Grèves de la faim et tortures à Guantanamo : explications

Les grèves de la faim se multiplient parmi les prisonniers de Guantanamo. Pour contrer le phénomène, l'administration du centre les alimente de force, par une procédure qui a tout d'une torture. Explications.

Guantanamo, la “prison des terroristes”

Guantanamo fait référence au centre de détention et d’interrogation américain, construit sur la base navale militaire américaine de l’île de Guantanamo, à quelques kilomètres des côtes cubaines (au sud-ouest de l’île).

La base militaire existe depuis l’administration Roosevelt (début XXème siècle), mais la prison a été ouverte en 2002 par l’administration Bush (le fils, Georges W). Son but ? Concentrer les prisonniers de la “Guerre contre le terrorisme” : à la fois ceux arrêtés sur le sol américain, mais également certains prisonniers des guerres d’Afghanistan et d’Irak.

Il faut comprendre que la base militaire de Guantanamo (et donc le camp de détention), sont construits sur un territoire cubain, dont les États-Unis ont l’autorisation d’occupation (négociée dans le traité de non invasion, l’Amendement Platt).

Guantanamo, zone de non-droit… américain

L’intérêt d’avoir un camp de détention sous la souveraineté des États-Unis mais sur un territoire étranger, c’est de pouvoir considérer que la prison échappe au droit américain. L’administration Bush a également essayé de nier aux prisonniers l’application de la Convention de Genève, qui régit notamment le traitement des prisonniers de guerre et des conflits armés.

La Cour Suprême des États-Unis a conclu que les commissions militaires, (sortes de “tribunaux”) mises en place pour “juger” les détenus de Guantanamo, constituaient une violation de l’article 3 de la Convention de Genève. Cet article interdit notamment “le jugement et l’exécution de jugements arrêtés en l’absence d’un jugement rendu par une cour de justice régulièrement constituée, respectant les garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés” (traduit de cet article).

Si cette décision de la Cour Suprême* a contraint l’administration Bush à un minimum de précautions concernant le respect des droits des prisonniers, elle n’a pas empêché le déroulement de traitements inhumains et de torture perpétrés à Guantanamo.

*Décision Hamdam vs Rumsfeld, 29 juin 2006

Côté prisonniers : grèves de la faim, suicides et témoignages

Attention : il ne s’agit pas ici de prendre parti « pour » les prisonniers « contre » l’administration Bush. D’un point de vue strictement juridique, les droits élémentaires de ces hommes ont été bafoués (car ce sont des hommes, avant d’être des terroristes avérés ou soupçonnés).

Les terroristes se positionnent eux-même en dehors de tout système : ils ne sont pas des soldats, ne se revendiquent d’aucun État ; même s’ils se revendiquent d’Al Qaïda, l’organisation n’est partie à aucun traité international.

Eux-mêmes ne respectent pas les accords internationaux sur le traitement des prisonniers de conflits armés (de mémoire, on n’y autorise pas la décapitation des combattants ennemis, ce que les membres d’Al Qaida pratiquent non seulement sur les soldats américains, mais aussi sur les otages civils).

Mais il ne faut pas confondre un terroriste, arrêté, jugé et condamné pour ses actes, avec un suspect, arrêté, détenu pour une durée illimitée, sans chef d’accusation, sans moyen de recours.

Plus de 600 prisonniers sont passés par les gêoles de l’île, selon cette infographie du New York Times. Au-delà du nombre, ce qui pose davantage question sont les conditions dans lesquelles ces hommes ont été détenus.

Certains ont été arrêtés et détenus sans motif : ils n’ont jamais été inculpés, ils n’ont jamais été jugés. Certains ont obtenu d’être relâchés, mais ils sont toujours emprisonnés, leur remise en liberté n’a jamais été effective. Parmi ceux-ci, certains n’ont tout simplement aucun pays où rentrer, aucun pays n’accepte de “récupérer” ces prisonniers désormais apatrides. Neuf se sont donnés la mort.

En avril, Slate US publiait des extraits des mémoires de Mohamedou Ould Slahi, détenu depuis 2001. Il y raconte des interrogatoires “interminables”. Extrait de la version française parue sur Slate France :

« Pendant ses premiers mois à Guantánamo, Slahi a été interrogé par des agents du FBI et de la Criminal Investigation Task Force (CITF) de la Marine. A la fois le FBI et la CITF privilégiaient des méthodes d’interrogatoire conventionnelles consistant à «établir des relations» [avec le suspect]; pendant tout l’automne, les deux agences sont entrées en conflit de façon répétée avec les commandants de Guantánamo au sujet des interrogatoires de plus en plus violents, et se sont opposées au projet d’interrogatoire du Pentagone, «le Projet Spécial» destiné à Mohammed al-Kahtani, un régime de torture de 50 jours de privation extrême de sommeil, d’interrogatoires 20 heures par jour et d’humiliations sexuelles et physiques répétées. En janvier 2003, les interrogateurs militaires ont fait campagne pour faire de Slahi leur deuxième «Projet Spécial» et ont mis au point un projet d’interrogatoire semblable à celui de Kahtani. Des documents déclassifiés montrent que «l’interrogatoire spécial» de Mohamedou Ould Slahi a commencé quand il a été transféré dans une cellule d’isolement vers la fin mai.”

A lire sur Slate FR : la version française des mémoires de Mohamedou Ould Slahi.

« GITMO » est le surnom du camp, à partir des initiales de la base naval américaine GTMO.

Plus d’une centaine de prisonniers sont actuellement en grève de la faim, pour protester contre leur détention. Face à ce phénomène, pour maintenir les détenus en vie, l’administration de Guantanamo a recours à une procédure d’alimentation forcée.

L’alimentation forcée : une torture

Impossible de le nommer autrement. Le processus d’alimentation forcée auquel sont soumis les détenus grévistes de la faim est une torture, et reconnue comme telle par les Nations UniesLe rappeur-acteur américain Yasiin Bey (aka Mos Def) a accepté de se soumettre à ce processus, pour dénoncer sa violence.

ATTENTION, C’EST EXTRÊMEMENT VIOLENT. Vous pouvez regarder sans danger jusqu’à 1min30. Yasiin Bey explique brièvement le principe de la démonstration, on le voit enchaîné, se faire attacher à la chaise.

Après 1min30, le staff essaie de lui enfoncer un tube dans le nez, jusqu’à l’estomac, pendant qu’il convulse de douleur. La démonstration a dû être arrêtée, l’acteur n’a pas réussi à supporter la 2ème tentative. Vous pouvez reprendre la lecture à 3min20. Il décrit une douleur “insupportable”.

Cette vidéo a été réalisée à l’initiative de l’association Reprieve, un groupe focalisé sur l’assistance aux condamnés à mort.

« Reprieve apporte la justice et sauve des vies, du Couloir de la Mort à Guantanamo Bay », la bannière du site Reprieve.org.uk

Plusieurs voix s’élèvent dans la communauté musulmane, pour appeler Obama à faire cesser ces traitements inhumains, notamment à l’approche du Ramadan.

Alors que l’administration de Guantanamo assure que les règles du jeûne seront observées même si l’alimentation forcée sera mise en oeuvre, difficile de croire que ce sera effectivement le cas.

En effet, pour éviter que les détenus vomissent, ils sont placés sous surveillance et ne peuvent pas boire pendant plusieurs heures suivant la procédure, qui prend elle-même 2 heures. Considérant le nombre de détenus concernés (une quarantaine), difficile de penser qu’ils seront tous “alimentés” pendant les heures de la nuit. D’autant plus que la procédure doit être répétée 2 fois par jour.

Au-delà même du respect de leur pratique religieuse, il y va du respect de la dignité humaine.

Plusieurs détenus ont déposé un recours devant la justice américaine pour obtenir l’arrêt de l’alimentation forcée. Ce recours a été rejeté, la juge répond que seul le Président peut mettre fin à ces agissements.

Guantanamo et l’administration Obama

C’était une des promesses de campagne du candidat Obama, devenu Président des Etats Unis en novembre 2008 : fermer le centre de détention de Guantanamo. Il pointait très justement que l’existence même de ce centre sappe la légitimité des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme.

En effet, comment pourraient-ils adopter avec leurs prisonniers, les comportements qu’ils sanctionnent chez leurs ennemis ? Comment promouvoir le respect des droits de l’homme alors même qu’on assume de les bafouer, tant que c’est sur une petite île et non sur le sacro-saint sol américain ?

Le candidat Obama s’était engagé à en finir avec cette honte :

“Je ferai fermer Guantanamo, je m’y engage. L’Amérique ne torture pas.”

Non seulement “l’Amérique” torture à l’abri des murs de la prison expatriée, mais en plus les traitements administrés “pour la santé des détenus” sont aussi de la torture.

Obama avait promis de fermer la prison, pas de relâcher tous les détenus. Ceux qui ont été libérés ont pu l’être parce que les autorités de leur pays ont accepté de “les reprendre”. Mais si l’État de nationalité refuse d’accueillir le détenu, les États-Unis ne le relâchent pas. (C’est le cas notamment des détenus en provenance du Yémen, soit la majorité d’entre eux).

Le problème, c’est que le Congrès bloque tout transfert de prisonnier entre Guantanamo et le territoire américain. Si les détenus étaient transférés dans un centre de détention américain, ils seraient soumis au droit américain. Ils pourraient toujours être détenus sans motif et sans limite, ce qui ne règlerait pas la question sur le fond, mais uniquement sur la forme : plus de « prison des terroristes » au large des côtes cubaines.

Malgré le blocage du Congrès, Obama n’est pas sans solution face au “problème Guantanamo”. Selon Eric Posner, professeur de droit à l’université de Chicago, le Président peut tout à fait fermer l’institution, si c’est une question de volonté. Il explique qu’il suffirait de déclarer la fin de la guerre contre le terrorisme.

Puisque le Congrès ne l’autorise pas à transférer les prisonniers, il pourrait tout simplement les libérer, dès lors que l’Amérique ne serait plus officiellement en guerre contre Al Qaida. Sans pour autant renoncer à poursuivre ceux qui pourraient l’être. Extrait de son analyse, publiée sur Slate US le 2 mai :

“Si Obama déclarait la fin des hostilités, les prisonniers de Guantanamo ne seraient alors pas différents des naufragés qui échouent sur le territoire américain par accident, tels des marins échoués. Ceux qui ne présentent aucun danger pour les Etats Unis (environ 86 sur les 166 toujours détenus), et qui ne peuvent pas retourner dans leur pays, pourraient devenir des réfugiés selon la loi américaine. Ceux qui sont réputés être dangereux pourraient être arrêtés et poursuivis selon le code pénal. […] Les détenus qui ne pourraient pas être condamnés seraient alors relâchés. C’est peut être politiquement inconfortable, mais c’est légalement irréprochable.”

Eric Posner souligne dans son analyse que la majorité des américains est favorable à l’existence de Guantanamo. Sa fermeture selon les termes exposés par le juriste serait donc pour Obama, une décision politique très risquée.

L’issue sera nécessairement douloureuse. Continuer à opérer Guantanamo au mépris des droits de l’homme, au prétexte de la “guerre contre le terrorisme”, c’est décrédibiliser l’Amérique dans son rôle auto-proclamé de libérateur des peuples. Fermer le centre, aux yeux d’une majorité d’Américains et surtout des Républicains, reviendrait à plier devant le terrorisme.

Ils sont encore 166 actuellement incarcérés à Guantanamo, dont 120 en grève de la faim (selon Reprieve UK). Ceux dont on redoute qu’ils tuent au service d’une idéologie, ils meurent à petit feu sur l’autel d’une autre.

Obama avait qualifié Guantanamo de “triste chapitre dans l’Histoire des Etats Unis”. Il serait peut être enfin temps de tourner la page, non ?

Sources (essentiellement anglo-saxonnes)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Chametone
    Chametone, Le 19 juillet 2013 à 13h12

    Article sympa, MAIS....(mode relou ON) j'ai un souci avec ce passage :

    "Mais il ne faut pas confondre un terroriste, arrêté, jugé et condamné pour ses actes, avec un suspect, arrêté, détenu pour une durée illimitée, sans chef d’accusation, sans moyen de recours."

    Je ne copie pas l'intégralité du paragraphe mais je trouve cette phrase dangereuse parce qu'elle peut vouloir dire (ce qui,d'ailleurs, n'était pas nécessairement dans l'esprit de l'auteur) que le gavage de prisonniers et plus généralement la torture, c'est affreux pour les "suspects" mais qu'en revanche pour les "vrais" terroristes, qui ont été jugés et condamnés, ce serait moins grave voire compréhensible.

    J'ignore si c'est juste moi qui interprète mal la phrase ou si c'est ce que pense l'auteur...mais dans ce dernier cas, je n'adhère pas du tout.

    Terroriste ou pas, même jugé et condamné, la torture n'est jamais admissible.

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