J’ai testé pour vous… l’Armée de l’Air

Après avoir passé avec succès les épreuves de sélection pour entrer à l'Armée de l'Air, Kathleen a intégré une compagnie pour y effectuer sa formation.

J’ai testé pour vous… l’Armée de l’Air

À lire aussi : J’ai testé pour vous… m’engager dans l’armée 1/3

Avant toute chose, je ne peux pas faire d’article aussi détaillé et aussi précis que les articles précédents. À l’Armée de l’Air, lors de la signature de votre contrat, vous vous engagez à ne rien révéler d’important.

De plus, je tiens à signaler que cet article raconte simplement mon point de vue, et ce que j’ai personnellement vécu. Chacun vit la formation différemment, et je souhaite d’ailleurs vraiment lire le témoignage d’autres personnes !

Pour tout vous dire, je suis un peu en colère contre le CIRFA de l’Armée de l’Air. Lors de mon rendez-vous avec le recruteur de l’Armée de Terre, ils m’avaient certes fait peur, mais ils avaient dit la vérité. Le recruteur de l’Armée de l’Air m’a fait croire que ce serait « un peu dur », alors que l’on déguste bien comme il faut.

À l’Armée, t’es avant tout militaire, soldat, à la disposition de la France. Si tu t’engages, tu vas vraiment crapahuter dans la boue à 4h du mat’ en plein hiver, tu vas te demander tous les jours pourquoi tu es là, oui. Tu vas partir sur le terrain. Et oui, tu appelles ta mère en pleurant.

Et honnêtement, je m’en veux d’avoir choisi l’Armée de l’Air pour la simple raison que c’était moins effrayant. L’Armée, c’est l’Armée. Tu dégustes quoi qu’il arrive. Je ne regrette pas, cependant, d’avoir choisi cette voie. J’y ai vécu les meilleurs moments de ma vie !

La formation initiale

Cette formation initiale dure théoriquement quatre mois, si vous ne vous faites pas déclasser, et si vous n’abandonnez pas. Elle consiste en des entraînements militaires (du tir, du combat…), beaucoup de cours théoriques (qui sont épuisants et obsolètes) et « 6h de cours de sport hebdomadaires » — ce qui est une belle blague. On fait du sport 24/24h, sauf que ce ne sont pas des cours à proprement parler !

Il y a tout un fonctionnement à intégrer : la base militaire est divisée en compagnies (avec chacune entre 120 et 150 personnes) qui sont gérées par un chef de compagnie (le plus souvent un adjudant-chef). Chaque compagnie est à son tour divisée en brigades (entre 20 et 30 personnes).

Yo.

Les brigades sont gérées par des brigadiers (souvent des adjudants ou sergents-chefs), et définies par ordre alphabétique. On passe toute la journée avec sa brigade, et souvent ses soirées aussi, car les dortoirs sont également distribués par ordre alphabétique.

Il y a également des « brigades de sport ». Pendant les cours de sport, on est avec sa brigade de sport (définie par son niveau de nullité). Je tiens d’ailleurs à pousser un petit coup de gueule perso quant à mon niveau de nullité en COURSE À PIED ! Je nage super bien, j’ai un super temps au parcours du combattant, mais seule la course à pied compte. J’ai donc été affectée à la brigade 5, celle des nul-le-s.

Mon parcours

J’ai d’abord incorporé une première compagnie, que j’ai aimée de toutes mes forces. Je ne me suis jamais sentie aussi vivante. J’ai rencontré des gens extraordinaires. Je n’ai passé que trois semaines avec eux, et ils me connaissent mieux que ma propre famille. J’ai ainsi découvert que plus les compagnies sont difficiles, plus il y a de soutien.

Et puis de toute façon, personne n’a encore assez de forces pour se chamailler. Voir des camarades dénoncer leur contrat (démissionner) ou être déclassés (devoir quitter la compagnie pour reprendre la formation à zéro), c’est comme un coup de couteau dans le cœur.

Je pleure encore d’émotion quand j’entends le chant de cette compagnie. J’ai vénéré mon brigadier. Il nous a fait souffrir, ils nous a poussés à bout (il nous répétait : « Tes limites c’est quand tu tombes dans les pommes en plein exercice »), mais il faisait tous les entraînements avec nous. Il nous donnait envie d’être forts, il nous rendait fiers.

Comme lorsqu’il nous a fait chanter la Marseillaise à fond, en pleine tempête en hiver, au milieu de nulle part, à quatre heures du matin.

Sauf qu’à force de chanter la Marseillaise à fond, en pleine tempête en hiver, au milieu de nulle part, à quatre heures du matin, eh bien j’ai chopé une pneumonie et j’ai été blessée au genou. Après une semaine entière à faire semblant, le brigadier a remarqué que je crachais du sang et m’a envoyée à l’infirmerie. Ma pneumonie, ils s’en fichaient (« Ça t’empêche pas de suivre l’entraînement ! »), mais ils m’ont déclassée à cause de mon genou. J’ai dû quitter ma compagnie. J’ai dû quitter ma « famille ».

J’ai donc intégré une compagnie fantôme, qui regroupe tou-te-s les blessé-e-s ainsi que celles et ceux qui ont fini la formation et attendent de changer de base pour étudier leur spécialité. Si tu tiens sur tes jambes (ou tes béquilles), tu es jugé-e apte à effectuer des missions. J’ai donc été affectée au secrétariat de l’école.

Le concept de cette compagnie laisse à désirer : tu as le droit de voir de temps en temps un kiné en dehors de la base, mais finalement tu ne te fais pas soigner, tu continues à marcher et à subir des affectations (genre rester toute la journée debout au secrétariat), et tu pries le bon Dieu pour que ton genou guérisse par miracle. Et du coup tu recommences la formation en étant toujours blessé-e.

Cependant, même si je ne me remets toujours pas de ne pas avoir pu finir la formation avec ma compagnie, j’ai apprécié ce temps de repos. Tout simplement car les chefs se laissent aller. Ils te parlent d’humain à humain, et non pas de chef à élève. J’ai appris à ne plus les craindre. Ce sont juste des personnes en réalité sympathiques, mais qui sont payées pour t’en faire baver pour la bonne cause. Je n’ai jamais autant ri que pendant cette période !

Après ces quatre mois de « repos », j’ai intégré une autre compagnie. Cette fois, en comprenant les raisons derrière les ordres. Sauf que ça s’est mal passé. À cause de mes blessures, je pouvais à peine courir, et je devenais donc un boulet pour la compagnie.

« Attendez Kathleen ! On s’arrête pour Kathleen ! Portez son sac ! Mais elle fait quoi Kathleen encore ? »

Bah Kathleen, elle ne peut plus respirer et elle est occupée à cracher un bout de poumon, là.

Le brigadier n’a pas aidé. C’est ce que j’appelle un « petit monsieur ». Petit dans la taille comme dans l’honneur et le courage. Misogyne assumé, il n’hésitait pas à cibler les filles de la brigade.

« Vous n’aurez pas de perm’ ce week-end. Il y a trop de filles dans la brigade, elles attendent que ça, une perm’ pour pouvoir ouvrir les cuisses. »

Après trois mois et demi, mon brigadier m’a annoncé que j’allais à nouveau être déclassée. J’allais devoir tout reprendre depuis le début. Encore. À deux semaines de la fin. Alors que je pensais pouvoir tenir le coup, mon cerveau à pris le relais. Je me suis entendue dire au chef de la compagnie :

« Mon adjudant-chef, je viens rendre compte que je dénonce mon contrat. »

Le temps de rentrer au dortoir, j’ai appelée ma cousine et lui ai raconté ce qu’il venait de se passer. Ce n’était pas prévu, mais une fois rentrée au dortoir, j’ai pleuré de soulagement.

Devenir un musclor

Beaucoup ont tiqué sur l’utilisation du terme musclor. Être un musclor, ce n’est pas être grand, bourru et baraqué. Être musclor, c’est une mentalité, c’est une prestance. C’est imposer le respect en une seconde et demie, représenter toute l’Armée Française.

À lire aussi : Je veux comprendre… l’Armée française

Quand vous débarquez sur la base en tenue civile, quelques anciens (par anciens, je veux dire ceux qui étaient les petits nouveaux jusqu’à que toi tu arrives) viennent tester leur toute nouvelle autorité.

« Oh le nouveau, c’est quoi ça ? Tu vas finir au trou ! Me regarde pas dans les yeux ! »

C’est impressionnant… jusqu’à ce que tu réalises que ton interlocuteur n’a pas de grades sur les épaules.

Devenir l’un d’eux, ça s’apprend. Au fur et mesure que les semaines passent, tu apprends à garder la tête droite, à rouler des épaules, à parler sans détour.

Il n’y a pas de cours « Devenir un musclor 101 », hein. Cela se fait automatiquement, par observation et instinct de survie. Car pour rassembler 150 personnes, faire semblant d’avoir un minimum d’autorité aide énormément. L’exemple à ne pas suivre étant de tenter un :

« Compagnie XX.XX, à mon commandement… garde à vous ! Mais garde à vous! Oh les gars j’ai dit garde à vous, quoi…. Allez déconnez pas ! »

Un jour, après quelques temps sur la base, tu y croises des civils, et ils te regardent avec respect, s’écartent quand tu dois passer. Alors que bon, tu n’as pas dormi depuis trois jours et tu boites. Pendant longtemps j’ai mis ça sur le compte de l’uniforme. Le treillis est imposant.

Mais lors de ma première perm’, nos sommes allés en ville, et alors que je me suis éloignée pour passer un coup de fil, deux hommes saouls ont commencé à m’embêter. Je me suis alors comportée comme sur la base : j’ai pris ma position militaire, une voix plus grave, le regard droit et franc, et sorti des phrases simples expliquant pourquoi et comment ils se mettaient eux-même dans une situation délicate. Ils sont partis, et j’ai pleuré de soulagement.

Sexisme, violence et harcèlement

Soyons honnête, oui, il y a beaucoup de sexisme. Ça ne vient pas de l’Armée en général mais d’individus. Il y a en effet pas mal de violences. Mais si vous dénoncez ces abus, vos attaquants seront punis.

À lire aussi : L’armée s’attaque enfin aux harcèlements et violences dans ses rangs

Le problème est que dans ce contexte, on veut se montrer le plus fort, le plus costaud.

Un jour, alors que j’avais perdu ma voix, un des gars a décidé de me frapper au ventre pour vérifier qu’aucun son ne sortait. Je fus pliée en deux sous la douleur. Mais au lieu de dénoncer ce qui venait d’arriver, je lui ai mis un poing dans la figure. On était quittes. J’ai conscience maintenant que c’était stupide, mais sur le coup ça me semblait être la meilleure solution.

Concernant le harcèlement, je n’ai eu à le subir que deux fois. La première, c’était lorsque mes camarades de chambre, me trouvant trop prude, ont décidé de se relayer toutes les nuits pour m’empêcher de dormir — en me renversant du lit, en me mettant une lampe torche dans les yeux, etc. J’ai rapporté ce fait à mon brigadier, qui m’a juste répondu que « De toute façon, vous les meufs vous êtes folles ».

Je suis ensuite allée voir le chef de compagnie, qui m’a clairement dit que seul mon brigadier pouvait agir.

Jamais quoique ce soit de ce genre n’est arrivé dans mes autres chambres. Je suis juste très mal tombée.

La deuxième fois fut un problème avec un sous-officier. Il ne cessait de faire des « blagues » sur mes fesse, du genre « Eh touche-lui le cul, je suis sûr qu’il est bien ferme. Eh Kathleen, tu suces ? Tu veux passer sous le bureau ? ». Après avoir imprimé et posé sur son bureau un article sur le harcèlement sexuel au travail et les peines encourues, il est venu s’excuser, me disant que c’était juste des blagues. Il a arrêté.

Je ne parle ici que de mon expérience lors de ma formation initiale. Je ne sais pas comment se passe le reste d’une carrière une fois la formation finie.

Conclusion

Je regrette que la formation ne se soit pas mieux passée. Je voulais vraiment réussir. Si je n’avais pas été blessée lors de mes premières classes, le mental aurait tenu.

Mon échec est dû à mes blessures et à (malheureusement) de mauvaises rencontres au mauvais moment. J’étais déjà à bout avant d’incorporer ma seconde compagnie. En fait, la formation était trop dure pour moi. Ajoutons qu’au lieu de ne durer que quatre mois, elle a pris un an… et ce n’était pas fini.

Je sais que des centaines de personnes vivent très bien leurs classes, et si quelqu’un se sent insulté par cet article, je m’en excuse. Je souhaite juste répondre aux questions qui m’ont été posées sur le forum.

L’Armée a été l’expérience la plus importante de mon existence. Je n’avais pas vraiment de bases dans la vie, et je partais un peu en cacahuète. L’Armée m’a formée, m’a appris la vie, m’a appris à être fière et à me battre pour obtenir ce que je veux. L’Armée m’a enseigné l’honneur et le respect. J’y ai passé beaucoup de moments extrêmement difficiles, mais j’ai tellement appris. Encore aujourd’hui, j’entretiens une relation amour-haine avec cet univers.

Si vous voulez vous engager, entraînez-vous. Je faisais pas mal de sport mais j’étais clairement en-dessous de la moyenne. Assurez-vous d’être en super forme physique. Car si le corps ne suit pas, rien ne suivra. Si on ne se fait pas déclasser, la formation ne dure que quatre mois, donc même si on tombe sur les mauvaises personnes, c’est largement faisable. Et croyez-moi, ça vaut le coup !

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 7 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Laboukineuze
    Laboukineuze, Le 17 septembre 2014 à 2h53

    Tout d'abord merci madmoizelle de nous donner des nouvelles.

    Je compatis vraiment à ta situation, j'en ai vécu une similaire que je raconte dans mon blog : http://canard-boiteux.over-blog.com/

    Alors oui, quand on est blessé pendant ses classes, on perd toute faculté de jugement, on veut avancer, on veut finir coûte que coûte.
    Et parfois, ça coûte trop cher...

    N'aie pas honte de n'avoir pas pu terminer tes classes,  chaque jour, chaque heure passée dans la base nécessitait une force que peu de citoyens ont.

    Dis toi que ça va faire joli sur ton CV, les femmes militaires, même peu de temps, ça montre que tu es volontaire!

    Et bon courage pour la suite, et de grâce, fais soigner ton genou!  :calin:

Lire l'intégralité des 7 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)