Je veux comprendre… le projet Kony 2012

Depuis quelques jours, une vidéo se propage comme une traînée de poudre aux Etats-Unis. Intitulée Kony 2012, elle pointe du doigt la nécessité d'arrêter Joseph Kony, chef des rebelles de la LRA. Retour sur un buzz altruiste.

Je veux comprendre… le projet Kony 2012

Le 8 mars 2012 – Vous trouverez une mise à jour à la fin de l’article avec la réponse aux critiques de Invisible Children.

Kony 2012 est un film-documentaire d’environ 30 minutes qui a été mis en ligne le 5 mars dernier par une communauté appelée Invisible Children. Relayée par des milliers de gens sur Twitter et Facebook, elle est arrivée jusqu’à nous hier par le biais de Morgane (par mail) et d’Electricmiss sur le forums des suggestions et sur Facebook (merci à elles !) et je vais tenter de vous expliquer en substance de quoi elle relève ; car si la vidéo est claire et plutôt bien fichue, elle n’est malheureusement disponible qu’en anglais.

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Joseph Kony est le chef des rebelles de l’Armée de résistance du Seigneur (en anglais, ça donne Lord Resistance Army ou LRA) qui officie en Ouganda et au Soudan, en Afrique. Il est également surnommé le Messie Sanglant, triste hommage aux actions de son armée. Le but de la LRA est de renverser le président ougandais actuel, Yoweri Musuveni et de prendre sa place pour établir un système basé sur la Bible.

Pour asseoir son pouvoir et s’assurer une grande armée, la LRA est accusée de kidnapper des enfants. Les filles deviendraient ainsi des esclaves sexuelles et les garçons se verraient offrir une arme afin de devenir des enfants-soldats (à ce jour, le pourcentage de mineurs dans la LRA est estimé à 90% selon l’ONU). Les rebelles sont également accusés d’avoir massacré des civils.

Pour toutes ces raisons, Joseph Kony est sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, et ce depuis 2005. 

La genèse de la vidéo

Lors d’un voyage en Ouganda, Jason Russell a rencontré Jacob, un jeune ougandais qui a officié en temps qu’enfant-soldat. Son frère, qui a failli être kidnappé en même temps que lui, a essayé de s’enfuir en voyant les rebelles et a été exécuté. Après avoir écouté Jacob parler de son parcours, Jason lui a fait la promesse de mettre un terme aux enlèvements d’enfants et à leur enrôlement dans l’armée de la LRA.

De retour aux Etats-Unis, Russell a réussi à rencontrer des politiques à Washington et s’est vu répondre qu’il était hors de question que les Etats-Unis se retrouvent impliqués dans un conflit dans lequel ils n’auraient aucun intérêt économique et où leur sécurité nationale n’est pas en danger. Fort de ce constat, Jason Russell a compris qu’il fallait médiatiser l’affaire et faire connaître la situation en Ouganda et au Soudan au plus grand nombre de gens. 

Invisible Children : une communauté pour rendre visible l’invisible

Il a alors organisé des rencontres durant lesquelles il montrait à son assemblée des vidéos comprenant des témoignages de civils et une vulgarisation de la situation. Lorsque la LRA a commencé à agir dans les pays alentours, Jacob et quelques uns de ses amis ont décidé d’aller aux Etats-Unis pour se faire les portes-paroles des enfants-soldats (le chiffre utilisé par Amnesty International était de 25 000 en 2006). En parallèle, Jason Russell a monté avec l’aide de proches une communauté, Invisible Children, en référence à la faible médiatisation de la situation ougandaise qui rend invisibles ces enfants dans l’opinion publique. L’idée principale de la communauté ? « L’endroit où vous vivez ne doit pas déterminer si vous avez le droit de vivre ou non ». Grâce à de nouveaux adhérents, la communauté a réussi à reconstruire des écoles, à créer des emplois et à établir un réseau radiophonique pour aider les villageois à communiquer et à s’avertir de l’attaque des rebelles.

Avec le temps, la communauté a réussi à rassembler un nombre conséquent de membres (principalement des jeunes). C’est plus nombreux et plus que jamais concernés que les activistes sont retournés discuter avec les hommes et femmes politiques de la nécessité de faire arrêter Kony. Quelques temps plus tard, Barack Obama envoyait une lettre à la fondation pour leur apprendre qu’un petit nombre de conseillers américains allaient être envoyés pour aider les armées locales qui travaillent à l’arrestation de Joseph Kony.

A peine plus d’un mois plus tard, Joseph Kony a été mis au courant de l’intervention américaine ; sa tactique a changé, et il est encore plus difficile à trouver.

Soucieux de ne pas voir la mission annulée, les membres de Invisible Children ont mis sur pied un raisonnement précis, que je vous résume ci-dessous :

Il faut que Kony soit arrêté. Pour ce faire, il faut que les armées locales puissent le trouver. Elles ont donc besoin de la technologie et des moyens nécessaires (ce qui est le rôle des conseillers américains). Pour qu’ils restent sur le terrain, il faut que la mission continue. Pour que la mission continue, il faut que l’opinion publique montre que l’arrestation de Kony est importante pour elle. Sachant que, d’après Jason Russell, 99% de la population ne connaît pas l’existence du chef de la LRA, la solution, c’est la médiatisation.

Objectif : la médiatisation de Joseph Kony

Jason Russell explique que Joseph Kony est invisible car il n’est pas connu de l’opinion publique. Son visage est si peu vu dans les médias qu’il estime, pour résumer, que la majorité de la population ne se retournerait pas sur lui si elle le croisait à la boulangerie. Pour Invisible Children, il faut le faire connaître et pour ce faire, il faut que les célébrités et les hommes et femmes politiques prennent le sujet à coeur et profitent de leur influence pour faire tourner l’information, la vidéo, le nom et le visage de Joseph Kony.

Sachant qu’il faudrait le faire arrêter en 2012 pour ne pas décourager le gouvernement américain de s’impliquer dans un conflit qui ne lui profite pas, la communauté met le paquet cette année. Ainsi, le 20 avril aura lieu la « Cover Night », une nuit durant laquelle chacun est invité à couvrir les murs des plus grandes villes du monde avec des posters affichant le visage de Joseph Kony.

Un projet contesté

Cependant, un tumblr relayé par @Veeee sur Twitter conteste ce projet. Les raisons ?

  • Invisible Children n’a utilisé que 32% de ses revenus pour aider directement les populations. Le reste a été dépensé pour payer les employés, les voyages et la production du film-documentaire,
  • Le Charity Navigator, chargé de noter la crédibilité des associations caritatives, a établi à 2 sur 4 la fiabilité des comptes de Invisible Children,
  • La communauté fournit des armes à l’armée ougandaise et autres forces militaires du pays. Le souci, c’est qu’elles sont accusées de viols et de pillages. Et que Joseph Kony n’aurait apparemment pas été actif en Ouganda depuis 2006, selon le tumblr,
  • Les affaires étrangères estimeraient que Invisible Children exagère et amplifie les actions de Joseph Kony (même si tout le monde s’accorde à dire qu’il est clairement loin d’être un saint).

Si le projet Kony 2012 ne fait clairement pas l’unanimité, il a au moins le mérite de médiatiser un conflit vieux de 26 ans dont nous n’entendons que sporadiquement parler.

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Mise à jour : En réponse aux critiques dont la communauté fait l’objet, Invisible Children a édité son site officiel. En ce qui concerne « l’opacité » de l’utilisation des fonds récoltés et la rémunération des employés de l’organisation, jugée trop importante par certains, Invisible Children rappelle qu’une section entière de leur site est dédiée à la transparence de leurs finances et que leurs comptes sont soumis à un audit annuel.

Au sujet de la rémunération, lisacj a d’ailleurs précisé dans le sujet de réactions à l’article qu’à ses yeux, « il n’y a rien d’illogique à ce que les ONG aient des employés et les rémunèrent » :

« […]Le travail des employés au siège et sur le terrain requiert de véritables savoirs-faire et des techniques, il y a d’ailleurs des formations et des diplômes pour ça, sur plusieurs années. Il y a un cadre légal, un cadre technique, sur des missions et des programmes qui ont de grands enjeux […], il s’agit donc de ne pas faire n’importe quoi : il ne peut pas y avoir que des bénévoles. Une ONG, ça n’est pas 12 gentils hippis qui partent 3 mois construire des écoles et enseigner le français à des petits africains […]. »

En outre, Invisible Children mentionne également le fait qu’elle travaille à l’arrestation de Joseph Kony, certes, mais pas que : la campagne Kony 2012 appelle également à « des mesures plus larges pour aider les communautés affectées par la LRA avec une augmentation par exemple du financement de programmes qui permettraient aux enfants kidnappés de s’échapper et de rentrer chez eux« , ainsi qu’à donner un coup de pouce à la diplomatie pour responsabiliser les gouvernements locaux afin qu’ils protègent les civils de ce genre de violences.

Pour ce qui est des entorses aux droits de l’homme potentiellement perpétrées par le gouvernement ougandais et/ou par son armée, Invisible Children précise qu’aucune partie des dons reçus ne leur est envoyée. En revanche, elle estime que « coordonner les efforts avec les gouvernements locaux est le moyen le plus pertinent et le plus adéquat d’arrêter Kony et de protéger les civils ».

En réponse aux accusations de manichéisme et de simplification outrancière du conflit dans la vidéo, Invisible Children précise qu’il est difficile de ne pas faire de raccourcis dans un film-documentaire de 30 minutes et que l’organisation propose à ses membres de creuser le sujet en en apprenant plus sur la création de la LRA et l’histoire du conflit.

Sur Youtube, une certaine rosebell83 donne son avis sur cette campagne et y propose des alternatives, – comme aider les associations locales qu’elle juge plus à même de comprendre les tenants et les aboutissants du conflit, ainsi que le contexte actuel au Sud Soudan et en Ouganda. (Un grand merci à cocoon93, qui a linké cette réponse dans les commentaires de réaction à l’article) :

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Pour conclure cette mise à jour, je laisse la parole à Zébule, qui a réagi dans les commentaires de l’article de façon plutôt tempérée : si elle regrette la simplification et le dualisme du film-documentaire, elle rappelle tout de même que le projet Kony 2012 a aidé à ouvrir les yeux de bon nombre d’adolescents aux Etats-Unis et ajoute qu’Invisible Children a permis la reconstruction d’écoles et l’embauche d’ougandais avant de conclure cette réflexion par cette phrase :

« […] Il ne faut pas simplifier la situation en Ouganda, mais il ne faut pas non plus simplifier l’action de cette ONG. »

Pour en savoir plus :

  • La lettre d’Invisible Children à Barack Obama (en anglais)
  • La page Facebook française de Kony 2012
  • Cet article du Guardian qui recense et explique les critiques dont l’association fait l’objet (en anglais)
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  • Erinora
    Erinora, Le 9 mars 2012 à 14h15

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