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Féminisme

Double féminicide lesbophobe : quand la presse transforme un meurtre en vaudeville

Invisibilisation, titres racoleurs, mais aussi une bonne dose d’hypocrisie… plusieurs articles montrent que malgré quelques progrès dans le traitement médiatique des féminicides, il y a encore beaucoup de travail.

Depuis quelques jours, un double féminicide fait les gros titres des presses belge et française : deux femmes ont été retrouvées mortes, tuées par balle, dans la nuit du 14 au 15 août près de Gouvy en Wallonie — Nathalie Maillet, entrepreneuse réputée dans le milieu du sport automobile et directrice du circuit de Spa-Francorchamps et Ann Lawrence Durviaux, avocate, professeure et ancienne présidente du département de science politique de l’Université de Liège.

Elles ont été retrouvées au domicile de Nathalie Maillet avec un troisième corps, celui de Franz Dubois, que l’enquête a rapidement identifié comme l’auteur du double meurtre. Après son geste, il aurait retourné l’arme contre lui. Il s’agissait de l’ex-mari de Nathalie Maillet.

Un fait divers terrible… transformé en vaudeville

Voilà pour les faits bruts. Mais comment ce fait divers est-il traité ?

En France, certains médias ont décidé que cela méritait bien qu’on s’amuse un peu, parce que c’est l’été et qu’on peut se délecter d’une histoire piquante, n’est-ce pas ?

« Nathalie Maillet tuée par son mari : il l’a surprise au lit avec sa maîtresse » titre Gala, qui enfonce le clou le lendemain avec un autre article évoquant un « secret de polichinelle » sur l’attirance de Nathalie Maillet pour les femmes.

Car oui, deux femmes assassinées par l’ex de l’une d’elle, c’est matière à s’imaginer un savoureux scénario de vaudeville en mode « Ciel mon mari ! ». C’est rigolo, on se dit qu’on peut traiter cette info comme un remake de Gazon Maudit.

Fausse pudeur et vraie lesbophobie

On apprend pourtant dans cet excellent article de la RTBF que Nathalie Maillet était séparée de son ex-mari et avait l’intention de divorcer, comme l’explique une proche du couple.

Il ne s’agit pas d’une tromperie, d’une relation extra-conjugale. Pourtant, Ann Lawrence Durviaux est quasi systématiquement présentée comme la maitresse, l’amante — sous-entendu la briseuse d’un heureux et prospère couple.

Et bien sûr, on retrouve encore tous les poncifs du traitement médiatique des féminicides, du « drame familial » au « crime passionnel ». Pire, Voici nous raconte même la scène comme si on y était :

« Le mari de Nathalie Maillet l’aurait retrouvée au lit avec sa maîtresse. Fou de rage, il les aurait toutes deux tuées puis aurait prévenu la police, avant de retourner l’arme contre lui. Une hypothèse qui pour le moment n’a pas été confirmée par les forces de l’ordre. »

À ce train-là, il vaut mieux écrire des polars, si on a envie de faire de la fiction.

Dans d’autres médias, on crie à la tragédie en mettant côte à côte dans deux encarts la « femme de caractère » et « l’infatigable entrepreneur ». Les deux ex-conjoints sont présentés quasi sur le même plan. La victime et le meurtrier à pied d’égalité.

« Assassinée avec son amie par son mari » titre pudiquement LCI. Cette frilosité à parler du couple, mais surtout à envisager la potentielle portée lesbophobe du geste de l’ex-mari de Nathalie Maillet est symptomatique de l’invisibilisation perpétuelle des lesbiennes et des violences qu’elles subissent.

Encore un effort

Les médias français ont mis un certain temps avant de réussir à utiliser le mot « féminicide ». Ils semblent de plus en plus souvent disposés à qualifier ainsi les assassinats de femmes, dans le cadre de violences conjugales, ou après une rupture (bien que ce ne soit pas les seuls cas où la situation peut être qualifiée de féminicide).

Un réel changement dans le traitement médiatique s’est produit, grâce notamment au travail des associations féministes. Mais qualifier l’assassinat d’un couple de femmes de lesbophobe semble encore trop délicat, trop embarrassant pour une partie de la presse.

Les articles français et belges évoquant la lesbophobie pour parler ce fait divers se comptent sur les doigts d’une main.

On pourrait répondre que les protagonistes de cette histoire ne sont plus là pour expliquer les circonstances, d’autant que l’auteur du geste a retourné l’arme contre lui. Mais ça ne tient pas.

On peine à évoquer ouvertement le possible caractère lesbophobe d’un meurtre, on parle de la relation des deux femmes du bout des lèvres… mais pour imaginer la scène de l’assassinat dans plusieurs articles, comme le fait Voici et d’autres médias belges, il n’y a plus aucune réserve.

N’est-ce pas là la preuve d’une criante hypocrisie ? Et surtout la preuve que la presse a encore besoin de questionner ses propres biais dans le traitement des population minorisées et des violences qu’elles subissent ?

À lire aussi : Un mémorial pour les victimes de féminicides c’est bien, agir pour empêcher les violences c’est mieux

Crédit photo : Jeanne Menjoulet via Flickr

Les Commentaires
17

Avatar de Slaw
21 août 2021 à 12h57
Slaw
@Onirinaute & @ampw
Point terminologique : attention, le féminicide ne se réduit pas au meurtre d'une femme commis par son (ex-) conjoint. Ce cas de figure est ce qu'on appelle un féminicide intime. Tout féminicide n'est pas un féminicide intime cependant, bien que la presse française ait tendance à réduire le féminicide au féminicide intime.
Le terme a été conceptualisé en Amérique du Sud par Rita Laura Segato pour décrire les crimes dont étaient victimes des femmes pauvres et racisées ouvrières dans les maquiladoras, vraisemblablement assassinées par inconnus.
La blogueuse féministe Crêpe Georgette a écrit sur le sujet (extrait : "Le mot "féminicide" a été ajouté le 16 septembre 2014 au vocabulaire du droit et des sciences humaines par la Commission générale de terminologie et de néologie comme "l’homicide d’une femme, d’une jeune fille ou d’une enfant en raison de son sexe. Note : Le féminicide peut désigner un meurtre à caractère individuel* ou systématique." et le mentionne de temps en temps sur son fil Twitter.
*meurtre à caractère individuel = féminicide intime
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