J’ai été victime de maltraitance psychologique – Témoignage

Victime de maltraitance psychologique perpétrée par son père depuis plus de quinze ans, une madmoiZelle a voulu témoigner, raconter son histoire. En deuxième partie, notre spécialiste psy donne les clés pour comprendre, reconnaître et combattre la maltraitance psychologique.

J’ai été victime de maltraitance psychologique – Témoignage

Si vous vous attendez à un article style Oliver Twist croisé avec Cosette, c’est dommage mais ça ne sera pas le cas. Je n’ai jamais dormi dans un abri pour chien, et j’ai pris très peu de baffes. J’entends déjà les commentaires arriver, du style « Haaaan, mais si tu te faisais pas taper t’étais pas maltraitée » : ouais, sauf que si la maltraitance était seulement physique, ce serait vachement plus simple.

J’ai lu un jour (impossible de me souvenir où) : « la maltraitance psychologique laisse bien plus de traces que la maltraitance physique, parce que personne ne te croit, tu n’as pas de preuve ». Et c’est vrai. Attention, je remets pas en cause les séquelles d’une maltraitance physique (surtout qu’en général les deux vont de pair) et je ne dis pas que j’ai plus souffert que quelqu’un qui s’est fait cogner toute son enfance, c’est loin d’être le cas. Mais dans mon cas justement, je n’ai jamais pu en parler, parce que je n’avais pas de preuves, c’était ma parole contre la sienne. Je pouvais pas débarquer au commissariat en disant « Regardez ce qu’il me fait ! » parce qu’il n’y avait rien à montrer.

Quelques années de calme avant la tempête

J’ai 22 ans (ouhla, déjà….). Je suis née en 1990 à Toulouse (France) d’une mère française et d’un père belge. Quand j’avais 5 semaines, ma mère et moi avons gagné la Belgique, et nous y sommes restées jusqu’à ce que mes parents se séparent, en 1994, alors que j’allais avoir 4 ans. Ensuite, retour à Toulouse. Toulouse c’est chez moi, c’est là que j’ai grandi, j’y ai fait la plus grosse partie de mes études primaires et secondaires. Chez ma mère, entourée de mes grands-parents, mon oncle, ma tante et mes deux grandes cousines.

Ma mère dit que j’ai adoré mon père pendant très longtemps, et qu’il m’a fallu pas mal d’années pour admettre la vérité. Elle n’a pas tort, au moins pour la seconde partie. J’ai quitté la maison à 18 ans (bien tassés, disons 19 ans moins 2 mois) et je suis partie vivre (et étudier) en Belgique. Chez mon père. Mais ça, c’est déjà tard dans ma (courte) vie : commençons par le début.

À compter de la séparation de mes parents, l’organisation a été très simple : je vivais avec ma mère, et j’allais chez mon père pour les vacances scolaires (Toussaint, Noël, février, Pâques, et un mois sur deux pendant l’été). Je partais en avion, toute seule, comme une grande, ma mère me posait à Toulouse Blagnac, mon père me récupérait à Bruxelles National. Une chouette vie pour une mouflette de moins de 10 ans.

J’ai peu de souvenirs de mon enfance, je me souviens du jour où on est parties de Belgique avec ma mère, et d’autres trucs assez vagues, mais rien de bien précis. Les vacances chez mon père, c’était le pied, pendant les premières années en tout cas. Comme il me voyait très peu pendant l’année, j’étais pourrie gâtée quand j’étais là-haut, et il aménageait son emploi du temps en fonction de moi… enfin, au début.

Jamais assez bien pour mon père

La dernière fois qu’il a été satisfait de moi, je devais avoir 7 ans. Il m’avait promis que si j’étais première de ma classe (j’étais en CE1) on partirait faire du cheval en Camargue (le rêve d’une petite cavalière). Toute l’année, il m’a dit que de toute façon je n’y arriverais jamais, mais il avait tort. Et on est partis en Camargue. C’était la dernière fois. Après, mes notes ont baissé, moi j’ai grandi, et il a cessé de m’aimer. Enfin… disons que plus rien n’était jamais assez bien. Je me souviens, il appelait une fois par semaine, le dimanche, et la première chose qu’il me disait c’était « T’as eu des notes ? » – et bien sûr, elles n’étaient jamais assez bonnes.

J’ai grandi comme ça. En entendant répéter que j’étais nulle, que mes notes étaient mauvaises, que j’étais moche, trop grosse (je fais 1m63 pour 59kg), que je ne savais pas m’habiller, que mes potes étaient des cons, mon sport ridicule et mon niveau sportif encore plus, mes petits amis ont tous été détestés, sans raison, juste parce qu’ils étaient mes copains, etc.

Ça peut paraître anodin, futile, mais c’était comme ça toutes les semaines à partir de mes sept ans, et ça dure encore aujourd’hui. Et quand j’étais chez lui, c’était pire : il adore se donner en spectacle, et écraser les autres pour paraître plus fort est son sport favori. Alors dès qu’il y avait du monde, c’était parti pour le show. J’ai un souvenir que je n’oublierai sans doute jamais (malgré ma mémoire de poisson rouge) : on était en voiture, il était au téléphone (je n’ai jamais su avec qui) et je l’entends encore dire « Ma fille c’est la femme qui me coûte le plus cher et que je ne pourrai jamais sauter » – et ce genre de « blagues » le faisait hurler de rire, et ses « amis » aussi. Hilarant, hein ?

Tout était comme ça, je n’étais jamais assez bien. Jamais assez parfaite. Et mes cousins (3 et 5 ans de moins que moi) étaient tellement mieux, toujours… Il ne m’a bien sûr JAMAIS dit qu’il était fier de moi, ni même un simple « Bravo ». Le jour où j’ai eu mon bac, son seul commentaire a été « Ben encore heureux que tu l’as eu ! ». Ok.

Mon choix d’études (scientifiques, depuis la seconde) lui déplaisait très fortement : j’ai tout entendu, mais surtout que je n’étais pas une scientifique, que j’étais une littéraire, donc après mon bac je suis partie en lettres (pour voir) : j’ai tenu un an et je suis retournée dans une branche scientifique, ma voie, définitivement. Et là j’ai (à nouveau) tout entendu : que j’étais trop nulle, que je n’y arriverais jamais, que je ferais mieux d’abandonner tout de suite plutôt que de continuer, que de toute facon j’allais me planter.

Lâcher prise et tout plaquer

Alors j’ai craqué. J’avais déjà quelques soucis psychologiques depuis un moment, et ça a empiré. Je suis devenue anorexique. Plus rien ne restait dans mon estomac, je mangeais trois miettes que j’allais ensuite vomir le plus vite possible, même une tasse de thé ne faisait pas long feu. J’ai perdu sept kilos en un mois, je ne dormais plus la nuit, je somnolais en permanence, pas moyen de me concentrer sur mes cours – surtout que je me forçais à faire trois entraînements de sport par semaine pour ne pas risquer de grossir. Mon corps ne tenait plus le choc, et mon moral non plus. Fin mai, juste avant mes exams, je suis rentrée en France en catastrophe, à bout de forces, sans même finir mon année universitaire.

Quand je l’ai dit à mon père, depuis la France, il m’a insultée. Il m’a dit qu’il fallait me faire interner dans un asile, que j’étais à peine assez bonne pour ca, que je n’étais qu’une sale conne, que je ne méritais même pas de vivre, et d’autres joyeusetés du genre. J’ai coupé le contact. Complètement. Pendant neuf mois.

J’ai recommencé à lui parler récemment, et je le regrette à chaque fois que je l’ai au téléphone : je me fais toujours autant rabaisser, mes études sont merdiques, le job que j’ai décroché pour l’été est une vaste blague, tout y passe. Il faut aussi ajouter que dès qu’on a le malheur de lui dire qu’on est pas d’accord avec lui et de lui répondre, il se met à hurler. Littéralement. Et comme il fait un mètre quatre-vingt pour cent dix kilos, il fait peur. J’ai toujours eu peur de lui. Combien de fois j’ai pu souhaiter sa mort. Si seulement…

J’ai 22 ans. Je suis à peine en train d’apprendre à m’aimer, et à m’accepter, j’ai heureusement ma mère et mon petit ami qui me soutiennent, et qui me répètent que non, je ne suis pas nulle, et que oui, je vais y arriver. Je déteste mon père. J’aimerais à nouveau ne plus lui parler, mais je ne m’en sens pas capable pour le moment. Mon père fait partie de ces gens qui ont des soucis, mais qui plutôt que de les accepter et d’essayer de les régler, préfèrent passer leurs frustrations sur les autres. En Belgique, mon père est quelqu’un de connu, et combien de fois j’ai entendu « T’as tellement de chance d’avoir un père comme ça »… Ouais, c’est ça…

Papa, tu ne liras sans doute jamais ce texte, mais sache que je te déteste. Et que je ne te pardonnerai jamais d’avoir fait de ma vie un calvaire. Je ne le méritais pas, personne ne mérite ça.

Qu’est-ce que la violence psychologique ?

Dans son témoignage, la madmoizelle identifie très clairement ce qu’elle a subi : de la maltraitance psychologique. Cette violence « invisible » fait partie des 4 types de violences envers les enfants distingués par l’Organisation Mondiale de la Santé – au même titre, donc, que la violence physique, sexuelle et la négligence.

La violence psychologique est tout aussi nocive que les autres violences, puisque, comme les autres, elle ne fournit pas un environnement bienveillant, favorable au bon développement de l’enfant et peut avoir des conséquences nocives sur la santé mentale, physique, sociale…

Dans son ouvrage Le harcèlement moral, Marie-France Hirigoyen revient sur ce que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant considère comme étant de mauvais traitements psychologiques : les violences verbales, le rejet affectif, les comportements hostiles, sadiques et dévalorisants, les exigences excessives ou disproportionnées, les consignes contradictoires ou impossibles…

Une violence invisible

Extrêmement difficile à repérer et insidieuse, la violence psychologique échappe souvent à la vigilance de l’entourage. Puisque ses marques sont invisibles, le parent maltraitant peut parfaitement donner le change et laisser une très bonne image de lui-même aux personnes qui l’entourent – ce qui semble être le cas dans le témoignage de la madZ. De ce fait, les victimes sont confrontées à la solitude et aux doutes : comment prouver une violence qui ne se voit pas ? Quelles preuves puis-je donner ? Qui va me croire ?

« Objectivement », l’enfant n’aurait pas de quoi se plaindre – mais si la violence n’est pas visible et passe par les mots, les gestes, l’attention, la destruction, elle, est réelle. Marie-France Hirigoyen cite les propos de Bernard Lempert : « le désamour est un système de destruction, qui, dans certaines familles, s’abat sur l’enfant et voudrait le faire mourir ; ce n’est pas une simple absence d’amour, mais l’organisation, en lieu et place de l’amour, d’une violence constante que l’enfant non seulement subit, mais de plus intériorise – au point qu’on en arrive à un double engrenage, la victime finissant par prendre le relais de la violence exercée contre elle au moyen de comportements autodestructeurs ». Là est toute la complexité et la difficulté de cette spirale de violences : il faudra que l’enfant s’extirpe de ce cercle dangereux, afin de ne pas reproduire la violence, ni sur autrui, ni sur lui-même.

Les effets et conséquences de la violence psychologique

Dès lors, comment grandir et se construire face à un parent toxique ? Comme dit plus haut, l’enfant porte souvent le blâme : il est difficile, il exagère, il est à l’origine des difficultés du parent…

Ai-je réellement vécu ce que je pense avoir vécu ? Lorsque l’on grandit dans un climat maltraitant, on ne peut pas toujours voir et comprendre qu’il s’agit de maltraitance – après tout, la maltraitance est dans ce cas la « norme quotidienne ». Ce que l’enfant perçoit, en revanche, c’est qu’il n’est pas conforme aux désirs du parent.

Dans ce cas, l’enfant peut éprouver un sentiment de culpabilité et se remettre en cause lui-mêmeQu’est-ce que j’ai fait pour l’énerver, le décevoir… ») – ce qui atteint violemment son estime de soi. Le parent violent, à force de maltraitance, a brisé l’esprit critique de l’enfant de telle sorte que sa propre violence ne peut pas être jugée. Sous l’emprise d’un parent maltraitant psychologiquement, l’enfant se retrouve dans un combat psychique, où se mêlent doute (« Est-ce que c’est moi qui déclenche tout ça ? Est-ce que j’exagère ? »), stress (du fait d’une vie en tension constante), peur et isolement (« Qui pourrait me croire ? »).

Une fois encore, Hirigoyen reprend les mots de Lempert :

« Quand la tyrannie est domestique et le désespoir individuel, la mort parvient à ses fins : le sentiment de ne pas être. Puisqu’on ne peut pas socialement tuer l’enfant dans son corps et puisqu’il faut bien une couverture légale – afin de garder une bonne image de soi, qui est le fin du fin de l’hypocrisie – on organise un meurtre psychique : faire en sorte que l’enfant ne soit rien. Nous retrouvons ici une constante : pas de trace, pas de sang, pas de cadavre. Le mort est vivant et tout est normal. »

La maltraitance psychologique a également des effets « à long terme ». En premier lieu, les victimes de violences psychologiques auront à subir un choc lorsqu’elles réaliseront leur agression – choc qui atteindra parfois encore leur estime de soi (« Comment n’ai-je pas vu, n’ai-je pas compris ? Comment ai-je pu me laisser faire ? » – mais soyons clairs : la victime, l’enfant, n’est en rien responsable de la maltraitance de son ou de ses parents), qui les mènera parfois à un sentiment de honte. On réalise que quelqu’un, que l’on nous a appris à aimer, est dangereux et que l’on doit s’en protéger. À la suite de ce choc, certain-e-s pourront entrer dans ce que l’on appelle la « décompensation » : toutes les résistances, les défenses tombent, l’équilibre est rompu… Les agressé-e-s « craquent », peuvent subir des états d’anxiété généralisée, manifester des troubles dépressifs, des réponses « physiologiques » peuvent apparaître.

Pour se sortir de cette spirale de violence, les personnes maltraitées devront passer par des étapes de séparation puis d’évolution… Ces processus, s’ils sont libérateurs, sont également douloureux, parfois culpabilisants (notamment si le parent maltraitant se positionne en victime abandonnée) et d’autant plus complexes lorsque la violence vient de l’un des parents. Il faut alors parvenir à se défaire, à se séparer psychiquement, à mettre la personne à distance – si ce n’est « physiquement », en tout cas « psychiquement ». Parvenir aussi à trouver des appuis, à donner sa confiance à autrui, à accepter le soutien de tiers. Parvenir enfin à effectuer un travail de renoncement, en quelque sorte de « deuil » du parent maltraitant – deuil du parent qu’il a été et de celui qu’il n’a pas été.

Nous ne pouvons d’ailleurs que saluer le courage de cette madZ, qui a non seulement eu la force de commencer à se reconstruire et à s’extraire du cycle violent en s’appuyant sur sa maman et son petit ami mais aussi le cran de nous confier son histoire et de braver la crainte que nous remettions en cause la violence psychologique subie.

Que pouvez-vous faire ?

Si vous subissez de mauvais traitements…

  • Rappelez-vous que vous n’êtes pas fautifs de ce qui vous arrive et que vous pouvez trouver de l’aide
  • Si vous êtes mineur-e, tournez-vous vers un adulte en qui vous avez confiance et qui peut vous protéger (proches, parents d’un ami, professeur, médecin, police…)
  • Appelez le 119, numéro dédié à l’enfance en danger, gratuit et joignable tous les jours, 24h/24h

Si vous soupçonnez ou savez qu’une personne est maltraitée…

  • Écoutez, croyez et appuyez la personne
  • Si cette personne est mineure, signalez la situation à un organisme d’aide à l’enfance ou à la police
  • Appelez le 119, numéro dédié à l’enfance en danger, gratuit, joignable tous les jours, 24h/24h et qui n’apparaîtra pas sur votre facture téléphonique, où des professionnel-le-s évalueront les risques encourus par les victimes et mobiliseront si besoin les services compétents pour intervenir auprès de la famille.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • MarieLouise
    MarieLouise, Le 29 juin 2016 à 14h36

    Énorme claque avec cet article...

    En lisant, je me disais "tiens, mais moi aussi j'ai vécu ça, et ça, et ça...". Mais après deux dépression, des troubles alimentaires des engueulades monumentales avec mon père, un éloignement avec mes parents, jamais je me suis dit que j'avais été maltraitée. Jamais.
    J'ai pas été battue, c'était juste des claques. Ils ne m'ont pas rabaissé, c'était de la maladresse pour exprimer leur fierté et leur amour. Ce n'était pas de l'indifférence, mais de la confiance qu'ils m'accordaient...

    Et là... Je sais plus. Ce n'est peut être pas grave. J'ai grandi, fait ma vie, je me suis réconciliée avec eux, et ils ont changé. Mais quand même beaucoup de questions soulevées par cet article

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