de l’école des Loisirs. Je ne me rappelle plus le nom de l’auteur. Ça s’appelait Quand je serai grand je serai Père-Noël. C’était ultra minimaliste avec plein de couleurs, c’était magnifique. Max et les Maximonstres aussi. En roman, j’étais très fan de Sherlock Holmes, Jules Vernes…

Joris Chamblain – J’étais un boulimique de lecture quand j’étais petit, je lisais 2 ou 3 livres en même temps. De ma grand-mère j’ai hérité d’une collection complète de Jules Vernes. Je les ai lu quand j’avais 8-10 ans et je dévorais 20 000 lieues sous les mers, Voyage au centre de la terre… J’aimais beaucoup L’Île au trésor. Et surtout, le Perroquet qui bégayait. C’est d’une série qui s’appelle les 3 jeunes détéctives d’Alfed Hitchcock, et ce livre-là, il est usé tellement je l’ai lu et relu, j’en ai d’ailleurs même fait un scénario de BD. Un peu plus tard j’ai découvert Stephen King, parce que mon père est un fan absolu. David Gemmell, des classiques aussi. Ma grosse base ça reste Jules Vernes et ce bouquin d’Alfred Hitchcock.

Est-ce que vous pouvez nous parler de la suite des Carnets de Cerise ?

Joris Chamblain – Le tome 2 s’appellera Le livre d’Hector. Cerise croise cette fois-ci une vieille dame qui, toutes les semaines, emprunte le même livre à la bibliothèque depuis vingt ans. Et donc Cerise se demande ce qu’il y a dans ce livre, pourquoi est-ce qu’elle ne l’achète pas… Elle va réussir à le lire, et découvrir un nouveau mystère. C’est un album où Cerise va se fâcher avec sa mère, avec la romancière, ses copines… Elle va en prendre plein la tête, et va grandir grâce à ça.

Aurélie Neyret – Le ton est un peu plus grave.

Joris Chamblain – Oui, si on a eu cette petite larmichette dans le tome 1, là ça va être les grandes eaux pour le tome 2. Je promets un tome 3 beaucoup plus léger, lumineux et joyeux. Et concernant la série, si Cerise aime tant découvrir les secrets des gens c’est parce qu’elle en a un, dont elle n’a pas forcément conscience et qui va apparaître petit à petit, jusqu’au moment où… Et je n’irai pas plus loin, même Aurélie ne connait pas encore le secret.

Merci à Joris Chamblain et Aurélie Neyret, ainsi qu’à Bénédicte de chez Soleil pour l’organisation de cette interview !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Harryjoe
    Harryjoe, Le 18 février 2013 à 13h36

    Super intéressent, merci beaucoup !
    Sa donne envie de le lire, j'adore ce genre de dessin en plus  :jv:

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