J’ai testé pour vous : la maison de retraite

Nom d’une quenelle en bois teinté, ça me pète un peu un rein de l’avouer, mais j’crois que je me plais bien à la maison de retraite. Oh, gardez-vous de le répéter à mes gai-lurons de fistons : ces gaillards un peu balourds qui roulent en Toyota (alors que notre famille a toujours été fidèle […]

J’ai testé pour vous : la maison de retraite

Nom d’une quenelle en bois teinté, ça me pète un peu un rein de l’avouer, mais j’crois que je me plais bien à la maison de retraite. Oh, gardez-vous de le répéter à mes gai-lurons de fistons : ces gaillards un peu balourds qui roulent en Toyota (alors que notre famille a toujours été fidèle à Renault, fleuron de l’industrie française) m’ont tellement lessivé la cervelle l’été dernier à essayer de me convaincre qu’à dire vrai, je leur aurais bien fait avaler leurs brochures publicitaires tout de go. Les Judas ! Les scélérats ! Ingrats enfants !

Et ces greluches poudrées qui leur servent d’épouses – oh celles-là, ces coquines, comme j’ai bien compris leurs petites manigances, à vouloir me dégager de la bicoque familiale pour pouvoir me la voler ! Je leur rabattrais bien le caquet en leur expliquant que de mon temps, les femmes respectables préparaient la pâte brisée d’elles-même, et que ces femmes aguerries en matière de fourneau ne versaient pas dans la médiocrité et la facilité – j’entends par là « acheter en grande surface des produits industriels tout préparés ». Oh Jésus Marie Joseph, rien que d’y penser, j’en ai des vertiges.

« Ignominie sans nom ! Ce n’est pas parce que je suis une septuagénaire avancée qu’il faut me ficher aux oubliettes. J’aurais volontiers distribué quelques roustes pour montrer à tous ces gens nés après 1965 de quel bois je me chauffe ! »

Voilà. Nous y sommes. Ça, c’était mon discours sanguin de l’année dernière : je refusais tout net la perspective du séjour en maison de repos, de la même façon que j’ai tenu tête à mon père il y a plus de 60 ans, quand il voulait me mettre au couvent.

Au vu du caractère trop subversif de mon témoignage, j'ai préféré ne vous dévoiler que mes mains.

Mais depuis, j’ai un petit peu changé d’avis. Je vous raconte.

« J’AI TOUJOURS PENSÉ DÉTESTER LES PRISONS POUR VIEUX »

La mort, en comparaison avec l’idée d’être enfermée dans une prison de vieux, me semblait une bien plus douce issue. « Activités, compagnie de personnes du même âge, espace vert, tarots et cadre idéal pour votre repos » mes fesses, oui ! J’étais décidée à ne jamais céder à l’entourloupe, et me gaussais déjà de tous ces gens incapables de résister à la force de persuasion de leurs ingrats enfants. JE N’IRAI EN MAISON DE RETRAITE. POUR RIEN AU MONDE JE NE CAUTIONNERAI CE GOULAG ASEPTISÉ POUR GENS SÉNILES.

J’aime beaucoup trop ma maisonnette de banlieue pavillonnaire, mes bégonias, ma télécommande (il n’y a que la mienne que j’arrive à comprendre) et ma gazinière Miele pour envisager de tout quitter. Cohabiter avec des grognasses qui râlent à longueur de journée et sentent la lavande à 10 km ? Non merci ! Et que mes fistons aillent se mettre l’argument de la « bonne compagnie » là où je pense.

Manger ce qu’une cantine aléatoire me préparera ? Plutôt avaler de la mort aux rats ! Je vous le donne en mille : les cuisiniers de ce genre de maisons de repos de pacotille seraient incapables de respecter mon régime sans sel. Imposteurs de tocards toqués, malfrats de bas étage ! Je les étoufferais bien avec mon tablier en nylon, tiens.

« MAIS UN JOUR, JE ME SUIS LAISSÉE CONVAINCRE »

Augustin, l’aîné de mes fils, celui qui est parti vivre à Paris après sa licence de gestion, n’est pas devenu commercial pour rien. Il a réussi à me vendre un compromis : résider 1 mois en maison de retraite et voir ce qu’il se passe après. Si j’aime, je reste. Si je n’aime pas, je reviens à Flamanville et le débat est à tout jamais clos.

Tout bénef, que je me suis dit ! J’ai accepté, pensant rouler Augustin aussi habilement que le jambon dans le torchon de cuisine un dimanche matin après le marché. Rira bien qui rira le dernier.

« JE ME SOUVIENS ENCORE TRÈS BIEN DU PREMIER JOUR »

Une mouquère avec un sourire de pub de dentifrice m’a amenée à ma chambre, une pièce assez lumineuse avec un lit, une table, une garde-robe et un petit point d’eau. Et voilà la sotte qui éparpille sur mon couvre-lit une dizaine de petits livrets informatifs, me renseignant tantôt sur « les activités de l’après-midi », tantôt sur « les soins au quotidiens ». Mouais, qu’elle les laisse là si elle veut : au pire je m’en servirai pour m’essuyer après la grosse commission, me dis-je, ricanant allègrement dans ma moustache.

Quand la greluche sort de la pièce en chantonnant, je reste là, l’air renfrogné, assise sur une hideuse parure de lit d’un mauve que je devine à la mode, très semblable à celles dans lesquelles mes belle-filles écervelées obligent probablement mes fistons à dormir. Je constate la présence d’un Paris Match sur la table de chevet, l’interroge du regard, puis me résigne en me souvenant que je me fiche de ce trublion de Johnny Hallyday comme de l’an 40. Je me résous alors à me plonger dans la lecture de la brochure des activités.

En ouvrant le catalogue de papier glacé, mes yeux s’arrêtent sur un encart « l’atelier cuisine de la semaine ». Le temps de saisir mes petites lunettes dorées (ce n’est pas trop mon genre de copiner avec le grand capital, mais je vais faire ma publicité : avec Alain Afflelou, j’ai eu une 2e paire gratuite, le saviez-vous ?) et de lire en diagonale, je comprends que le prochain cours est « dans la salle de réception », et qu’on y apprendra à faire de « la mousse de canard maison », soit une merveille culinaire que j’ai toujours rêvé de savoir moi-même réaliser. Ni une ni deux, je sors de ma chambre et dévale les escaliers à coup de chaussures thermoformées, pour aller m’inscrire à l’accueil.

Si mes souvenirs sont bons, c’est à cet exact moment que mon coeur a vacillé et que j’ai commencé à envisager de rester. Et depuis…

« DES CAMARADES, J’EN AI MAINTENANT DES MILLE ET DES CENTS »

Oh, des copains et des copines, j’en ai tellement que ça me fait repenser au lycée à Lyon, quand je faisais option musique. Lucette est sympa et parle beaucoup de ses filles, qui ont embrassé des carrières de médecin au lieu de faire du droit – ce qui, même 10 ans après, la met encore hors d’elle. Je bavarde beaucoup avec elle, on parle de nos enfants en faisant le tour du parc, presque tous les mercredi après-midi.

Il y a aussi André. Cet homme qui ne quitte jamais son béret (on le surnomme le Bênet Béret, hohoho) est à mourir de rire, et en plus, ouvrez grand vos oreilles, on a découvert que la fille de ma boulangère est aussi la voisine du beau-frère de son fils, le monde est tellement petit !

Sinon, il y a aussi Pierrette, ma copine qui a la main verte. À en voir son brushing laqué au Elnett et ses boucles Swarovski, j’en mettrais ma main au feu que, plus jeune, elle était une sacrée donzelle avec le feu là où je pense ! Enfin bon, je dis ça mais je ne suis pas jalouse, aujourd’hui elle est incontinente. Bref, la dernière fois, à l’atelier jardinage, elle m’a montré son coin potager, et je dois dire que ses tomates sont les plus chatoyantes du club. La semaine prochaine, on se met en binôme pour déterrer les carottes. Équipe de choc à venir.

À l’atelier crochet, je copine un peu avec Marcel, même si Lucette m’a conseillé de l’éviter. Il paraît que Marcel est un garçon de mauvais genre, ancien traficant de narcotiques et homme autrefois porté sur l’alcool. Mais en attendant, je les trouve plutôt inoffensifs, lui, sa calvitie, son déambulateur et son l’air hagard. En fait, je soupçonne parfois Lucette d’avoir eu le béguin pour Marcel par le passé, et aujourd’hui, de fabuler un peu le concernant, jouant la commère depuis qu’il aurait repoussé ses avances. Je poserais bien la question à Félicienne, la doyenne du centre (elle est entrée en 2003 et n’est toujours pas morte), mais depuis qu’elle ragote avec cette culottée de Claudine (je la déteste), je ne lui adresse la parole que quand Jules et Norbert proposent une partie de cartes après le souper (l’amour de la belote reste l’amour de la belote).

« JE CUISINE ET JARDINE, TRICOTE ET PAPOTE »

Moi qui pensais que le club 3e âge mis en place dans la municipalité de Flamanville était déjà irréprochable (ils m’emmenaient au théâtre en minibus, je vous raconte pas la descente de vieux en centre-ville !), je découvre que les activités au centre sont encore plus délirantes et diablement bien organisées.

Mon potentiel créatif est en émoi, mon moi artistique est en ébullition ! J’ai appris à parfaire ma recette de la tarte tatin (que je ne réussissais qu’une fois sur deux – une honte sans nom dans tout le voisinage, ce maudit jour où j’ai ramené une tarte cramée à la kermesse du hameau !) J’ai re-visionné pour la première fois depuis bien trop longtemps Autant en emporte le vent, ce fantastique film qui émoustillait la jeune femme à la libido démesurée que je fus un jour.

En atelier potager, on m’a aussi appris à mieux ciseler les feuilles de menthe (saviez-vous qu’une petite paire de ciseaux dirigée vers le bas coupe plus vite qu’un couteau de cuisine ?). Et la semaine dernière, au lieu de faire la sieste après le petit concert – barbecue, je me suis attelée à la réalisation de 2 petits bonnets au crochet (je les offrirai à mes petits-enfants quand ils viendront me visiter).

Oh et je me suis mise au scrapbooking – je refais mon album de mariage. C’est Eudes (s’il était encore vivant… paix à son âme) qui serait diablement fier de moi.

PUISQU’Y’A QUE LES SOTS QUI NE CHANGENT PAS D’AVIS…

En fait, ce que j’avais coutume de nommer « la prison pour vieux », je l’appelle désormais « la colo des anciens ». Je m’éclate comme une jeune fille en fleur qui danse au Macumba, je ris à dentier déployé, je me tape les cuisses avec mes camarades à longueur de temps, (et même que c’est au personnel de soin de nous reprendre et d’exiger qu’on « baisse d’un ton »), je me sens épanouie et j’ai l’impression de vivre dans un roman de Marcel Proust, où tout est doux, calme et ralenti.

Je repense alors à mes fistons, que j’avais obligés à devenir scouts quand ils avaient 8 ans ; ils y étaient allés en traînant les pieds, mais avaient finalement adoré leur été. Eh bien, croyez-le ou non, mais c’est peut-être ce qui est en train de m’arriver.

Et ce serait feindre de perdre la boule que de prétendre que je n’ai jamais changé d’avis.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • AnonymousUser
    AnonymousUser, Le 7 avril 2011 à 19h29

    Oh j'ai aimé cet article ! L'orthographe a dû etre revue depuis le 1er, enfin rien ne m'a sauté aux yeux.

    Bref, s'il est loin, malheureusement, de la réalité des maisons de retraite françaises, j'ai aimé imaginer Mamie Laystary en atelier cuisine et à jouer au tarot.

    Quand à lire du journalisme d'investigation, il est vrai que dans le cadre du 1er avril ça n'aurait pas collé, mais je vais ailleurs si je veux lire des articles plus "sérieux". Toutefois, je ne serais pas contre un article de "journalisme d'investigation" de temps en temps :)

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