Celui qui… s’en sortait toujours

Lors d'une soirée, cette madmoiZelle a découvert la face cachée d'un camarade de classe. Une face que personne d'autre n'a voulu voir.

Celui qui… s’en sortait toujours

Après le bac, je suis partie suivre une formation dans laquelle nous étions une petite promotion. L’ambiance était assez bonne, et rapidement nous avons pris l’habitude de sortir régulièrement avec un groupe plus ou moins petit selon les occasions.

La première année a passé, et à la rentrée suivante nous avons repris nos habitudes avec les nouveaux•elles arrivé•e•s. C’est là qu’il est apparu. Il était timide et gentil, et il avait tout de celui qui a eu une scolarité difficile, tant par son physique (qui le complexait énormément) que son comportement. En plus de ça, il était drôle et intelligent ; nous l’avons inclus avec plaisir dans nos sorties.

Quand tout bascule

Un soir j’ai enfilé, après avoir hésité, une jupe que j’aimais bien mais qui était un peu courte. J’ai rejoint le groupe, et je l’ai vu me fixer dès que j’ai été dans son champ de vision. Il m’a scannée de bas en haut, sans s’en cacher, et a fini par me sourire d’une façon… dérangeante.

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Un peu comme ça.

Ça a été furtif, mais complètement décomplexé, et assez intrusif. Ce n’était pas un simple regard « appréciateur » ou dragueur. C’était peu, mais cela a suffi pour que je l’évite comme je le pouvais le reste de la soirée… et que je relègue cette jupe loin, bien loin dans mes fonds de placard.

Les semaines ont passé, et nous avons continué à nous côtoyer, sans que rien ne m’interpelle vraiment, mais sans que je sois entièrement à l’aise avec lui non plus : quelque chose clochait.

Et puis en milieu d’année il y a eu une soirée chez lui. J’y suis arrivée à la fois de très bonne humeur et extrêmement fatiguée par les examens que nous venions tout juste de finir. Et il y a comme deux versions de cette soirée ; la façon dont je l’ai vécue sur le moment, et la façon dont elle s’est vraiment déroulée, avec des aspects qui ne me sont apparus que plus tard.

Commençons donc par la première. Nous étions deux-trois amis assez proches, avec des amis du nouveau venu. Nous avons d’abord bu, sur place, et beaucoup dansé. Je n’ai pas bu tant de verres que ça, mais c’était de l’alcool fort ; avec la fatigue, j’étais dans une certaine torpeur quand nous avons décidé de finir la soirée dans un bar.

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Les autres avaient encore de la réserve.

Quand nous l’avons atteint, il ne restait que l’une de mes amies, et un ou deux des siens. Je me suis retrouvée assise dans un coin, entre le mur et lui, en bout de table. Bien trop proche de lui. La suite est devenue une sorte de brouillard glaçant – ma mémoire a décidé de ne pas trop s’attarder sur les détails…

Je me souviens en gros que pendant ce qui m’a semblé durer des heures (alors que cela n’a pas dû dépasser une heure au grand maximum), il m’a parlé, et il a essayé, encore et encore, de m’embrasser, de me tenir les mains, de passer son bras autour de mes épaules, de caresser ma cuisse.

Je lui disais non, je lui demandais d’arrêter, mais j’étais incapable de vraiment bouger. Je lui ai demandé de me laisser changer de place et il a refusé, expliquant qu’on était très bien comme on était. Toutes les alarmes possibles sonnaient dans ma tête, j’étais complètement paniquée, profondément dégoûtée de sentir ses mains, son souffle si proches.

Mais je n’étais capable que de tourner la tête, de pousser, avec beaucoup de difficultés, sa main hors de ma cuisse, d’enlever ma main quand il l’attrapait avec la sienne, au prix d’efforts qui me paraissaient surhumains et au bout de ce qui me semblait être de très longues minutes. Mes pensées étaient claires, mais mon corps était complètement engourdi.

Je ne me suis jamais sentie aussi vulnérable et impuissante qu’à ce moment-là. Il ignorait complètement mes refus et mes demandes, et continuait encore et encore à essayer. Et les autres ne voyaient rien, absorbés dans leur propre discussion et étant eux-mêmes quelque peu alcoolisés.

Et puis mon amie s’est finalement tournée vers nous, et nous a dit qu’elle s’en allait. Il lui a répondu qu’il me raccompagnerait chez moi, tout en me serrant le bras, et en un instant elle était déjà loin.

J’ai l’impression que j’ai eu un sursaut de panique tel que cela m’a un peu fait dessaouler. J’ai appelé mon amie, qui s’est retournée, et je lui ai tendu la main en lui disant que je voulais partir avec elle. Elle a touché ma main et… je m’y suis accrochée (bon, je n’étais pas encore complètement sobre).

Elle m’a tirée, et il a bien dû me laisser passer. Je suis restée collée à elle jusqu’à ce que nous soyons dans la rue, assez loin du bar. Je pense que j’étais assez confuse, et la honte d’avoir subi cela, de ne pas être partie avant, commençait déjà à m’envahir, mais j’ai essayé de lui raconter. Elle ne s’est pas franchement alarmée — il faut dire qu’entre la panique et mon reste d’alcoolémie, cela ne devait pas être très clair.

Je suis rentrée chez moi sans demander mon reste.

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Mais une nuit perturbée plus tard, j’étais en pleine possession de mes moyens, et à partir de là j’ai pu assembler les pièces du puzzle… qui s’est avéré, au fil des semaines, bien plus complexe que tout ce que j’aurais pu imaginer ce jour-là.

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Calculateur et manipulateur

Qui m’avait servi les verres qui m’avaient mise dans cet état ? C’était lui, celui que j’appelle depuis « le pervers » — mais en même temps, nous étions chez lui. Sauf que ce soir-là, lui n’avait pas bu une seule goutte d’alcool. Et qu’il était là tout le temps, à côté de moi quand je dansais, me suivant quand je sortais prendre l’air avec d’autres personnes… Je me suis sentie terriblement stupide quand je me suis rendu compte qu’il avait tout calculé.

Avant d’aller au bar, nous avions attendu en vain l’un de nos amis, qui devait nous rejoindre après un court détour. Il ne répondait pas aux appels, et c’était le pervers qui nous avait convaincus de ne pas l’attendre plus longtemps, nous disant qu’il avait sûrement dû rentrer.

Mais s’il ne répondait pas au téléphone, c’est qu’il ne l’avait plus… Nous sommes maintenant quasiment certains que le pervers le lui avait volé dans la soirée, pour vérifier les messages que nous nous envoyions avec cet ami. Se débarrasser de lui pour le bar, c’était du bonus.

Et quand cet ami est retourné chez le pervers le lendemain pour chercher son portable, ce dernier lui a posé des questions sur moi, sur notre relation, et a apparemment affirmé, entre deux commentaires bien crus sur mon physique, qu’après la soirée de la veille il savait qu’il avait « un ticket » avec moi. Comme si mes refus avaient été un signe de consentement.

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J’ai ensuite été en cours tous les jours avec le pervers, qui me fixait dès qu’il le pouvait, qui m’attendait dans les couloirs, tendait l’oreille pour entendre mes conversations, savoir ce que je faisais — silencieux et discret, mais toujours là. Il s’est incrusté partout où il le pouvait, à la bibliothèque comme aux sorties improvisées en tout petit comité. Et pour l’éviter, j’ai dû lutter contre mes amis.

« Ça va, il ne t’a pas violée non plus ! »

J’ai eu du mal à décrire ce qui s’était passé à mes amis, mais en substance je leur ai quand même bien signifié que malgré mes refus, il m’avait caressé les cuisses, entre autres, et que je ne l’avais pas super bien vécu. Les réactions de ceux qui étaient dans notre promotion ont toutes été les mêmes ; ils ont voulu minimiser la chose, ils m’ont dit que j’exagérais les faits, que nous étions tous les deux saouls, que ce n’était « pas un violeur, enfin ».

Ils continuaient de le voir comme un garçon timide et gentil — pourtant il avait déjà essayé de profiter de l’alcoolisation d’une amie lors d’une soirée précédente, même si cela n’était pas allé aussi « loin ».

Ils ont insinué que j’étais d’accord sur le coup, ou que je mentais un peu. Et dans le « meilleur » des cas, ils ont tout mis sur le coup de sa maladresse.

L’un de ses amis qui était présent ce soir-là est ainsi venu l’« excuser », m’expliquant :

  • que dans leur promotion précédente, la notion de consentement n’existait pas lors des soirées
  • que le pervers avait des soucis familiaux
  • et enfin que le pervers était fou amoureux de moi.

La première « excuse » ne m’a pas franchement étonnée, car j’avais déjà entendu des histoires sur leur promotion. Mais je n’ai pas su quoi répondre aux deux autres, et suis d’ailleurs toujours abasourdie par cette logique.

Devant mon comportement avec le pervers (comment vous dire que je n’ai plus bu une goutte d’alcool de toute l’année, que je gardais constamment un oeil sur lui, et que les nombreuses fois où il essayait de me parler/s’approchait trop près de moi, je ne transigeais pas), ils m’ont dit que j’étais « insensible », « méchante », « méprisante »…

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Bien bien bien.

Et quand la semaine suivant la soirée, j’ai refusé d’aller à une autre fête chez lui, l’amie qui était là le fameux soir m’a répondu en râlant :

« Mais t’es vraiment rancunière, hein ! »

Tous pensaient la même chose, qu’ils l’expriment ou non : il ne m’avait pas violée, alors pourquoi faire tout un foin pour « si peu » ? Pendant quelques temps, peut-être quelques mois, j’ai été aussi discrète que je le pouvais quand j’évitais le pervers ou essayais de me débarrasser de sa présence.

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Je me sentais coupable d’être aussi traumatisée par cette soirée ; je n’avais effectivement pas été violée, je n’avais pas subi d’attouchements sexuels, et en aucun cas je ne voulais me faire passer pour une victime de ces crimes. Et du coup, non, ce n’était pas un violeur, pas que je sache.

Mais si cela n’était pas été un viol, c’était quand même quelque chose de grave. Il avait clairement voulu profiter de moi, en outrepassant mes refus, et j’avais la conviction que ce que j’avais vécu n’était que le tout début de son espèce de plan. Et surtout, j’étais persuadée qu’il avait un très très gros problème, qui n’avait rien à voir avec son prétendu coup de coeur pour moi.

Ce n’est qu’à la fin de l’année qu’on m’a enfin crue. À une énième soirée, alors que je l’avais envoyé paître une énième fois, il a perdu sa maîtrise habituelle. Il a donc été offrir des verres à toutes les filles présentes, sans plus faire attention à rester discret, et en essayant directement de les attirer dans des coins. Dans le lot, il y avait des personnes qui n’étaient pas dans la promotion, et qui se sont plaintes.

Un groupe de filles de son ancienne promotion est également passé nous voir. Elles nous ont raconté comment parfois, quand l’une des filles rentrait chez elle après une soirée, elle se rendait compte une fois arrivée que le pervers l’avait suivie. Ou que quand elles restaient dormir sur place après une soirée, elles avaient la bonne surprise de le découvrir contre elles au réveil.

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Cela faisait beaucoup de témoignages attestant de sa façon d’envoyer valser la notion de consentement, et il y avait de quoi se demander jusqu’où il était capable d’aller.

Cela a été un soulagement de ne plus être vue comme la mythomane ou l’effarouchée de service, mais je reste effrayée par le déni collectif qui s’est installé. Des amis qui me connaissaient depuis plus d’un an, à qui je n’avais jamais raconté ce genre de choses avant, qui savaient que je ne mentais pas comme cela, ont préféré le croire, ont préféré se dire que je mentais plutôt que d’accepter que cette personne avec qui ils discutaient tous les jours pouvaient être comme ça.

Pourtant il y a des amis proches dans le lot, avec lesquels je suis encore amie pour certains, et qui n’en restent pas moins des personnes géniales et altruistes…

En conclusion

Notre formation est finie, et nous ne vivons plus dans la même ville.

Aujourd’hui, des mois après, son visage est presque devenu anonyme ; je l’ai assimilé à la figure du proche qui est coupable de la majorité des agressions sexuelles, celui qui peut calculer, préparer dans l’ombre, froidement. Celui que personne ne veut vraiment voir, qui bénéficie du déni collectif.

À lire aussi : Culture du viol, consentement et « zone grise »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Manon0202
    Manon0202, Le 25 janvier 2015 à 20h20

    @Demezia ouais sur le coup, trop ! x')
    Mais bon, je pense que j'aurai quand même réagi, mon coloc est arrivé super vite, heureusement mais bon, après il se serait t'être rien passé mais on sait jamais... Pis j'étais quand même bien éméchée, donc le temps de réaction... ;) Même s'il commençait sérieusement à m'énerver là, pour qui il s'est pris sérieux ?

    Mon coloc le connaissait de "réputation" apparemment... Il fait son Don Juan à toutes les soirées...

    Bah je préfère le dire direct aux intéressées plutôt que de le surveiller toute la soirée... En plus chez moi, la misère s'il arrivait quelque chose à nos invitées :ss

    Bref, pas ma seule histoire de harcèlement... mais chez moi, c'était une première !

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