Comment parler de viol dans une série télé : les réussites et erreurs de Broadchurch saison 3

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Broadchurch saison 3 s'est achevée, clôturant une série couronnée de succès. Mymy revient sur le thème de ces épisodes : le viol, le traitement des victimes et la perception de ce crime.

Comment parler de viol dans une série télé : les réussites et erreurs de Broadchurch saison 3

La saison 3 de Broadchurch s’est achevée.

C’était la dernière : il est temps de dire au revoir à Alec Hardy et son accent écossais, à Ellie Miller et sa patience mise à rude épreuve, aux Latimer, à tous ces personnages qu’on a appris à aimer ou à détester.

Cette saison 3 de Broadchurch était très attendue, et globalement elle n’a pas démérité. Cependant, le tout dernier épisode m’a pas mal déçue.

J’ai voulu revenir, avec vous, sur ce que j’espérais… et ce que j’ai eu à la place.

Attention spoilers !
Cet article révèle l’intrigue de la saison 3 de Broadchurch dans son intégralité.

Broadchurch saison 3, une histoire de viol

Broadchurch saison 3 raconte l’histoire d’un viol.

Trish, une femme quadragénaire, divorcée et mère d’une adolescente, était à la soirée d’anniversaire d’une amie quand elle a été assommée, puis violée. Elle n’a pas pu identifier son agresseur.

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Sous le choc, elle a mis plusieurs jours à prévenir la police. Le boulot de Miller et Hardy va être d’interroger toutes les personnes présentes lors de la fête pour identifier le(s) potentiel(s) suspect(s).

Douce perspective.

Cette tâche ne va pas être de tout repos car entre les 50 invité•es de la soirée, l’équipe du traiteur, le chauffeur de taxi, les gens ayant pu être dans le périmètre… eh bien, des suspects, il y en a BEAUCOUP.

Quand les victimes de viol portent plainte

Quand on est victime d’un viol, on n’est pas toujours traité•e correctement.

À la fois par les personnes lambda, qui peuvent être promptes à nier ce qu’on a vécu, à donner leur avis (pas forcément éclairé) sur comment traverser cette épreuve, à envisager ce qu’on aurait pu faire pour « éviter » ça, comme si c’était notre faute…

Et par les forces de l’ordre, qui ont parfois tendance à remettre en question la parole de la victime, à lui faire porter une partie de la responsabilité, à minimiser ce qu’elle ressent.

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Dans Broadchurch, la victime était alcoolisée, a mis plusieurs jours à porter plainte et s’est douchée puis changée entre-temps (ce qui peut compliquer les prélèvements ADN), a du mal à se confier sur certains aspects intimes de sa journée…

Mais jamais les enquêteurs ne le lui font payer.

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Comment s’occuper d’une victime de viol : la leçon de Broadchurch

C’est le point fort de cette saison : Trish n’est jamais malmenée par les forces de l’ordre.

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Miller, notamment, comprend ce qu’elle vit et prend soin de mettre toutes les précautions du monde dans son rapport à Trish, au point parfois de retenir Hardy qui veut la secouer pour qu’elle leur en raconte davantage.

Poussé par l’urgence, il a peur pour les femmes de la commune, y compris pour sa fille adolescente qui vit aussi à Broadchurch. Mais ça n’est pas la faute de Trish si un violeur est en liberté.

Lorsqu’une jeune détective émet l’hypothèse que Trish ment peut-être au sujet du viol, Miller la reprend formellement :

— Tu es nouvelle donc on va dire que ça passe pour cette fois, mais sache qu’ici, on croit les victimes.

Trish est également mise en contact avec un centre d’aide aux femmes victimes de violences, et sa référente n’est autre que Beth Latimer, la mère du petit Danny assassiné dans la saison 1 de Broadchurch.

Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas spectaculaire, ça devrait être la norme. Mais ce traitement prudent, bienveillant et confiant des victimes de viol est encore trop rare, à la télévision comme dans la vraie vie, pour être souligné.

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Du côté plus personnel, Trish est entourée de gens qui la croient et ne lui font pas payer ce qu’elle a subi. Même quand sa meilleure amie s’en prend à elle, c’est sous le coup d’une immense douleur et suivi d’une scène de réconciliation.

J’avoue avoir eu les larmes aux yeux lors d’une scène de solidarité féminine, pendant laquelle toutes les femmes de Broadchurch s’unissent dehors, en pleine nuit, pour montrer qu’elles ne laisseront pas la peur et la violence leur dicter comment vivre leur vie.

Quand la culture du viol masque les coupables

S’il y a une victime, il y a un coupable. Et là aussi, quand il s’agit de viol, ça coince parfois.

Dans l’imaginaire collectif, le violeur est un criminel instable, incapable de contrôler ses pulsions, tapi dans une ruelle ou un parking en quête d’une proie. Alors qu’un violeur, ça peut aussi être un ami, un collègue, un compagnon, un membre de la famille.

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Ces idées reçues font partie de ce qu’on appelle la culture du viol, un phénomène sociétal qui rend ce crime souvent minimisé, impuni, et inflige aux victimes une double peine.

Broadchurch sait ce qu’est un violeur

Là où Broadchurch réussit une nouvelle fois à se démarquer, c’est en mettant en avant le fait qu’on ne peut exclure aucun suspect sur la base de sa personnalité.

Le patron de Trish, un homme chouette qui se révèle être obsédé par elle et la suit à la trace.

Le mari de la meilleure amie de Trish, devenu son amant, qui n’a aucune honte à tromper son épouse le jour de ses 50 ans.

L’ex-mari de Trish, un prof apparemment sans histoires qui installe en secret un logiciel sur l’ordinateur de son ex-épouse pour la regarder dormir.

Le chauffeur de taxi qui a été éconduit il y a des années par Trish et semble cacher bien des secrets.

Tous ces hommes, et bien d’autres, font partie des suspects. Et jamais Hardy ou Miller n’en écartent un sous prétexte que « c’est un bon père de famille », « il a l’air honnête », « il ne ferait jamais ça ».

En bons détectives, ils s’appuient sur les faits, les alibis, les preuves. Leçon importante de la saison 1, dans laquelle le coupable était LE mec que jamais personne n’a pensé à soupçonner.

Quand Broadchurch se trompe de coupable

On était donc sur une excellente saison, jusqu’au dernier épisode, malheureusement.

Qui a violé Trish ? Un jeune homme de toute évidence mentalement instable, violeur en série, incapable de discerner le bien du mal et la gravité de ses actes, l’a assommée et a forcé un adolescent à l’agresser.

Il ne la connaissait pas, elle a été victime par pur hasard, parce qu’elle était au mauvais endroit au mauvais moment.

Ce coupable qu’on a à peine assez vu pour le classer parmi les suspects est, en définitive, le violeur selon la culture du viol. On ne peut ni l’éduquer, ni l’empêcher d’agir. On ne peut que le mettre sous les verrous.

Quand Miller essaie d’expliquer que le corps des femmes ne lui appartient pas, ça coince

C’est dommage que ce soit le dénouement de la série.

C’est dommage qu’on finisse par un violeur « cliché », innocentant du même coup tous ces hommes étranges qui gravitent à Broadchurch, autour de Trish comme des autres femmes.

C’est dommage que l’ex-mari de Trish puisse l’inviter à dîner quelques jours après lui avoir appris qu’il l’espionne depuis des mois.

C’est dommage que son patron stalker soit exonéré par le fait qu’il voulait simplement la protéger.

C’est dommage qu’on s’appesantisse sur la consommation de pornographie du coupable, comme si regarder du porno menait à la violence sexuelle.

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Traitement du viol sans-faute pour dénouement décevant

On ne peut pas retirer à Broadchurch son traitement quasi-irréprochable du viol, un thème lourd d’implications.

Même la chaîne qui diffuse la série, ITV, a marqué un point : à la fin de chaque épisode, une voix-off invite les personnes potentiellement perturbées par le sujet à se rendre sur une page d’aide.

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Peut-être que la série s’est perdue dans ses différents thèmes.

Cette saison aborde, en plus du viol dont a été victime Trish, l’évolution du journalisme, le deuil toujours pesant de la famille Latimer, la détresse du pasteur en manque de fidèles à l’église…

Peut-être aurait-il fallu sacrifier un ou deux arcs narratifs pour se recentrer sur le thème principal de cette saison et lui donner le dénouement qu’elle mérite.

Loin de moi l’idée de renier toute une excellente série à cause d’un final qui n’est pas à la hauteur de mes attentes, cela dit !

J’espère simplement que d’autres scénaristes s’inspireront de Broadchurch saison 3 pour parler correctement du viol, des victimes comme des coupables.

Et en attendant, si le thème vous inspire, je ne peux que vous encourager à regarder Big Little Lies, une mini-série qui aborde des sujets similaires et ne m’a jamais déçue !

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Mymy

Mymy, entre deux bouquins qu'elle chronique parfois en vidéos, est la rédac-chef adjointe/correctrice/community manager de madmoiZelle. Elle aime rester chez elle, les chatons mignons, la raclette du dimanche et les séries télé avec des retournements de situation dedans.

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Voici le dernier commentaire
  • Percevala
    Percevala, Le 25 avril 2017 à 23h47

    Je vous rejoins dans vos propos, les madz. Ils ont su bien traiter la question du viol, mais ils sont effectivement tombés dans le cliché en ce qui concerne le coupable, même si je dois bien avouer que la fin m'a étonnée.
    Par contre, ça aurait été très bien qu'ils approfondissent plus les autres persos, comme Daisy, l'entourage de Trish, l'histoire des Latimer... Mais les acteurs sont toujours aussi bon et ça tombe jamais dans le pathos, ça sonne toujours juste.

    Cette série va me manquer mine de rien :tears:


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