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J’ai été grosse, opérée, et j’ai eu envie de vomir devant « Opération Renaissance »

Opération Renaissance est une émission qui suit des personnes atteintes d’obésité dans leur parcours de chirurgie bariatrique. Perrine*, qui a eu recours à cette chirurgie, alerte sur la dangereuse promotion qui en est faite dans le programme.

J’ai 25 ans, je suis infirmière en Planning familial et je suis une ancienne grosse — même si je m’identifie toujours à ce terme.

J’ai subi une sleeve gastrectomie il y a deux ans et demi, et j’ai perdu 50 kilos en un an. Je suis donc concernée par le vécu des personnes mises en scène dans le programme Opération Renaissance diffusé ce 11 janvier au soir sur M6 et pourtant… J’ai été profondément triste de voir ce programme diffusé. Le contenu, enrobé de prétendue bienveillance, est à vomir.

Qu’est-ce que la chirurgie bariatrique ?

Selon la Haute Autorité de Santé, les actes de chirurgie bariatrique sont ceux qui modifient l’anatomie du système digestif. Ils ont pour but de diminuer la quantité d’aliments consommés, ou leur assimilation par l’organisme.

C’est la grossophobie qui a créé mon obésité

Je suis persuadée que si j’ai atteint l’obésité, c’est à cause du regard des gens. De mes parents qui ne voyaient plus que mon surpoids, de ma mère qui planquait mes robes trop courtes parce qu’elle n’assumait pas « mes pauvres jambes », des remarques en cours et des insultes…

À 15 ans, alors que j’étais seulement en surpoids, j’ai commencé un régime Dukan, encouragée par mes parents qui le faisaient aussi. J’ai perdu 12 kilos, et en ai repris 15 derrière. À partir de là, j’ai enchaîné une ribambelle de régimes, tous plus foireux les uns que les autres — trop restrictifs, pas adaptés à mon âge, trop culpabilisants…

À 22 ans, j’ai atteint les 113 kilos. Ce poids, je l’ai pris en essayant désespérément de rentrer dans les normes de beauté. 

À ce moment là, j’étais très sportive et pratiquais la natation synchronisée en compétition. J’ai arrêté le jour où ma coach m’a dit « Tu ne peux pas faire la compète car on n’a pas de maillot à ta taille ». Quel sport de merde.

Ce trauma n’est qu’un exemple parmi des dizaines d’autres, qui provoquent des sentiments très violents envers soi-même. Ils nourrissent le cercle vicieux des troubles du comportement alimentaire : se sentir mal, se réfugier dans la nourriture, grossir, se sentir encore plus mal, et tout recommencer…  Le choix de la chirurgie, dans mon cas, est loin d’avoir été immédiat.

Opération Renaissance, une émission qui propage des préjugés dangereux

Dans l’émission, les candidates sont présentées comme étant responsables de leur état de santé et fautives. Je ne suis absolument pas d’accord : s’il suffisait de « se bouger » et de « manger équilibré », il n’y aurait pas autant de personnes atteintes d’obésité morbide

Tout au long de mon parcours chirurgical, la diététicienne et la nutritionniste ne m’ont vue qu’une fois. Ce n’était pas de ces disciplines que dépendait ma santé : elle était psychologique avant tout. Pendant plus d’un an, j’ai vu une psychologue tous les 15 jours (à 70€ la séance, mais ce genre de coût n’est jamais mentionné dans l’émission), qui m’a accompagnée dans la compréhension du mal-être que je comblais avec la nourriture. J’ai avancé, pardonné à beaucoup de monde, notamment à mes parents…

C’est avant tout ce suivi psychologique qui m’a permis de préparer mon opération, d’aller mieux et de m’aimer.

Opération Renaissance, une émission violente et infantilisante

J’attendais de voir l’émission pour me faire un avis, et j’ai été profondément heurtée par sa violence. Je n’ose pas imaginer la souffrance qu’elle a pu infliger à celles et ceux qui sont mal dans leur peau, qui sont seuls, discriminés, persécutés…  

À plusieurs reprises, j’ai trouvé le programme humiliant et très infantilisant. La scène où l’on force les participantes à « sortir du déni » en se regardant en sous-vêtements devant un miroir, face aux caméras, était extrêmement difficile à regarder. Les participantes sont mal à l’aise, se cachent, ont les larmes aux yeux…

Moi aussi, il y a eu des moments où je ne pouvais plus me regarder dans un miroir. Ce n’est pas en faisant un spectacle de cette douleur qu’on aurait pu m’aider.

Quant aux risques de mortalité lié à l’opération sous anesthésie générale, ils sont trop peu mis en avant. Voir Karine Lemarchand faire des petits bisous sur la tête des patientes en direction du bloc, ça m’a semblé complètement déplacé. Je me souviens très bien qu’au moment où l’ont m’emmenait me faire opérer, j’étais terrorisée.

La réalité de ces chirurgies est loin du tableau idyllique que montre l’émission

Cette émission fait la promotion d’opérations qui font souffrir beaucoup de gens, et comportent des risques pour la santé.

Les effets secondaires, pourtant multiples, y sont très peu abordés. Les spectateurs doivent savoir qu’après une telle intervention, les personnes qui l’ont subie peuvent être sujets à des fistules, des carences provoquées par la malabsorption des aliments, une perte de cheveux qui peut durer plusieurs mois voire des années (bonjour l’estime de soi), des perte de dents, des « dumping syndromes » (hypoglycémie provoquant une sensation de malaise après avoir mangé quelque chose de sucré ou de gras)…

Ce qui est montré comme une transformation en deux ans est en réalité un parcours de vie. On ne m’a jamais autant dit « Ce que tu es belle ! » que dans les deux années qui ont suivi mon opération. Moi, j’entendais dans cette phrase une version politiquement correcte de « ce que tu as maigri », ou de « ce que tu étais moche avant ».

Depuis 6 mois, je suis sortie de la phase de « lune de miel », j’ai repris 8 kilos et je commence à stabiliser mon poids. Et c’est dur.

Parce que quand on a des troubles du comportement alimentaire et des traumatismes, on les a pour la vie. Quand on a été obèse, on le sera pour la vie, même avec un mini-estomac. C’est un muscle qui peut tout à fait reprendre autant de place qu’avant.

J’ai chaque jour en tête que beaucoup de personnes doivent repasser sur le billard. Je vis avec la peur au ventre, et j’ai toujours la même angoisse de la balance, accompagnée de nouveaux complexes. Il n’y a pas de solution miracle : s’aimer est un putain de combat de tous les jours.

Dans une société grossophobe, Opération Renaissance n’apporte rien de bon

Alors qu’il est sensé améliorer l’estime de soi, le programme encourage les candidates à s’auto-critiquer et à être très violentes envers elles-mêmes. Comme ces « avant/après » sur Instagram, qui disent « à gauche, c’est gros et moche, à droite, c’est mince et beau », l’émission nous fait observer des moqueries que les candidates amaigries portent sur leurs corps.

Je ne juge pas les candidates et leurs mots. Moi aussi, j’ai été victime de l’intériorisation de la grossophobie, et me suis infligée des choses qui y ressemblent. Mais comment est-il possible de promouvoir cette violence comme un outil pour perdre du poids ?

Comment s’aimer quand on nous refuse des boulots, quand il n’y pas de fringues à notre taille dans les magasins, quand on nous regarde et nous définit uniquement par notre poids ? Les candidates ne deviennent pas des personnes nouvelles après l’opération, elles restent elles-mêmes. C’est le regard de la société sur elles qui change pour enfin les reconnaître comme des personnes. Il n’y a pas de putain de renaissance !

On trouverait extrêmement déplacé de voir une émission sur des malades qui se considèrent comme responsables de leur maladie. Pourtant, alors même que l’obésité chronique est une maladie grave dont on est pas responsable, M6 fait une émission sur les gros. La seule chose que cela prouve, c’est que la société est grossophobe, et qu’elle n’a pas d’empathie pour les corps gros.

Or, ce n’est pas les gros qui doivent maigrir… c’est la société qui doit changer de regard sur eux.

La tribune de Gras Politique

Pour lutter contre la dangerosité de ce programme, le collectif Gras Politique a publié chez Médiapart une tribune intitulée #Pasmarenaissance, dont les rédactions de madmoiZelle et Rockie sont signataires.

La tribune met en avant les aspects problématiques de ce type de programme, tant dans les violences grossophobes envers les corps obèses que dans l’utilisation de leurs vécus pour enrichir les industries de l’amaigrissement. Elle souligne par ailleurs les dangers des messages de l’émission en ces termes :

« Nous craignons évidemment qu’à la suite de sa diffusion, les personnes grosses, déjà stigmatisées dans leurs vies quotidiennes, subissent de la part de leurs proches et d’inconnus une pression supplémentaire à l’amaigrissement, qui contribuera à la grossophobie ambiante et à leur fragilisation. »

À lire aussi : Mais pourquoi votre mère est-elle obsédée par votre poids ?

Les Commentaires
22

Avatar de HellaSlytherin
15 janvier 2021 à 21h11
HellaSlytherin
Je rebondis d'ailleurs sur le sujet de la grossophobie au niveau médicale. C'est le dernier post de @grenouilleau qui m'a fait penser à ça.

À l'hôpital souvent, quand des personnes obèses ne mangent plus à cause d'un traitement (chimiothérapie par exemple), quasi rien n'est fait pour contrer la dénutrition qui s'en suit. Pourquoi ? Parce que la personne est vu comme grosse et le milieu médical pense à tord qu'elle a des réserves...pourtant des médecins pensent ça malgré leur cours...

Et la dénutrition chez les personnes obèses fait beaucoup plus de dégâts que chez les gens minces ou maigres (parce que là, ça se voit de suite et les gens sont pris en charge). J'avais eu une super formation par une nutritionniste sur le sujet. Oui les gens obèses vont perdre du poids, logique s'ils ne mangent plus du tout à cause d'un traitement. Mais surtout, même si leurs corps peut leur fournir du glucose dont a besoin le cerveau pour fonctionner, il fourni par le reste : oligo-élément, vitamines, etc. Du coup on se retrouve avec des gens obèses sans potassium (ce qui est extrêmement grave car le potassium agit sur la contraction cardiaque), en manque de sodium (la aussi ça peut influer sur le potassium mais aussi l'absorption de l'eau dans le corps donc les reins, etc).

Bref c'est HS mais c'était pour apporter un complément courant sur la grossophobie médicale que j'ai vu pas mal de fois en service (je suis infirmière).
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