Comment je suis sortie de mon état de vieille conne aigrie de la mode

Elise a passé son enfance et ses études à être émerveillée par la mode avant de finir par la regarder en chien de faïence. Jusqu'à maintenant.

Comment je suis sortie de mon état de vieille conne aigrie de la mode

On m’a souvent conseillé de ne jamais écrire dans mes lettres de motivation « depuis toute petite, je rêve de travailler dans la mode ».

Il n’empêche que c’est vrai. J’en rêvais depuis toute petite.

La mode, la fabrique à rêves

Je jouais aux poupées en papier à habiller de ma grand-mère, je trainais dans l’atelier de mon grand-père et dans celui de ma tante. Je dessinais des fringues. Plus tard je jouais à Jeune Styliste sur l’ordinateur.

Sur ce CD-Rom, il y avait un endroit caché où tu pouvais accéder à des portraits de créateurs comme Paco Rabanne, Lacroix, Jean-Paul Gaultier et Galliano. J’imaginais alors virtuellement des silhouettes à partir de leurs pièces phares.

Oui, c’est ieuv.

Raconter des histoires, s’exprimer a travers la coupe, le tissu, le style, l’allure, puis la mise en scène sur le podium, sur les shootings, la mode était pour moi un monde merveilleux où tout était possible. Il n’y avait pas d’autres règles que celles d’être libre de faire comme bon nous semble.

J’admirais entre autres le style de John Galliano, Ann Demeulemeester, Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo…
Je ne me suis jamais sentie aussi libre de m’exprimer avec mon image que pendant mes études de mode. Tour à tour rousse pin-up, edgy aux cheveux rouges et côtés rasés, coupe au bol…

J’ai testé, je me suis amusée, la mode était ma façon de traduire mes émotions, ma personnalité. D’enfiler un pantalon à carreaux plutôt que de trouver mes mots.

Je me suis jetée dans mes études à corps perdu, avec toutes mes tripes, élaguant au passage des amitiés à cause du rythme effréné et de mes humeurs en dents de scie. Je voulais être diplômée, je voulais y arriver, et je l’ai fait.

L’industrie de la mode, une réalité douloureuse

Le temps a passé et j’ai eu différentes expériences dans le milieu.

Plus tard, en arrivant chez madmoiZelle, j’ai commencé à écrire sur la mode et plus je lisais, regardais des documentaires, plus je m’éloignais de la mode.
Pire, je lui en voulais. Je me suis sentie trahie. Pourquoi m’avoir envoyé de la poudre aux yeux toutes ces années, alors qu’au final tu fais souffrir, tu pollues, tu ne me semblais être réduite qu’au marketing ?

Je suis rentrée dans une spirale de dégoût et je me suis mise à tout voir d’un œil critique et amer. À mettre tout le monde dans le même sac.

Finalement, je voyais la mode comme tous ceux dont je me moquais. Superficielle. Pas dans le sens écervelée et frivole mais inutile.

Pourquoi encore créer des vêtements finalement ? Pourquoi encore faire des défilés, des Fashion Week vouées à disparaître, tandis que le rythme de production semble s’accélérer et ne plus correspondre aux saisons ?

Je n’ai jamais cessé de m’habiller avec plaisir et de m’amuser avec mes vêtements, d’encourager les autres à s’en servir comme moyen d’expression, de liberté. Mais la flamme s’était indéniablement éteinte.

Célébrer la mode avec le Jean-Paul Gaultier Fashion Freak Show

Jusqu’à ce soir de la première du show de Jean-Paul Gaultier aux Folies Bergères, que je vais voir avec Caroline, nouvelle rédactrice mode chez madmoiZelle.

Ensemble, on en prend plein les yeux. Les costumes sont signés Jean-Paul, le spectacle est une immersion totale dans son esprit, son histoire. L’ambiance est folle, on assiste à des défilés. En vrai. Ses tenues s’animent devant nos yeux ébahis. Elles nous invitent à nous assumer, à célébrer la diversité, la mode, l’amour.

Les danseurs sont exceptionnels, la chanteuse, Demi Mondaine électrisante.

Soudain, l’enfant terrible de la mode apparaît à l’écran dans une vidéo et explique son point de vue sur la mode. Pour lui, elle n’est pas superficielle.

Elle nous permet de nous exprimer, on peut se servir de la mode pour être soi, sans laisser la mode se servir de nous. Il souligne que c’est un produit de consommation, oui, mais pas que.

Il me rappelle qu’on peut la vivre comme on l’entend. Qu’on peut décider de se laisser subjuguer par elle sans se faire utiliser.

Final du spectacle. Applaudissements. Et Jean-Paul Gaultier en chair et en marinière qui monte sur scène pour saluer la salle.

Avec Caroline, on se regarde, on cligne des yeux et on regarde autour de nous. Le moment suspendu donnait l’impression que tous les spectateurs venaient de se réveiller d’un seul et même rêve.

La petite fille de 12 ans qui jouait avec les dessins du créateur sur Windows XP a hurlé à l’intérieur de moi. J’ai eu un temps de pause. Et ses larmes ont chaudement roulé le long de mes joues engourdies par les sourires.

Retrouver le plaisir procuré par la mode

S’amuser avec la mode. Voilà ce que j’avais oublié. Partager du rêve, raconter des histoires, fêter les personnalités de chacun·e, affirmer qui on est et le sublimer avec le vêtement. J’avais enterré tout le plaisir que me procurait le show du défilé et les fringues conceptuelles de mes créatrices et créateurs préférés.

Passer du temps aux côtés de Caroline a mis des gros coups de pioches dans ma montagne de caillasses blasées, elle qui n’a pas perdu un poil de son enthousiasme. Mieux, elle me le transmet.

Je ne peux pas acheter un vêtement sans penser à toutes les étapes qui l’ont amené au produit fini, c’est une prise de conscience sur laquelle je ne peux pas revenir.

En revanche je peux à nouveau savourer toute la beauté et l’émerveillement que m’offre la mode. Le champ des possibles qu’elle ouvre. L’amusement et la liberté de se réinventer à chaque moment qu’elle procure. Je peux la laisser me faire rêver et me transporter.

Et le soir du spectacle, c’était comme retrouver une vieille amie avec qui papoter. On s’est perdues de vue, il faut se ré-apprivoiser. Mais je suis prête à la laisser me transporter à nouveau.

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Galveston, en salles le 10 octobre, présenté par Kalindi !

Elise S.

Grande fan de textiles arrivée en août 2016 dans la team mode-beauté, Elise partage sur madmoiZelle tout ce qui la transcende : la couleur, les motifs, les chaussettes, Wham!, la « petite » création... et parfois tout ça en même temps. Ne t’inquiète pas, cela dit : elle ne te forcera jamais à porter des épaulettes. Ni des faux cils. Pas de menaces.

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Commentaires
  • Josephine Casablancas
    Josephine Casablancas, Le 2 octobre 2018 à 10h56

    Merci Elise pour cet article et pour ouvrir la discussion sur ce sujet assez crucial. Comme l'a évoqué en des termes plus "hard" une Madz avant moi, je pense que ce type d'article est hyper important mais absolument pas suffisant - ce n'est qu'un article vite perdu dans la masse des publi quotidiennes suggérant l'achat de pièces issues de la fast fashion. Ce serait super de continuer dans la direction prise par cet article et pourquoi pas, faire des papiers détaillés sur les conditions de fabrications des habits & co issus de la fast fashion, des conditions de travail très dures des femmes (car ce sont surtout des femmes!! et là ça rentre directement dans les clous de Madmoizelle) à l'autre bout de la chaine de production, du (non-)recyclage des habits qu'on jette dans les bennes,... Il y a tellement de choses à dire! Selon moi, une super alternative à la fast fashion, ce sont les pièces d'occasion (merci Vinted, Emmaus, les vides-dressing). Pourquoi ne pas faire plus d'article sur comment porter telle ou telle pièce typique des friperies (genre, une longue robe coloré, une veste kakie xxl, etc. etc.) de façon moderne? Pourquoi pas plus d'articles sur des styles (par années, par pays, par genre musical, etc.) plutôt que sur des tendances éphémères? En matière de créativité c'est illimité et je pense que ça donnerait des alternatives accessibles à nombre de madz. En tout cas bravo pour ta prise de conscience, surement pas facile quand on est passionné par ce milieu et par la mode. J'ai hâte de lire la suite :)

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