Bizutage, intégration et traditions étudiantes : témoignage & décryptage

Le bizutage est une pratique encore bien ancrée dans de nombreuses grandes écoles. On l'appelle « rite d'initiation », « intégration »... Voici le témoignage d'une madmoiZelle bizuth et bizuteuse, accompagnée des explications de Justine.

Bizutage, intégration et traditions étudiantes : témoignage & décryptage

Publié initialement le 28 janvier 2014

Régulièrement, les « accidents » et « dérapages » liés aux pratiques du bizutage dans le monde étudiant font les unes des journaux.

Cette semaine, sur madmoiZelle, nous vous proposons de nous pencher sur le monde étudiant et ses pratiques « d’intégration » : l’intégration est-elle différente du bizutage ? Quels sont les dangers et conséquences du bizutage ? Les pratiques estudiantines en matière d’intégration des nouveaux élèves ont-elles évolué ?

Pour répondre à ces questionnements, l’article sera éclairé par le témoignage d’une lectrice de madmoiZelle, ancienne élève d’une école pratiquant l’intégration.

« J’ai étudié dans une école où une intégration des étudiants de première année est pratiquée. Des week-ends et/ou semaines d’intégration sont organisés en début d’année mais plus généralement il y a tout un folklore à assimiler tout au long de la première année (jargon, chants, gestuelle, comportements – c’est-à-dire « les traditions »).

En  première année, j’ai participé à ces rites d’intégration : certains sont drôles, d’autres éprouvants ou dangereux. L’année suivante, j’ai reproduit ces comportements auprès des nouveaux étudiants. J’ai agi en partie sous l’influence du groupe (dans le sens où je n’aurais certainement pas eu l’idée de faire tout cela toute seule) et probablement aussi dans l’euphorie des premières semaines après avoir intégré une école.

On dit souvent que parler de « rites d’intégration » n’est qu’un jeu sur les mots qui sert à masquer un bizutage illégal. Cela peut être vrai mais c’est aussi un peu plus compliqué que ça.

Depuis que le bizutage est interdit, je pense que les pratiques des écoles se sont réellement améliorées. La plupart ont effectivement remplacé les bizutages par des séminaires d’intégration mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse de la même chose.

Les bizutages d’il y a vingt ans pouvaient durer des mois et être un passage obligé auxquels les bizuths devaient se soumettre. Aujourd’hui,  à ma connaissance, l’intégration n’est obligatoire dans aucune école et se limite aux premières semaines de l’année scolaire.

Pour autant, je ne pense pas que l’intégration soit sans risque. Il s’agit toujours d’épreuves menées par les anciens ce qui peut facilement aboutir à des dérives similaires au bizutage où les anciens profitent des faiblesses des premières années.

Le simple fait que tout le monde n’ait pas la même définition du bizutage est symptomatique d’un problème. Attacher  un étudiant à un arbre et l’abandonner seul toute une nuit, je pense qu’on sera tous d’accord pour dire que c’est du bizutage.

En revanche, dire à un groupe de premières années de porter un déguisement ridicule et d’aller vendre du papier toilette au milieu d’une place publique, c’est du bizutage ou juste un jeu idiot ? Ça dépend dans quelles mesures on les a forcé à le faire ? Mais qui fixe la limite ? Si quelqu’un était d’accord sur le coup mais s’est senti humilié ensuite, on fait quoi ? »

Dans The Social Network, les potentiels collègues de Zuckerberg participent à un concours de rapidité, de talent, mixé à un jeu à boire.

Le bizutage, même consenti, est interdit

La première chose à rappeler, c’est sans doute que le bizutage n’est jamais anecdotique et fait de vrais dégâts – la loi du 18 juin 1998, portée par Ségolène Royal, caractérise le bizutage comme « le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif » . Nous avons bien affaire à un délit, punissable de 6 mois d’emprisonnement et de 7 500€ d’amende.

Pour notre lectrice, cette définition questionne :

« Personnellement, je ne considère pas avoir été bizutée parce que je ne me suis pas sentie humiliée pendant mon intégration. C’est aussi pour cela que j’ai reproduit avec confiance un schéma quasi-identique en deuxième année : je me sentais bien et libre de m’exprimer dans le groupe auquel j’appartenais. Je tirais un bilan positif de mon intégration.

Tant mieux pour moi, mais est-ce que je peux en dire autant des autres ? Même si ce sont des amis, même en discutant avec eux avant (« tu es d’accord pour le faire? »), pendant (« ça va toujours ?) et après (« alors ? t’en as pensé quoi ? »), on ne peut jamais connaître la part réelle de consentement…

C’est une bonne chose qu’une loi contre le bizutage existe et que sa définition soit suffisamment large pour protéger davantage de victimes mais je trouve que la loi reste très théorique notamment sur cette question de consentement qui rend le bizutage difficile à caractériser. En pratique, on ne peut pas fixer une liste exhaustive de ce qui est dégradant ou non. »

Les « violences, menaces et atteintes sexuelles » étant déjà qualifiées de crimes ou délits, le Comité Contre le Bizutage souligne que « ce ne sont pas les débordements du bizutage qui sont ici interdits, mais bien le bizutage lui-même » et que « le libre consentement des participants ne suffit pas à absoudre les responsables » : la loi est construite pour protéger les victimes, même si celles-ci ne se reconnaissent pas comme « victimes ».

Notre lectrice pointe également le rôle de l’alcool :

« Pour résumer, il y a chaque année des intégrations qui se déroulent très bien et d’autres qui « dérapent ». Chaque école a connu au moins un drame : c’est presque cyclique ! En lisant les circonstances de certains bizutages, je me disais parfois « Ils n’ont rien fait de pire que ce que nous on faisait. Chez nous tout le monde est rentré content et chez eux, quelqu’un est mort… » C’est là que tu prends la mesure du risque.

Notamment du risque n°1 : l’alcool. Franchement, parmi tous les incidents que j’ai vécus ou qu’on m’a racontés, chaque fois qu’une soirée a mal tourné pour un étudiant (là je parle plus généralement, pas seulement d’un processus d’intégration) c’était dû à une alcoolisation excessive. C’en est navrant tellement c’est systématique. Intégration et binge-drinking ne sont pas synonymes mais ce qui est sûr, c’est qu’ils ne font pas bon ménage. »

L’escalade d’engagement et la force du groupe

Les participant-e-s sont-ils « libres de » participer ? Officiellement, la réponse est affirmative : les futur-e-s bizuths (tout comme les futurs bizuteurs) peuvent choisir de ne pas participer, de ne pas continuer, d’arrêter à tout moment.

La réalité est un peu plus complexe que cette affirmation – tout d’abord parce que l’on « obéit », que l’on se soumet d’autant plus lorsqu’on se sent libre (c’est la théorie de la « soumission librement consentie » des psychologues sociaux Joule et Beauvois), et ensuite parce qu’une fois que nous avons commencé à prendre part au bizutage, nous sommes « engagés ».

Pis encore, nous sommes dans une « escalade de l’engagement » : nous avons pris une décision (celle de participer au bizutage) en nous sentant libres de la prendre, et une fois que cette décision est transformée en conduite effective… nous aurons tendance à ne plus la remettre en cause (et même à la renforcer, à rationaliser notre conduite : « si j’ai accepté le bizutage, c’est que ce n’est pas si terrible »).

Pour Joule et Beauvois, l’escalade d’engagement est une « tendance que manifestent les gens à s’accrocher à une décision initiale même lorsqu’elle est clairement remise en question par les faits ». Notre lectrice le reconnaît : « on ne peut jamais connaître la part réelle de consentement ».

Le groupe est également un acteur essentiel dans le bizutage : à l’intérieur d’un groupe, des influences se créent, les responsabilités se diluent, le sens critique est inhibé…

Prenez l’expérience sur le conformisme de Asch : face à un groupe qui affirme une information que nous pensons erronée, nous avons tendance à nous conformer. Ou encore celle de la Prison de Stanford : il suffit de quelques jours pour que des étudiants jouant un rôle de geôliers dans une fausse prison se mettent à humilier et torturer réellement les faux prisonniers !

Si l’on transpose ces principes à une situation de bizutage, cela permet de comprendre à quel point il peut être complexe de s’extraire de cette situation, que l’on soit bourreau ou victime !

« Comment des faits de bizutage peuvent-ils encore exister? Lorsqu’on lit des témoignages atroces sur des bizutages ayant plus que mal tourné, c’est facile de réagir par un « ces pratiques sont d’un autre âge, les étudiants d’aujourd’hui sont  des barbares incapables de mettre en place des traditions intelligentes basées sur le respect mutuel ».

Ces réflexions, je les trouve caricaturales parce qu’en pratique, c’est plus insidieux que cela. Personne ne se lève le matin en se disant qu’il va aller torturer quelqu’un ; les étudiants plus vieux ne défendent pas le bizutage et n’ont pas une check-list d’actions dégradantes à faire effectuer aux premières années.

En revanche, ils sont nombreux à défendre le sens d’une intégration : « Nous ça a un sens, nous on veut faire quelque chose de bien, une intégration utile, on n’humiliera personne, on n’est pas les crétins de telle promotion, de telle école… ».

Les processus d’intégration : des rites initiatiques ?

Pour elle, l’intégration permet de créer un esprit de groupe et d’adhérer aux valeurs de ce groupe :

« Je crois que les rites de passage et l’appartenance à un groupe sont nécessaires au développement de l’individu. Ou de beaucoup d’entre eux en tout cas. En début d’année, l’intégration est là pour marquer le coup. On fait aussi ça pour une question de temps : il faut créer l’esprit de groupe et l’adhésion très vite.

Attendre plus longtemps c’est risquer que le groupe soit moins soudé. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les intégrations ont la réputation d’être plus intenses dans certaines écoles militaires, de pompiers, de médecins… Des milieux professionnels où le travail d’équipe est primordial, où il faut se serrer les coudes dans des situations parfois très dures.

L’intégration se donne souvent pour but de transmettre les valeurs de l’école ou du groupe. Par exemple : dépassement de soi, persévérance, esprit de groupe, humilité. Sauf que poussées à l’extrême, toutes les « valeurs » prônées peuvent devenir destructrices et aboutir au bizutage.

Le dépassement de soi devient de l’acharnement jusqu’à l’épuisement physique. La persévérance devient « la fin justifie les moyens ». L’union du groupe peut faire la force mais peut aussi être détournée pour nier les individualités. Et le mot humilité a la même racine que le verbe humilier…

Dans toutes les écoles qui pratiquent l’intégration, on trouve des traditions valorisantes : des cérémonies d’accueil, d’adieu, des moments de partage etc. Avec le temps il est facile de ne garder que les bons souvenirs et d’oublier ce qui était dangereux ou néfaste.

On garde en tête, que si ça c’est bien passé, alors ça n’est pas quelque chose de mauvais. Si tu te poses la question « est-ce que tout était absolument essentiel ? » Non.  Mais est-ce que j’aurais vécu la même chose ensuite ? Je ne crois pas non plus. »

En effet, pour certain-e-s chercheur-se-s, les processus d’intégration sont perçus comme un rite de passage, une initiation « bon enfant » des plus jeunes par les « anciens ». Durkheim parle de « socialisation méthodique de la jeune génération » : on prépare les plus jeunes à la société en leur transmettant des choses.

L’idée est également présente chez notre lectrice interviewée : les pratiques d’intégration sont aussi une reproduction de ce qui se passe dans notre société, dans le monde social et professionnel.

Il faut toutefois souligner que ces rituels intégratifs n’existent pas partout et que la pratique se retrouve notamment dans les milieux élitistes, les « grandes » écoles.

Dans l’ouvrage Les Héritiers, le sociologue Pierre Bourdieu souligne qu’il y a ceux qui sont concernés par le rite d’institution et les autres ; et que le rite différencie ceux qui ont passé l’épreuve et ceux qui ne l’ont pas passée (et ne la passeront jamais). Dans cette optique-là, l’école devient un instrument de légitimation de la domination des élites et l’intégration, le bizutage vient marquer l’appartenance à l’élite.

Le « rite » du bizutage permettrait alors au groupe de réaffirmer son identité, de créer et d’entretenir les sentiments collectifs.

En ce sens, le bizutage, ou les processus dits d’intégration, est perçu comme une expérience collective qui lie les individus – même si cette expérience est douloureuse.

Pour notre lectrice, « on fait aussi ça pour une question de temps : il faut créer l’esprit de groupe et l’adhésion très vite ». Elle est tiraillée : l’expérience qu’elle a vécue lui a permis de tisser des liens forts avec ses camarades, mais n’aurait-elle pas pu tisser ces liens d’une autre manière ? Pour elle, l’expérience vécue a permis de créer un esprit de groupe très fort et de vivre plus tard des choses plus intenses…

En fin de compte, son expérience est positive : elle a bien vécu sa position en première année (« ça m’a fait marrer », « je n’avais pas peur ») comme en deuxième année (selon elle, l’intégration a été préparée, des « garde-fous » ont été pensés au préalable pour limiter au maximum les risques).

Le bizutage, pour « rire » ?

On entend parfois les défenseurs ou « dédramatiseurs » du bizutage brandir l’excuse du rire : il y aurait un bizutage inoffensif, bon enfant, un bizutage « pour rigoler ».

Dans une tribune magistrale pour Libération, le sociologue René Devos souligne que « pour être réussi, le bizutage doit faire rire, mais le bizutage ne se souvient pas que lorsqu’on rit d’un homme soumis, c’est qu’il n’est plus qu’une « chose » caricaturant l’humain ». Devos, dans un ouvrage dédié au bizutage, explique que « le bizutage banalise ce que la morale récuse et c’est par le rire que la banalisation se forme ».

Les acteurs du bizutage

Nous pouvons tou-te-s être influencé-e-s par un groupe ou se retrouver engagé-e-s dans des comportements qui ne nous ressemblent pas forcément, donc il n’existe pas de « bizuth » ou « bizuteur » type – pour Kurt Lewin, et plus généralement les psychologues (notamment les psychologues sociaux), nos comportements ne sont pas fixes, immuables et toujours sensés : ils résultent plutôt d’une interaction entre une personne (sa « personnalité », son histoire, ses expériences, ses émotions) et une situation.

Nous pouvons être un jour bizuth et le lendemain bizuteur… Inversement, jouer le rôle de bizuteur n’empêchera pas de se retrouver dans une situation de bizuth !  Comment se retrouve-t-on dans ces positions de bizuths et de bizuteur ? Quelles conséquences ces expériences ont-elles sur nous ?

Comme dit plus haut, dans l’expérience de la prison de Stanford, menée par Philip Zimbardo en 1971, en prenant part à une « simple » expérience, des étudiants sont devenus des bourreaux et d’autres sont devenus des victimes – les uns et les autres endossant leurs rôles à la perfection.

Pour Zimbardo, l’expérience a pointé l’influençabilité et l’obéissance des individus face à une idéologie et un soutien institutionnel et social. En d’autres termes, nous nous transformerions en bizuths et bizuteurs parce que le contexte le permet…

Les auteurs du bizutage

Les auteur-e-s du bizutage ne sont donc pas des personnes spécialement malveillantes, des monstres assoiffés d’humiliations. Ce sont des individus, comme toi, comme moi, placés dans un certain contexte et qui, surtout, sont soudainement projetés dans une position de pouvoir : l’institution leur confère un pouvoir, celui, au mieux, d’intégrer les nouveaux, au pire, de les bizuter.

Même si les écoles n’encouragent pas officiellement le phénomène, la tradition est portée par l’esprit de l’institution… Les bizuteurs agissent pour le compte d’une « force » supérieure.

Ce pouvoir, les auteur-e-s du bizutage le partagent – ce qui dilue le sentiment potentiel de responsabilité. Souvent, ils sont nombreux à ne pas réaliser les dangers du bizutage.

Les bizuteurs peuvent aussi être dans un schéma de « dissonance cognitive » : face à des choix qui ne peuvent pas le satisfaire (faire du mal à un bizuth, risquer la désapprobation des pairs), l’individu essaie d’opter pour le meilleur compromis. Il est en dissonance cognitive parce qu’il a accepté de faire quelque chose qui ne lui convient pas réellement, qui va à l’encontre de ses valeurs.

Après avoir fait ce choix, il s’avère que ce qui semblait jusqu’alors contraire à nos valeurs devient… un peu moins contraire – nous justifions et rationalisons notre choix, afin de réduire la dissonance et de se persuader que ce que l’on a fait, ce n’est pas si grave.

Ce mécanisme est d’autant plus fort lorsque l’auteur du bizutage en a lui-même subi un. Il a connu le groupe de cette manière, a accepté les règles et leur porte allégeance. En passant du statut de bizuth à celui de bizuteur, il soigne son estime de soi, se rassure psychologiquement… Il retrouve ce qui lui avait été pris l’année passée et fait maintenant partie de ceux qui dirigent.

Pour notre madmoiZelle, les drames et accidents réveillent les consciences : « ils n’ont rien fait de pire que ce que nous on faisait… c’est là que tu prends la mesure du risque ».

Les victimes du bizutage

Le principe du bizutage est de faire passer aux bizuths une série d’étapes pour qu’ils fassent ensuite partie du groupe. La mise en scène est sérieuse (même si parfois festive), met en place un rapport dominant (les anciens) VS dominés (les nouveaux), induit un sentiment d’humiliation (par le type d’épreuves, mais pas seulement) et réduit les individualités : les nouveaux ne font plus qu’un, de même que les bizuteurs.

Le bizutage infériorise les bizuths – les épreuves et jeux peuvent porter atteinte à leur dignité, peuvent devenir de vraies agressions psychologiques et physiques.

Pour le chercheur Lemaine (et al., 1962, 1968, 1974, 1979…), le bizutage heurte l’identité, développe un sentiment d’infériorité. En outre, la dévalorisation publique pousse les bizuths à rechercher une valorisation sociale pour restaurer un équilibre psychologique.

Les bizuths peuvent alors développer des comportements affiliatifs (ils sont plus aptes à faire ce que l’on attend d’eux, ont plus de difficultés à s’extraire du groupe et de son influence), ou plus compétitifs (être plus « fort » qu’un autre bizuth permettra de restaurer une estime de soi, par exemple), ou se marginaliser (je choisis d’abandonner le groupe). Chacun-e adoptera des comportements spécifiques pour essayer de préserver son image de soi.

Si le bizuth refuse le bizutage, il sait qu’il court le risque d’endosser un stigmate : il devient celui qui n’a pas voulu intégrer le groupe… et qui a remis en question l’identité du groupe.

De la même manière que les bizuteurs peuvent rationaliser leur rôle (en se disant que « ce n’est pas si grave », que c’est « pour rire », qu’ils n’étaient pas seuls), les bizuths peuvent également faire l’expérience de la rationalisation : nous ne pouvons accepter l’idée que nous avons été des victimes.

Pour rétablir la « consonance cognitive », nous minimisons ce que nous avons vécu – notre lectrice dira par exemple « sur le coup, oui, j’avais froid, oui, j’avais envie de dormir… mais quand j’y pense aujourd’hui, c’était cool ». Elle reconnaît le processus de rationalisation : « si ça c’est bien passé, alors ça n’est pas quelque chose de mauvais ».

Et le rôle des écoles dans tout ça ?

Bizuteurs et bizuths ne sont pas les seuls acteurs du bizutage ; notre lectrice pointe notamment le rôle des écoles et des acteurs éducatifs – selon elle, il existerait de leur part une volonté de ne pas voir… ce qui pousserait les bizuteurs à « préparer » le bizutage pour que tout se passe le mieux possible (« c’est pour ça qu’on se met des garde-fous, parce qu’on sait qu’on ne nous en mettra pas »).

Cette ignorance délibérée de la part des institutions, ainsi que la complaisance d’une bonne partie de la société (laissons donc les jeunes s’amuser) (ben tiens), pourrait bien aussi créer un sentiment d’invulnérabilité, sans doute maintenu par ailleurs par d’autres facteurs (par exemple par « l’esprit de groupe », sans oublier non plus le rôle non négligeable de l’alcool).

Et lorsque nous nous sentons invulnérables,  nous aurions plus tendance à adopter des conduites à risques.

« J’ai l’impression qu’on est dans un cas où les causes du problème sont connues depuis des années (l’alcoolisation, le fait de n’être qu’entre étudiants, la pression du groupe) mais la situation évolue peu parce qu’il est difficile d’attaquer ces causes a priori. On ne va pas interdire aux étudiants, des adultes majeurs et responsables de leurs actes de se réunir et d’organiser des activités. On ne va pas leur interdire de boire.  C’est légal.

Les réactions ont surtout lieu a posteriori quand le mal est déjà fait. Les sanctions tombent mais ne durent pas puisqu’on ne peut pas sanctionner les étudiants des années futures pour des actes qu’ils n’ont pas commis. La situation peut se calmer pendant un temps puis l’histoire se répète car la mémoire étudiante est courte et l’omerta importante.

Au mieux (et encore, c’est rare), il est rappelé aux étudiants qu’ils sont responsables de leurs actes et que nul n’est censé ignorer la loi. Mais ces derniers restent généralement libres de la manière dont ils organisent l’intégration. C’est pour ça qu’on se met des garde-fous, parce qu’on sait qu’on ne nous en mettra pas. Sauf qu’en étant libre de fixer les limites et d’évaluer les risques on est aussi libres de se tromper. »

Tout compte fait, comme cette madmoiZelle l’exprime, le bizutage n’est que l’un des reflets de la violence de nos sociétés. Nous nous accordons à le condamner régulièrement, lorsqu’un « accident » ou qu’un « dérapage » survient…

Mais que fait-on des accidents que l’on ne voit pas ? Des bouleversements psychologiques ? Le principe du bizutage n’est-il pas déjà un dérapage sociétal en lui-même ?

Pour faire face au phénomène du bizutage et lutter contre sa violence, tout le monde doit s’impliquer et prendre les responsabilités de ses propres actions, valeurs et attitudes – notre silence autorise la violence à perdurer.

Comment penser une intégration encourageant les relations saines, l’empathie, l’entraide, la confiance en soi, sans se positionner en oppresseurs ou en victimes, en dominants ou en dominés ?

Pour aller plus loin :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Boetia
    Boetia, Le 25 octobre 2015 à 9h50

    @Emex
    Juste un détail, ce sont les bizutages qui sont interdis, pas les week end d'intégrations et autres événements étudiants.

    Mon BDE et moi nous portons très bien.:taquin:

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