4 raisons déculpabilisantes de regarder la télé-réalité

À force de nous dire que la télé-réalité c'est nul, on en vient à culpabiliser de la regarder tous les soirs. STOP. Voici 4 raisons de regarder ces émissions !

4 raisons déculpabilisantes de regarder la télé-réalité

Tiens, dans la couche psycho-socio de la semaine, venez donc vous confesser avec moi… Moment coming out : je fais partie de ces personnes qui ne bronchent pas lorsque mon entourage se met à balancer sur la télé-réalité, le 666 du PAF, les programmes apportant déchéance, nivellement par le bas et mort de la culture… Alors même que j’avale ces émissions comme une blogueuse mode avalerait ses cupcakes. C’est comme ça, je ne bronche pas, je n’en appelle ni au temps de cerveau disponible, ni au non moins fameux « HEY mais c’est sociologique! ». Très franchement, ce prétexte-là pourrait relever de l’aberration : lorsque je suis affalée sur mon canap’ en jogging/marcel (bonjour distinction), en boulottant des cochonneries de type pizza maison x outrageous cookies et en rigolant comme un veau (« Ha mais p’tain, elle manque complètement de clairvoyance t’sais, non mais choisir de vider Geof pour roucouler avec Rudy, ALLO… »)(distinction, round 2), je crains que rien ne me semble sociologique. Peut-être même que pendant ces instants-là, je suis lobotomisée (la mafia anti real-tv aurait donc raison*).

Toujours est-il qu’aujourd’hui, j’ai décidé de broncher, de rendre à Endemol ce qui appartient à Endemol et de nous déculpabiliser un peu (pitié, ne me dites pas que je suis la seule bipolaire face à ces programmes).

Raison déculpabilisante #1 : c’est pas nous, c’est Shawn**

Ou plutôt : c’est la faute des géants télévisuels. L’industrie du programme « authentique » est massive et a une stratégie marketing bien rodée. Les émissions n’ont absolument aucune préoccupation culturelle (je veux dire : à part coller des Joconde partout, ce petit tableau un peu confidentiel d’un peintre complètement ignoré), sont érigées en « jeux » grandeur nature (wouhou) et utilisent des stratégies marketing carrément agressives.

Teasing n’ayant rien à envier aux blockbusters sériels américains (« Rudy quitte l’aventure ! Aurélie est DETRUITE ! Comment réagira-t-elle face à Geof ? Comment Marie va-t-elle s’arranger avec sa conscience pour oublier son affreuse trahison envers Aurélie ? »… Suspense, Dallas & Feux de l’amour), bandes originales entêtantes (« I wanna chat with you hin hin »), couvertures médiatiques quasi-quotidiennes, présentateur beau gosse à l’humour subtil (non, je déconne)… Si tu veux, c’est un peu comme un paquet de bonbons pour enfants : ça se vendra mieux avec un message simpliste et plein de couleurs fluos improbables.

Évidemment, tout ça fonctionne avec un bon vieux principe de frustration : on nous serine que l’on va voir ce que nous n’avons pas encore vu, comme si un truc complètement fou allait se dérouler là, juste après, à condition qu’on reste encore un peu. Hors de question de céder à la pause pipi, on DOIT rester scotché devant notre écran (concrètement, il faut bien se l’avouer : il ne se passe quasiment jamais rien).

Au-delà de cette entrée de la télévision privée dans une logique commerciale (à laquelle nous succomberions tous), Serge Tisseron considère que le succès écrasant du premier programme français de télé-réalité (Loft Story, hein) est également révélateur du fossé qui s’était établi entre ce qu’il se passait auparavant sur nos écrans et dans nos vies réelles… L’engouement des spectateurs pourrait bien traduire l’urgence qu’il y avait à donner une place au sein du paysage télévisuel à des catégories sociales jusque-là peu représentées et faire écho de nos nouvelles manières de vivre.

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==> Si je mate Secret Story jusqu’à plus soif, c’est la faute des chefs de la télé qui 1/marquètent trop bien et 2/ne parviennent pas à créer et proposer des programmes qui me correspondent. Point.

Raison déculpabilisante #2 : c’est pas nous, c’est notre extimité

Dans son ouvrage L’Intimité surexposée, Serge Tisseron parle de notre génération, de nous qui aurions vécu sans trop le réaliser une révolution dans nos façons de nous percevoir et de nous montrer aux autres. Pour le psychiatre-psychanalyste-docteur-en-psychologie, crier à l’exhibitionnisme en regardant les candidats aux real tv serait largement exagéré, et le désir de se montrer, de se partager relèverait d’un processus banal… Peut-être même naturel.

Le désir d’extimité serait le processus par lequel nous décidons d’exposer certaines facettes de notre intimité à un public pour les valoriser. Autrement dit, nous serions tous plus ou moins poussés à mettre en avant une partie de notre vie intime, physique ou psychique, pour avoir un retour, une validation de nos façons de vivre au travers des réactions des autres… L’intimité et l’extimité ne s’opposent donc pas, elles se complètent et s’enrichissent.

Traditionnellement, montrer son quotidien revenait à mettre son intimité au devant de la scène… Mais est-ce le cas de nos jours ? Est-ce que l’avènement des nouvelles technologies et la mise en place de nouvelles normes de bienséance n’auraient pas pu transformer la notion même d’intimité ?

==> Finalement, les candidats de télé-réalité seraient aussi normaux que vous et moi (même Amélie de SS4).

Raison déculpabilisante #3 : c’est pas nous, c’est les nouvelles technologies (et nos parents)

De toute façon, c’est bien connu : tout est toujours de la faute de nos parents (si ça, ça ne fait pas partie des bonnes raisons pour ne pas faire d’enfants, hein).

Voyez-vous, notre rapport à notre image, à notre identité, n’est pas produit par Secret Story, ni par la télé… Non, notre rapport à nous-mêmes prend racine dans nos cercles familiaux. Les appareils photos se sont démocratisés, sont accessibles à (presque) tous, nous avons été mitraillés depuis notre plus tendre enfance et nous avons pris l’habitude de nous voir à l’écran. En parallèle, nous avons grandi devant une télé changeante, devant des émissions parodiques (les Guignols de l’info, pour n’en citer qu’une) où les images de personnes étaient caricaturées… Ce qui nous a appris à relativiser les signes de l’apparence.

Nous avons ainsi grandi avec cette conscience que notre image ne nous appartenait pas vraiment et nous avons abandonné l’image de soi comme repère de l’identité. Dès lors, si mon image n’est pas à moi, reflète-t-elle vraiment ce que je suis ?

Selon Tisseron (toujours), les débuts de la télé-réalité en France ont peut-être été les indices de cette transformation en montrant à l’antenne des candidats qui visiblement font la part des choses entre l’image que l’on envoie et la manière dont on se considère.

Les évolutions des nouvelles technologies viendraient ainsi faciliter le désir d’extimité : nos téléphones portables permettent une narration verbale de soi (en causant partout et ailleurs dans nos petits trucs gris, on oublie vite que les autres entendent notre intimité… Ne faites pas les innocentes : qui n’a jamais tendu l’oreille pour écouter la discussion de la nana du siège d’à côté ?), l’Internet Mondial se transforme en miroir… Nous serions parfaitement habitués à mettre en scène nos vies sur Facebook, Twitter, nos blogs. Au sens de Goffman, nous ne quitterions plus que très rarement nos masques de théâtre et nous serions bien souvent dans la « mise en scène de la vie quotidienne ». Aucune image ne pourrait donc cerner notre intimité véritable, nous ne nous limitons pas à ce que nous voulons bien montrer… Il existe tant d’images de nous qu’elles ne représentent plus forcément notre identité.

==> Les nouvelles technologies ont rendu mon extimité hyper-sociable. Puisque j’ai grandi filmée, l’apparence correspond pour moi à une mise en scène et plus à un reflet de mon identité.
En mettant à jour compulsivement mon statut Facebook, j’organise ma propre real-tv (je deviens donc productrice, réalisatrice, metteuse en scène et rédactrice en chef de mon profil – faites moi penser à valoriser tout ça lors de mon prochain entretien d’embauche).

Raison déculpabilisante #4 : les candidats de télé-réalité sont nos nouveaux héros (BIEN SUR)

Vois-tu, notre génération n’aurait pas connu (du moins pas de près) de conflits violents et ne valoriserait plus les mêmes figures héroïques. Ciao les gladiateurs, résistants et autres Bruce Willis, nous, on vibre pour les héros du quotidien, les anonymes, les anti-héros et tous les personnages joués par Michael Cera.

C’est donc la fin pour les héros traditionnels. Auparavant, les héros devaient subir un parcours initiatique corsé : Ulysse s’est farci l’Odyssée, Hercule s’est tapé les douze travaux sans râler… En 2011, on se fait un peu moins ch*er et on va juste s’affaler sur des poufs à la télé pendant trois-quatre mois avant d’atteindre le paradis de la médiatisation.

Somme toute, ça met la barre moins haut pour nous. Les participants de Koh Lanta ou de l’Amour est dans le Pré seraient des héros de la banalité… Et finalement, tout le monde en aurait une conscience aigüe : nous, qui passons d’un héros à l’autre au gré des saisons télévisuelles, et les candidats, qui tenteraient de se faire un max d’argent « le temps que ça dure »…

==> En comatant telle une petite loutre narcoleptique devant mon écran, je fais en réalité un acte quasi-citoyen : je soutiens les héros de mon quotidien. NON, ce n’est pas un trop triste, ni un peu trop pathétique.

Vous savez quoi ? Je ne sais pas si toutes les raisons énoncées sont de bonnes raisons, ou juste de mauvais prétextes, ou juste quelques rationalisations qui expliquent des comportements collectifs.

Et même si elles peuvent donner des pistes d’explications, elles ne résolvent pas le malaise : est-ce que la célébrité est un Graal ? Est-ce que les candidats ont tous les épaules assez solides pour gérer ce qu’il se passera pendant et après leur expérience*** ? Est-ce que la médiatisation peut venir résoudre nos désirs et nos angoisses ? Et si c’est le cas, est-ce que ce ne serait pas un monde un peu malade ?

* Ma suggestion personnelle est que ces gens-là n’ont jamais regardé the real L word. Peut-être même qu’ils ne connaissent même pas Jersey Shore.
** Oui, vous avez raison : j’ai déjà fait cette blague-supair-référence là. Et je la ferais TOUTE MA VIE.
*** Y a quand même un truc que j’attends avec plus ou moins d’envie : le jour où il y en aura une, en plein direct (en supposant que le direct existe encore), qui, lorsqu’on lui posera la question « dis donc Cunégonde, notre équipe privée de psy nous a dit que si on te séparait de ton mec pour te coller avec le mec d’une autre, vous risquiez tous de péter des câbles, et ça, ça va carrément faire bander l’audience, ça te branche ? », leur répondrait un « NON » ferme. Ou un « merde », aussi.

Pour aller plus loin

– Un article qui va vraiment plus loin (et qui est drôlement intéressant) du chercheur et professeur en psychologie sociale Pascal Marchand : « Subissons-nous les influences des médias ? »
Le blog de Serge Tisseron (ce monsieur-là a présenté une thèse sous forme de BD, a psychanalysé Tintin, trouvé un secret de famille d’Hergé avant même que la preuve en soit faite, et a une approche d’internet et des jeux vidéos dé-diabolisante et intéressante… et ses bouquins sont parmi les plus intéressants DU MONDE)(OUI, je l’aime)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Yionyion
    Yionyion, Le 8 août 2011 à 13h52

    Ok, j'avoue, je regarde Secret Story. Pas que je trouve ça super intelligent ni rien, mais ça m'amuse le temps d'une soirée. Si je loupe un épisode, je n'en fais pas tout un fromage mais j'aime bien voir Ken et Barbie, les cheveux de Juliette qui défient les lois du volume inexistant, les candidats tellement invisibles qu'on se demande s'ils ne sont pas déjà partis (Jonathan...Tu m'entends?) et oui c'est vrai, certains candidats me touchent comme Sabrina par exemple... Bref ça m'occupe quand je rentre du boulot. Ce qui rend cette émission intéressante (ou pas) c'est vraiment le fait qu'ils sont comme nous. En revanche, j'avoue que là je commence à saturer. Marie me tape sur le système. :angry:

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