Catégorisation sociale : comment percevons-nous nos congénères ?

Aujourd'hui, Justine vous parle de la "catégorisation sociale", autrement dit de la façon dont nous percevons les autres !

Catégorisation sociale : comment percevons-nous nos congénères ?

MadmoiZelles, commençons la semaine avec une interrogation digne d’une épreuve de philosophie : percevons-nous la réalité telle qu’elle est ?

Si nous étions encore en 2004 et que je repassais mon bac philo*, j’aurais très certainement pondu un texte qui ne se mouille pas en disant que non, parce que nous voyons la réalité au travers de nos propres prismes, mais que oui, parce que ce que je perçois, c’est ma réalité, et au fond existe-t-il une réalité en dehors de ma propre réalité ? Hein ?

En psychologie sociale, une ribambelle d’études s’est penchée sur cette question de perception et de réalités.

En 1987, par exemple, une expérience menée par François Le Poultier a démontré que nous avions tendance à « voir ce que nous croyons » – plutôt que de « croire ce que l’on voit ».

Lors de cette expérience, des sujets devaient visionner une scène d’un film, où l’on voit deux femmes discuter, sans entendre ce qu’elles disent.

  • À certains d’entre eux, les chercheurs expliquent que la femme placée à gauche est assistante sociale et que celle placée à droite est un « cas social » venant demander de l’aide.
  • À d’autres, les psychologues indiquent l’inverse – la femme de droite est l’assistante sociale et celle de gauche est le cas social.
  • À d’autres encore, on dit simplement que ce sont deux amies qui discutent (ces sujets-là feront ainsi partie du « groupe contrôle »).

Après le visionnage, tout ce petit monde doit cocher sur une liste de 40 traits de personnalité (positifs et négatifs) ceux qui correspondent le mieux à chacune de ces femmes.

Verdict (vous m’avez vue venir depuis un bail) : les sujets auraient tendance à percevoir les femmes selon « l’identité », le rôle que le chercheur leur a attribué. Du fait de l’étiquette collée à ces deux femmes, les sujets interrogés sont conditionnés à les voir selon ce qu’elles doivent être, selon ce qu’elles sont censées être.

(Pour celles qui auraient envie de mieux comprendre cette expérience-là, une vidéo est disponible sur le sujet ici.)

Et pourquoi donc, d’abord ? C’est quoi ce truc de « voir ce que je crois » ?

En langue psycho-sociale, ce phénomène est appelé « processus de catégorisation sociale » (Tajfel, Wilkes, 1963). Face à un monde complexe, nous aurions automatiquement tendance à simplifier et en l’occurrence à classer et regrouper des individus dans des catégories en exagérant les ressemblances intra-catégorielles (c’est le « biais d’assimilation » – a.k.a. les membres du groupe X « sont tous les mêmes ») et en accentuant au contraire les différences inter-catégorielles (le « biais de contraste » – histoire de dire que « nous », qui ne faisons pas partie du groupe X, ne sommes pas comme « eux » et sommes très différents les uns des autres).

Pour ajouter un peu de fun, cette catégorisation se base souvent sur des stéréotypes – ainsi, les traits prétendument caractéristiques d’une catégorie spécifique proviennent généralement des stéréotypes véhiculés au même moment : dans l’expérience de Le Poultier, l’étiquette « assistante sociale » ou « cas social » est un « agent inducteur » qui mobilise des stéréotypes : le « cas social » pourra alors être décrit en termes relativement négatifs, conformément au stéréotype qui lui colle à la peau.

Autrement dit, le regard que nous portons sur les choses est déterminé par des facteurs sociaux, culturels, économiques, et j’en passe. Pour couronner le tout, nous aurions en plus tendance à retenir les informations qui vont dans le sens de nos croyances. Ainsi, si vous pensez que les demandeurs d’emploi sont un peu feignants (stéréotype), vous aurez tendance à ne retenir que les situations et informations qui confirment cette attente… Ou, pour tenter un rapport avec l’actualité, si un individu a de forts préjugés envers les membres d’une communauté X, il aura tendance à bien imprimer le fait que quelques membres de la communauté X appellent à zigouiller des diplomates ou caricaturistes, mais aura drôlement moins tendance à retenir le fait qu’une grande majorité de la communauté X ne se manifeste pas – de fait, cet individu sélectionne les informations qui l’arrangent et ne contredisent pas ses croyances. Vous voyez ? On garde ce qui confirme nos attentes – un bon vieux cercle vicieux, en somme.

Finalement, nous ne percevons jamais vraiment les choses telles qu’elles sont. En psycho, les profs essaient souvent de nous faire comprendre cette idée-là par l’illusion de Muller-Lyer :

Vous pensez qu’une des lignes est plus courte que les autres ? Vous vous trompez. C’est le même principe lorsque l’on perçoit des gens : on fait des inférences à partir d’une ou deux informations, on voit les choses au travers de filtres, selon les contextes dans lesquels on se trouve, selon les stéréotypes en vigueur…

Pourquoi est-ce important de se rappeler ça ? Parce que dans certaines situations, ça peut être essentiel. Le principe de catégorisation sociale peut par exemple expliquer en partie pourquoi votre patronyme va parfois diminuer vos chances d’être recruté, pourquoi votre genre aura parfois un rôle à jouer dans votre rémunération, pourquoi votre statut social aura parfois une influence sur la façon dont on vous perçoit… Le savoir et s’en rendre compte, ça pourrait bien permettre de lutter un peu plus fort contre ces automatismes !

 

*Pardon ? J’ai passé le bac il y a presque 10 ans, moi ? Ce n’était pas hier, que j’avais 18 piges ?

Pour aller plus loin :

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 3 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Edgyz
    Edgyz, Le 25 septembre 2012 à 1h41

    Pas tout à fait en rapport, mais quand même un peu, en ce moment je lis un bouquin sur toutes les erreurs que tout le monde fait en essayant de se projeter dans le futur via l'imagination. L'auteur explique qu'on se trompe dans la facon dont on se remémore les choses, et quand on imagine des situations.

    "Gilbert argues that our brains systematically misjudge what will make us happy. And these quirks in our cognition make humans very poor predictors of our own bliss."

    Ca s'appelle Stumbling on Happiness, par Dan Gilbert, que vous pouvez retrouver dans un TED talk très sympa et qui introduit très bien le sujet ici : (si je ne me trompe pas, il en a fait 2, je vous conseille de regarder l'autre aussi!) Dan Gilbert: The surprising science of happiness | Video on TED.com
    (Pensez à activer le transcript en français si nécessaire ;) )

    OK, en fait ca n'a aucun rapport avec les stéréotypes dans l'article, mais ca fait partie (avec les illusions d'optique...) des "erreurs du cerveau" qu'on retrouve chez tout le monde. Je trouve ca passionant... :d

Lire l'intégralité des 3 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)