Interview de Craig Thompson, dessinateur et générateur de chefs-d’œuvre

À l'occasion de la parution de sa nouvelle bande dessinée Space Boulettes aux éditions Casterman, Craig Thompson a répondu aux questions de Lucie au sujet de la création artistique en BD !

Interview de Craig Thompson, dessinateur et générateur de chefs-d’œuvre

Il y a quelques jours, j’ai eu la joie quelque peu immense de rencontrer Craig Thompson, un auteur de bande dessinée qui a la particularité de faire des romans graphiques très denses (comprendre ici que ça pèse très lourd dans un sac) et absolument remarquables de sensibilité, d’originalité et de justesse narrative.

Parmi ses œuvres, deux lui ont plus particulièrement valu la reconnaissance internationale du grand public et des professionnels et ont été érigées au rang de classiques de la BD.

Il y a tout d’abord Blankets, une bande dessinée qui lui a permis de récupérer un grand nombre de prix dont le prix Eisner du meilleur auteur et de la meilleure bande dessinée (prix décernés par des professionnels de la bande dessinée et remis lors du festival Comic-on aux États-Unis, pas des moindres, en gros).

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Dans ce récit très personnel, Craig Thompson évoque son enfance au sein d’une famille stricte et religieuse originaire d’une petite ville du Wisconsin dans les années 80/90. Il raconte l’histoire de son premier amour adolescent, une relation forte et passionnée qui le pousse à s’affranchir du poids de sa famille et de son éducation. C’est le genre de récit qui vous laisse tout bizarre et le ventre noué en le refermant, avec la sensation d’avoir pris une bonne petite claque sur la joue.

Seconde grande œuvre parmi les incontournables de Craig Thompson : Habibi, qui lui a également valu de recevoir le prix Eisner du meilleur auteur.

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On s’éloigne ici du récit autobiographique pour raconter la relation singulière entre deux esclaves, Dodola et Zam, dans un roman graphique aux couleurs orientales qui allie sensualité, réalisme parfois trivial et érudition religieuse, avec la poésie spirituelle des versets de l’Ancien Testament et du Coran racontés au fil de l’histoire. Visuellement, la bande dessinée est spectaculaire de par son soin extrême apporté aux détails, et l’histoire de ces deux destins est vraiment captivante.

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Aujourd’hui paraît en librairies Space Boulettes, nouveau-né de l’imagination de Craig Thompson. L’auteur opère un virage radical par rapport à ses deux livres précédents et s’adresse ici à un public jeunesse (mais on va pas se mentir, vous allez vous rouler de bonheur en tant qu’adulte, un peu comme quand vous regardez un film Pixar).

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L’histoire nous fait décoller au-delà de la stratosphère en compagnie de la pétillante Violette. Son père, officiellement bûcheron (de l’espace, oui) disparaît après avoir accepté une mystérieuse mission. Violette, entourée de deux amis (un peu névrosés et extrêmement drôles), s’élance sans hésiter à sa recherche en plein cosmos, où les baleines de l’espace sèment la terreur en dévorant tout sur leur passage. Cela donne lieu à une folle odyssée secouante dans les étoiles, qui allie aventure et bonne dose d’humour absurde !

L’entretien a été l’occasion de parler avec Craig Thompson de son virage vers un public jeunesse, mais aussi de création artistique, lui qui est habitué aux longs récits de plusieurs centaines de pages, et de sa conception de la bande dessinée.

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  • Space Boulettes est une œuvre dense pour laquelle l’univers qui entoure les personnages a été créé de A à Z. Quel en a été le processus de création ?

Le livre a été écrit très rapidement, puisqu’il m’a fallu un mois pour écrire le premier jet du scénario. Je suis ensuite parti à la recherche d’un éditeur aux États-Unis, et durant le temps que ces recherches m’ont pris, je me suis adonné à la création de l’univers. Je me suis mis par exemple à réfléchir aux vaisseaux spatiaux. C’était vraiment la partie la plus agréable de la création du livre !

Même si l’histoire est plus légère que mes livres précédents, quand je me suis vraiment investi dans le dessin, j’ai découvert que ça me prenait autant de temps, et surtout que c’était aussi intense en charge de détails qu’une page d’Habibi !

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  • D’où vient l’idée de mettre en place l’intrigue dans l’espace ? Peut-on y voir une inspiration du Petit Prince, avec cet univers où chaque planète a sa fonction ?

Le Petit Prince n’est pas une référence explicite, mais c’est une corrélation intéressante. J’adore le livre !

Maintenant quand j’y réfléchis, je dirais que Moby Dick était vraiment la plus grosse inspiration littéraire. Il y a sans doute aussi un peu de Phantom Tollbooth de Norton Juster, une lecture d’enfance.

Les autres éléments relatifs à l’espace viennent des obsessions de mon enfance. Quand j’avais dix ans, dès qu’il y avait un truc à voir quelque part concernant l’espace, j’étais de la partie ! Pour ce qui est du côté science-fiction de l’univers, le livre n’en est pas à proprement parlé, c’est beaucoup plus fantaisiste et exagéré.

  • Aviez-vous besoin de « l’espace », de cet ailleurs et d’une grande zone de vide, pour laisser s’exprimer toute votre liberté de création ?

C’est ça, c’est une bonne observation. C’est le cas dans tous mes livres.
Dans Blankets, il y a ces grandes étendues de neige ; dans Habibi, il y a ce désert à perte de vue. L’espace aussi offre ces perspectives-là, on peut s’étaler. C’était d’ailleurs pareil dans Adieu, Chunky Rice, où l’océan prenait cette même place. Il y a toujours une étendue dans mes livres !

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  • Avec Blankets, on se situait dans un récit intime, sensible et autobiographique ; dans Habibi, il s’agissait plutôt d’une poésie orientale, spirituelle et sensuelle. Dans quoi vous situez-vous avec Space Boulettes ?

Je pense que Space Boulettes est plus semblable à Blankets, car il est influencé par la vie rurale, par toute mon enfance passée au milieu d’une classe ouvrière (NDLR : la famille de Violette vit dans la précarité). J’ai passé les vingt premières années de ma vie dans le nord-ouest des États-Unis, et on retrouve toute l’industrie forestière et cette qualité rurale dans Blankets et Space Boulettes.

  • Justement, il y avait donc une grande part de personnel dans Blankets. Vous racontez par ailleurs avoir eu vous-même une éducation très pieuse, et on retrouve des références bibliques jusque dans Space Boulettes, avec par exemple un personnage englouti par une baleine tel Jonas. L’auteur est-il condamné à laisser une part de lui-même dans sa création ?

Peut-être. Je ne suis pas sûr d’avoir fait tout cela de manière consciente dans ces cas précis, contrairement à mes autres livres Un Américain en balade ou Carnet de voyage. Je crois que c’est quelque chose d’inévitable, on ne peut jamais ignorer son propre ressenti. On doit toujours partir d’un point de vue à soi, de quelque chose de personnel pour créer. Et je crois (et j’espère) que tous les auteurs sont comme ça et que je ne suis pas le seul égocentrique à le faire !

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  • Pourquoi avoir décidé de vous adresser à un public jeunesse ? Est-ce que ce lectorat vous apporte quelque chose de plus ? Est-ce que cela vous permet d’explorer d’autres choses en termes de création ?

Les enfants sont l’avenir de la bande dessinée. Les jeunes lecteurs de bande dessinée sont les créateurs de demain. C’est une façon pour moi de nouer ce lien. Je pense que sous sa forme la plus pure, la bande dessinée s’adresse avant tout aux enfants. Moi-même j’ai été attiré par elle dès mon plus jeune âge, et j’ai voulu revenir à ça. J’ai voulu écrire une histoire que j’aurais aimé lire à dix ans.

Par ailleurs, j’ai beaucoup d’amis qui ont des enfants en âge de lire et qui sont curieux de voir mon travail. Jusqu’à présent, je devais cacher mes précédents ouvrages, car ils n’étaient vraiment pas appropriés à de jeunes lecteurs. Donc ça y est, les enfants de mes amis peuvent enfin lire une de mes bandes dessinées !

  • On peut noter une évolution de votre style graphique dans Space Boulettes. Cette évolution a-t-elle été conditionnée par ce changement de public ?

J’ai dû adapter mon style pour la couleur (NDLR : ses autres BD sont en noir et blanc). Ça a pas mal changé mes compositions de page et la façon dont je travaille. Après, pour la qualité cartoon de mon dessin, c’était quelque chose qui était présent dès le départ dans mon travail avec Adieu, Chunky Rice.

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  • Space Boulettes est une BD ambitieuse de par son format (et c’est très bien parce qu’elle ne prend pas les enfants pour des crétins). Quel est le lecteur enfantin idéal selon vous ? Faut-il qu’il ait lu l’intégrale des Calvin et Hobbes pour pouvoir entrer dans Space Boulettes, ou ça peut être une initiation en BD ?

On peut entrer en bande dessinée avec Space Boulettes. J’ai des lecteurs qui vont de 6 ans jusqu’à plus de 60 ans !

Je suis d’accord, il ne faut surtout pas prendre les enfants pour des imbéciles. Il faut leur donner à lire des choses qui les challenge un peu et qui leur offrent un défi de compréhension. Je me souviens que mes histoires préférées quand j’étais petit, c’était celles-là, celles qui me passaient un peu au-dessus et dont je comprenais peut-être 20 %, mais sur lesquelles j’avais très envie de revenir plusieurs fois.

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  • Le personnage principal de Space Boulettes, Violette, est l’héroïne d’une aventure spatiale, ce qui sort des clichés habituels. Est-ce un parti pris d’avoir envoyé une petite fille dans l’espace, ou est-ce que ça a été quelque chose d’évident ?

Ce n’était pas stratégique mais organique. Les premiers personnages de cette aventure étaient Elliott, un petit poulet que je dessine depuis vingt ans dans mes carnets et qui n’avait pas encore de livre à lui. L’autre, c’était Zachary, qui a fait sa première apparition en 2004 dans Un Américain à Paris, et que quelqu’un a décrit comme mon Jiminy Cricket. Je savais que je voulais travailler avec ces deux personnages, mais ils étaient vraiment brouillons et turbulents, comme deux petits garçons chahuteurs, ça ne fonctionnait pas.

Il y a deux ans, deux de mes meilleurs amis ont eu une petite fille appelée Violette — d’où mon inspiration. À l’instant où elle est née, j’ai su que je voulais lui dédier un livre. Elle était l’élément manquant, le personnage parfait pour compléter ce groupe d’amis. D’un coup, elle faisait fonctionner ensemble ces deux personnages dysfonctionnels !

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  • Space Boulettes est une bande dessinée générationnelle, dans laquelle on retrouve des références à la culture des parents (Les Goonies, Star Wars…). Déjà, dans Habibi, on sentait une volonté de transmission de toute la culture des récits religieux. Dans Blankets, il s’agissait davantage de se livrer soi à travers l’autobiographie. La bande dessinée est-elle selon vous un lieu de partage privilégié ?

Quand on est jeune, la façon dont un livre vous affecte est profonde, et c’est une sensibilité que l’on perd peut-être un peu lorsque l’on grandit. Quand j’étais enfant, je mémorisais des livres qui sont encore imprégnés dans ma mémoire. Il y a une vraie force émotionnelle des livres. Les symboles sont beaucoup plus puissants, surtout lorsqu’on est enfant.

Je pense que c’est l’enjeu de l’art en général de transmettre quelque chose. Enfant, je dessinais pour m’échapper des vanités du quotidien, de l’ennui. Adulte, ma motivation première était la communication, la connexion, le lien vers l’autre. Pour moi l’art qui réussit, c’est l’art qui transmet à tout le monde.

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  • Dans la plupart de vos BD, les adultes n’ont pas vraiment le bon rôle, alors qu’on a plutôt des enfants qui se sortent de situations extrêmes par leurs propres moyens. Est-ce que pour vous, la fiction apprend à grandir ?

Sans doute. Ce qui est sûr, c’est que le thème commun à toute mon œuvre est la recherche d’une famille, mais en dehors de la famille biologique. Dans mes livres, on cherche à compenser des absences parentales par des amitiés, en cherchant à l’extérieur du cercle familial fermé. C’est un thème propre à ma vie, et à la vie de la plupart des gens.

En ce sens, Space Boulettes est une progression psychologique pour moi, parce que pour une fois, elle commence dans une cellule familiale fonctionnelle !

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  • La thématique du voyage, que l’on retrouve dans tous vos livres, est-elle aussi une manière d’échapper à une cellule familiale dysfonctionnelle ?

Bonne question. Si j’analyse, mon premier livre, Adieu, Chunky Rice, c’est un voyage pour se trouver soi-même ; Blankets est un voyage pour trouver une connexion avec quelqu’un d’autre ; Habibi est un voyage pour se guérir de soi, se réparer soi-même grâce aux liens que l’on noue avec les autres. Space Boulettes, enfin, est un voyage pour réunir à nouveau une famille.

Effectivement, on dirait que c’est assez cohérent, qu’il y a un long fil directeur dans mon œuvre, comme une seule histoire filée. J’adhère à l’idée, assez classique en théorie de la narration, que le voyage est le but en lui-même, que ce qui compte, c’est le processus. L’important, c’est apprendre et partir à l’aventure, ce n’est pas la destination en elle-même qui importe, mais bien tout ce qui nous y emmène et nous construit.

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  • Et pour finir sur tout autre chose, est-ce que ça vous plairait de voir Space Boulettes adapté en film d’animation ?

Oui j’aimerais bien. Pour la première fois dans ma vie, je suis très ouvert à l’idée de travailler sur une adaptation de l’un de mes livres. Space Boulettes est une histoire qui s’y prête bien, c’est le livre pour lequel je me sentirais le plus à l’aise pour collaborer sur un film d’animation. Maintenant que je vis à Los Angeles, ça me semble plus naturel et instinctif, j’ai commencé à discuter avec ce milieu-là et je vais voir ce qui pourrait se faire.

Délaissant quelques temps ses États-Unis, Craig Thompson sera en tournée un peu partout en France pour la promotion de Space Boulettes, et passera peut-être près de chez vous ! Ce serait dommage de ne pas en profiter !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Le_lA
    Le_lA, Le 16 mars 2016 à 21h55

    il est en dédicace à Annecy le 18 (mars) après midi au 9eme Quai & Momies (pour celles que ça intéresse)

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