L’histoire de Baftieng ou mon quart d’heure super-héros

Taous alias Jack Parker a vécu aujourd’hui, au coin d’une rue, un moment inattendu mais finalement complètement magique. Voici sa rencontre avec un personnage qui l’a à la fois marquée, gonflée et attendrie. Magique.

L’histoire de Baftieng ou mon quart d’heure super-héros

Initialement publié le 25 novembre 2010

Y a des jours comme ça où tu te dis que le truc le plus excitant qui va t’arriver, c’est d’aller acheter du PQ et UN concombre (terrible moment de solitude bien connu des amateurs de crudités). C’est ce qui a failli se passer aujourd’hui, mais finalement, j’ai décidé de devenir un super-héros.

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Les seules personnes présentes se sont empressées de se planquer pour observer la scène sans craindre de me voir solliciter leur aide.

J’étais donc prête à rentrer chez moi, lorsque je me suis retrouvée dans la terrible position de témoin impuissant. Devant mes yeux endormis, un petit garçon de neuf ans qui était handicapé mental s’est fait arracher son lecteur MP3 par un adulte, pour se faire violemment jeter à terre juste après.

Avant même d’avoir eu le temps de vérifier si Superman était dans les parages, le mec avait filé, sûrement bien content de son acte. Et comme je vis à Paris, les seules personnes présentes se sont empressées de se planquer pour observer la scène sans craindre de me voir solliciter leur aide.

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J’ai donc vite compris que dans l’histoire, j’allais devoir faire Superman : je me suis précipitée vers le gamin qui pleurait en se grattant les fesses. Sauf que j’avais pas tout de suite capté qu’il avait un handicap mental, du coup j’ai eu un mouvement de recul quand je lui ai demandé son nom et qu’il m’a répondu « BAFFTIEEENNG ».

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J’ai donc pris Baftieng dans mes bras pour le calmer pendant qu’une nana, planquée derrière un arbre, appelait les pompiers. Une fois apaisé, Baftieng m’explique comme il peut qu’il était allé « voir les ‘cureuils mais y en avait pas alors j’ai pissé sur le l’arbre et la dame elle m’a crié et j’ai parti ».

Après un long discours sur le même ton, j’ai compris qu’il était avec un groupe en balade aux Buttes Chaumont et qu’apparemment, la personne responsable de sa surveillance n’avait pas super kiffé qu’il sorte son oiseau en plein milieu du parc.

Du coup, il s’est fait la malle (j’aurais fait pareil, j’dois dire). Et le voici donc, perdu dans les rues de Paris à écouter de la musique pour se rassurer, jusqu’à ce qu’un fils de hallouf fasse irruption dans sa vie.

J’ai donc pris Baftieng dans mes bras pour le calmer pendant qu’une nana, planquée derrière un arbre, appelait les pompiers.

En attendant les pompiers, Baftieng a soudain eu une envie pressante. Il m’a tiré le coin de la veste (sur laquelle il avait pas mal morvé dans sa détresse) en répétant « Caca caca caca caca caca ». Panique et désolation, les enfants c’est pas mon fort, mais si en plus ils n’ont pas le contrôle de leur sphincter, je ne réponds plus de rien.

« Je fais caca ? Maintenant ? Je fais caca maintenant ? Là ? ». L’angoisse de la possibilité d’un caca-culotte m’a fait réagir au quart de tour : « AH NON HEIN ! ». Détresse dans le regard du gamin. J’ai peut-être manqué de délicatesse.

— Tu fais caca où d’habitude ?
— Bah les ouécés.
— Les oué… hm. Les WC, ok. Et là on est où ?
— PARISSSE !
— On est dans des WC ?

Baftieng regarde autour de lui, par terre, en l’air…

— NoooooNfndfndjgfn (rires, bave, bulles et compagnie)
— Donc tu peux pas faire caca ici.
— Je serre.
— …serre fort hein.

Coup de bol, les pompiers ont fini par débarquer. Je suis alors passée de Superman à la Femme invisible. Ils ont encerclé Baftieng pour le questionner à grands renforts de « Où qu’il est ton papa ? Et où qu’elle est ta maman ? Et t’habites où ? » sauf que eh, pas folle l’abeille, j’avais déjà pensé à poser ces questions.

Et en dehors de son prénom, Baftieng ne savait RIEN. Ni le nom de ses parents, ni son nom de famille, ni le nom de sa responsable, pas une adresse, un indice, QUE DALLE. Il s’est donc contenté de faire non de la tête, en continu, avant de traverser le mur de pompiers pour rejoindre mes bras.

Les pompiers ont ainsi compris que j’avais gagné sa confiance et son affection, et m’ont alors offert de l’accompagner à l’hôpital. J’ai failli leur dire que « eh oh, ça va bien deux minutes les conneries, mais je suis pas mère Teresa, et en plus j’ai un concombre à déguster ». Mais j’ai croisé le regard de mon petit protégé et ai choisi de grimper dans le camion rouge.

Bien qu’il ait réussi à capter ce que je lui racontais depuis le début, les infirmières ont préféré lui parler en Débile.

Après un trajet d’une vingtaine de minutes, tendrement bercée par les « PINPONPINPONPINPON C’EST COMME QUAND Y A LE FEU CHEZ PAPY » de Baftieng, nous sommes arrivés à l’hôpital. De nouveau, j’ai enfilé mon costume de Femme invisible lorsqu’on m’a interdit d’accompagner le petit pendant ses examens.

Mais mon acolyte, Fuper Baftieng, a sorti son arme secrète, à savoir le Fuper Caprife, accompagnée d’une nouvelle menace de caca-culotte si quelqu’un tentait de m’empêcher de lui tenir la main jusqu’au bout (une main étrangement poisseuse, soit dit en passant).

J’ai pu constater que personne ne croyait au pouvoir de compréhension de Baftieng. Bien qu’il ait réussi à capter ce que je lui racontais depuis le début, les infirmières ont préféré lui parler en Débile. Un langage couramment utilisé par les adultes lorsqu’ils s’adressent aux enfants, mais en puissance mille parce qu’après tout, pour le pékin moyen, Baftieng est con comme un coing.

« T’as bobo la tête ? Le vilain monsieur il a tapé où ? Où c’est qu’il a fait bobo le méchant ? T’as fait boum-boum ? »

Tout comme moi, Baftieng n’avait pas l’air de comprendre ce que la dadame en blanc voulait dire par « boum-boum ». Il a choisi de dire ce qu’on pensait tous tout bas : « Tu sens le pourri dans ta bouche ». Amen, Baftieng, a-men.

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Mais je dois quand même saluer l’éclair de génie de l’une des infirmières qui s’est emparée du slip de Baftieng pour vérifier la présence d’une étiquette portant au moins son prénom et son nom. Bingo-banco, Baftieng a non seulement un nom de famille, mais également un numéro de téléphone, bien cachés au fond de son slibard. Fallait pas compter sur moi pour avoir la présence d’esprit d’aller checker son slop.

Pendant que la femme qui-sent mauvais-de-la-bouche tentait de joindre la famille, j’ai passé un p’tit moment avec Baftieng, qui me montrait ses prouesses acrobatiques. Il fait très bien le « chinze », de bien belles « talipettes » et selon lui, on ne dit pas  « faire le poirier » mais « retourner les pieds dans l’air sans bouger ».

J’ai failli lâcher une petite larme quand il m’a appelée pour me montrer un énième tour : « TOUFLOUSS REGAR’ TOUFLOUSS ! ».

J’ai failli lâcher une petite larme quand il m’a appelée pour me montrer un énième tour : « TOUFLOUSS REGAR’ TOUFLOUSS ! ». Bien essayé Baftieng, mais moi c’est Taous (ceci dit, il est vrai que c’est pas évident à retenir, même mes collègues évitent de m’appeler par mon prénom, ça doit être un signe).

J’ai fini par laisser Baftieng auprès de sa responsable, ses parents ne pouvant pas venir le chercher eux-mêmes, et après de déchirants adieux, je suis rentrée chez moi. J’ai encore les mouchoirs pleins de larmes de Baftieng dans mes poches, le souvenir de sa bouille trempée quand il m’a dit « AOUAR TOUFLOUSS », et l’envie soudaine de changer de prénom pour devenir Touflouss à plein temps.

Je l’aurais bien adopté, mais j’suis pas tout à fait sûre de pouvoir gérer le caca-culotte en pleine rue. Pas encore du moins. Ça viendra peut-être, sait-on jamais.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Cecelight
    Cecelight, Le 7 juin 2016 à 21h11

    Je suis abasourdie, effarée, énervée, en rage devant la cruauté de ce monde. Ce type qui fais ça à un GAMIN. Mais de quel droit? Où est la dignité. RAH.

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