Comment tuer la vocation professorale ?

La semaine passée (jeudi 7 avril 2011) sortait une étude réalisée auprès de 1200 profs débutants : ils sont 80% à estimer leur préparation au métier insuffisante. Annelise, qui prépar-ait le CAPES en marge de son job de chroniqueuse beauté sur madmoiZelle, témoigne.

Comment tuer la vocation professorale ?

Publié initialement le 13 avril 2011

En fin de licence, je suis arrivée dans la « bonne » année 2009/2010. La réforme de la mastérisation des concours venait juste de passer. Désormais, pour passer le CAPES ou le concours de professeur des écoles, il faut avoir non plus une simple licence et une année de préparation à l’IUFM, mais un bac +5. Génial.

C’est donc avec résignation que je m’engage dans un master Métiers de l’enseignement et que : surprise, je découvre que tout est fait pour tuer la vocation des jeunes futurs profs dans l’oeuf. Que dis-je : carrément dans les ovaires avec des aiguilles à tricoter recouvertes d’acide sulfurique. Et ce en quelques coups bien placés.

1 – Pondre un diplôme sans queue ni tête

A la base, un master Métiers de l’enseignement n’est pas l’équivalent d’un master recherche. Le master recherche, dans les matières littéraires, se compose de séminaires à valider par divers travaux, et d’un mémoire de 60 pages à rendre la première année sur un thème précis que l’on choisi. Jusque-là, rien de spécial.

Le master Métiers de l’enseignement se compose de séminaires à valider par divers travaux (ça ne vous rappelle rien ?), d’heures de préparation au CAPES qui grignotent environ 13/14h par semaine, et… d’un mémoire de 60 pages à rendre la première année. Ah bon. Donc on fait la même chose. Mais le diplôme ne vaut pas pareil. Ah beh sympa.

Et encore, on apprend par la suite que ce n’est pas forcément le schéma suivi par toutes les facs. Certaines se contentent d’un mémoire de 30 pages, d’autres d’une très bonne moyenne, certaines de séminaires et basta. Dans la mienne, j’ai décroché le pompon : mémoire de 60 pages + séminaires coeff 5, et notes de CAPES blanc coeff 10. De quoi se saboter l’année toute seule.

Autre aberration, alors que les cours se donnent traditionnellement d’octobre à mai/juin, le CAPES lui se passe… en novembre. Logique.

2 – Cultiver la mauvaise foi

Forcément, quand les étudiants commencent à en avoir ras le coquelicot des complications puissance 12 pour valider correctement une année et qu’ils se tournent, naturellement, vers secrétariats et professeurs, la mauvaise foi est de mise.

  • Les secrétariats : « nous on en sait rien, vous devez tout faire, non vous ne pouvez plus changer d’option, au revoir »
  • Le service scolaire : « ah bon vous faites un mémoire ? » (cette phrase résonne encore dans ma tête quand des accès de colère me montent)
  • Les profs de CAPES : « on a demandé à vos directeurs de recherche de réduire le mémoire »
  • Les directeurs de recherche : « ah non nous on a rien entendu »
  • Last but not least, le gouvernement : « nous ? on n’en a rien à péter puisque nos enfants font des écoles privées »

En résumé : le jeu de la patate chaude pour savoir ce qu’on va bien pouvoir faire de tous ces étudiants qui veulent tous devenir profs, alors qu’on a envie ni de les placer, ni de les payer. Beaucoup d’étudiants abandonnent parce que « c’est dur », sans voir que le vrai souci c’est qu’on a la pénible impression que l’État a décidé de ne plus éduquer nos futurs enfants et de laisser croupir l’enseignement des écoles publiques.

3 – Supprimer l’expérience

Vous le savez sans doute, mais le métier de professeur ne s’invente pas. L’année d’IUFM servait auparavant à suivre des cours théoriques en même temps qu’un long stage qui permettait de se confronter à tout ce qu’on attend d’un bon prof : savoir faire cours, savoir enseigner quelque chose aux élèves, gérer une classe, avoir de l’autorité sans virer despote, et transmettre un peu de passion aux élèves.

Certes, une fois confrontés à la réalité, pas mal de jeunes stagiaires qui n’avaient pas plus la vocation professorale que je n’ai celle de faire des Big Mac finissaient par déchanter… toujours est-il que cette année était, quoi qu’on dise, enrichissante et surtout vitale.

Grâce à la réforme, le fameux stage n’a lieu qu’en M2 — APRÈS avoir passé l’écrit du CAPES, et ne dure qu’à peine quelques semaines. J’estime que ce n’est pas une fois les deux pieds dedans avec l’écrit en poche et l’oral comme objectif qu’on arrive devant une classe en se disant « ah non en fait j’aime pas ça ».

Résultat, de nombreux professeurs estampillés rentrée 2010 démissionnent de leur poste ou sont plus ou moins poussés vers la sortie car non, ça ne colle pas. Un constat qui aurait pu être fait durant l’année d’IUFM, si elle avait encore existé.

Quant au stage de M1, c’est là encore une vaste blague entre universités. Pour la mienne, nous avons donc reçu un mail disant « vous pouvez faire un stage la semaine prochaine, veuillez nous répondre mais pas à cette adresse mail car nous n’avons pas de mails valides ». Ah oué ok. Tu nous préviens une semaine avant et en plus t’écris d’une adresse mail qui va s’autodétruire ? Pas facile la vie tous les jours.

4 – Tourner le dos au problème

Du côté des académies, comment ça se passe ? Pas forcément mieux. On déplore le nombre de jeunes profs incompétents qui doivent quitter leur poste / dont aucun établissement ne veut / dont on ne sait pas quoi faire.

D’un autre côté, on voit bien qu’avec la chute monumentale de candidats et de futurs recrutés, on va devoir arriver à des solutions peu gégènes : faire des années blanches, sans concours. Bah voyons.

Techniquement, cela veut dire que dans quelques années, on pourra devenir prof peut-être 7 ans après le bac si l’on tombe dans une année à concours et qu’on l’obtient. Grande solution !

Du côté des étudiants, ceux qui abandonnent sont vus comme des places grapillées sur les listes des admis. Pour les futurs élèves auxquels ils auront à faire, qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’ils auront sans doute près du tableau des ex étudiants reçus, mais pas forcément compétents. C’est bien connu, ceux qui restent n’ont pas forcément el Fuego qui brûle dans les veines et leur donne envie de tout déchirer.

Dans ma fac, nous sommes passés de 150 inscrits en début à…. 31 lors du dernier CAPES blanc. Croyez-moi, parmi les derniers des Mohicans, plusieurs dont moi n’ont désormais plus aucune envie de devenir prof et se demandent comment terminer l’année sans péter un boulon ou poser une bombe à l’Assemblée Nationale.

Des futurs profs compétents, je sais qu’il y en a forcément sur les bancs de la fac. Des mauvais profs, il y en a depuis toujours. Mais comment rester stoïque face au découragement général et voulu par le gouvernement pour empêcher les gens de devenir prof ? L’objectif inavoué ? Pouvoir embaucher des « contractuels » qui pourront exercer le métier sans concours, pour moins cher (certains exercent le métier depuis 10 ans sans avoir été augmenté) et bien entendu sans la sécurité de l’emploi.

N’oublions pas non plus que désormais, le poste officiel de CPE va être supprimé progressivement au profit d’un nouveau « métier » : le Médiateur de réussite scolaire. En gros : un joyeux larron sans aucune qualification autre que le bac, envoyé par Pôle Emploi, payé même pas le SMIC puisque même pas à temps plein, qui va devoir canaliser des élèves et téléphoner aux parents pour dire que leur chérubin est absent.

Soyons clairs : alors qu’un CPE n’était peut-être pas spécialement l’ami des enfant, il y a de fortes chances pour qu’un pauvre bougre parachuté ici par hasard ait encore moins de flamme éducative dans son coeur.

Petit à petit, le schéma se dessine : des employés qui s’en tapent des gosses, et un système qui risque lentement de pourrir. De plus, ne serait-ce que pour l’avenir du pays, comment peut-on envisager un système d’éducation aussi biscornu, où des jeunes profs sans expérience sont lâchés dans des classes de 40 élèves, pour se rendre compte (ou pas) qu’ils n’ont finalement pas envie d’en faire leur métier ?

Le gouvernement, à bien y regarder, s’en tape, et les meilleurs étudiants aussi : l’un comme l’autre, ils savent qu’ils ont tout intérêt à se tourner vers le privé. Un privilège que beaucoup n’ont pas, et qui appelle à une disparité dans l’éducation qui existe déjà, et qui va donc s’amplifier.

Si je me puis me permettre un conseil qui n’engage que moi : jeune étudiante qui choisit cette voie « par élimination », change de cap et vogue vers d’autres aventures… l’herbe n’a plus l’air très verte du côté des collèges et des lycées.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Chlorure007
    Chlorure007, Le 26 août 2013 à 19h36

    Titulaire pour la première fois à la rentrée en tant que professeur des écoles (dans une semaine tout juste), j'avais juste envie de rajouter deux ou trois petites choses concernant cet article.
    Durant tout l'article j'ai eu l'impression que tu méprisais complètement l'enseignement privé or je me permets de rappeler que c'est la même formation, le même concours, les mêmes épreuves, les mêmes jurys ! Donc, arrêtons systématiquement de dire que l'état valorise le privé au détriment du public !
    Pour ce qui est de la formation, elle est clairement insuffisante, je suis d'accord, dans les deux filières !
    Il faut aussi souligner que la galère ne s'arrête pas à l'obtention du concours malheureusement. L'année de PES (professeur des écoles stagiaire) qui vous permettra enfin d'accéder à la titularisation est une vraie plaie ! Pendant un an, j'ai donc eu un poste "composite" soit deux jours en CM2, un jour en CM1 et un jour en petite section, dans la même semaine. Le tout avec des collègues qui attendent que vous vous investissiez à fond dans la préparation de leur classe ! Si la somme de travail pour obtenir le master et le mémoire vous fait peur, allez voir ce qu'il se passe l'année d'après pour rire ... Et mon poste est loin d'être une exception. De plus, dans le privé, l'attribution des postes ne se fait pas en fonction de votre classement au concours (comme dans le public et ce qui m'aurait largement favorisée vu mes notes), mais sur  1- l'ancienneté (donc si tu as eu ton concours jeune et du premier coup tu n'es pas prioritaire par rapport à quelqu'un qui a fait du remplacement et qui l'a passé 5 fois ...);
    2- à ancienneté égale : la date de naissance du candidat (oui tu as bien entendu ! )
    3 - la situation familiale (mariage, pacse, enfants ...)

    Donc oui si dans le public tu dénonces un nivellement par le bas, dit toi que dans le privé c'est la même grosse blague ... les postes les plus intéressants ne sont pas forcément donnés aux plus méritants.
    De plus par un phénomène magique (il n'y a pas d'autres mots) j'entends de tout bord qu'ils vont créer des postes dans l'enseignement ... Et bien surement pas dans l'enseignement primaire privé ! En Bretagne (ma région de travail) il y a cette année encore des titulaires première année en ... SURNOMBRE ! Et qui ne le sont pas par choix, mais parce qu'il n'y a plus de postes ...
    (pour ceux qui ne connaitraient pas http://media.education.gouv.fr/file/21/7/5217.pdf).

    Tout ça pour dire que non seulement le concours est devenu ultra difficile, mais que la suite n'est pas aussi rose qu'on pourrait le penser. Mais surtout ne jamais perdre à l'esprit que le privé et le public sont sur ce coup là dans la même galère...

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