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Je suis ludothécaire, un métier-passion méconnu et précaire

08 oct 2014 15
Cette madmoiZelle est passionnée par son métier de ludothécaire, mais souffre de la méconnaissance qui l’entoure, et en a assez de ne pas être prise au sérieux.

Parce qu’aujourd’hui dans les magasins de jouets, on trouve un rayon « filles » et un rayon « garçons ».

Parce qu’on vend aux bébés de 12 mois des jouets qui leur apprennent à dire hexagone, ou qui font de la lumière et de la musique tout en parlant trois langues.

Parce que dans les centres sociaux et autres structures, on cherche des ludothécaires mais on embauche des animateurs.

Parce que pour la plupart de notre entourage, nous sommes juste des guignols qui passons notre temps à jouer au Monopoly.

Je crois qu’une mise au point s’impose…

Qu’est-ce qu’un ludothécaire ?

Un ludothécaire est un spécialiste du jeu et du jouet, mais pas seulement. Nous avons été formés à tous les aspects du jeu. Nous connaissons les étapes du développement de l’individu, nous savons analyser, classifier et gérer un stock.

Nous traitons avec tous les publics, de la petite enfance au handicap lourd en passant par les personnes âgées ou encore les personnes en foyer d’accueil.

Le Joueur d’échec

À lire aussi : Je travaille dans un foyer d’hébergement pour S.D.F. — Témoignage

Nous nous devons de répondre à un besoin par un objet qui permettra d’aiguiser ses sens, de confirmer ses compétences ou simplement de passer un bon moment, tout en ayant en tête les capacités physiques et cognitives du joueur.

Nous ne sommes pas des extrémistes du jeu en bois, nous sommes juste persuadés que VTech n’aide pas les enfants à grandir, et nous avons des arguments solides (quand on veut bien les écouter).

Aujourd’hui je suis fatiguée de toute la méconnaissance qui concerne le métier que j’aime, pour lequel je me suis formée et que je ne peux exercer car un animateur-jeu coûte moins cher à employer.

Je suis fatiguée qu’on se moque de moi en me disant que ludothécaire, en fait, c’est « juste » comme animatrice-jeu (ce qui montre que ce travail n’est pas non plus perçu de la bonne façon), et qu’on essaye de m’apprendre quelles sont les étapes du développement par lesquelles ma fille va passer dans les prochains mois et quels jouets « l’aideraient ».

C’est mon métier. Et j’aimerais qu’il soit reconnu partout et par tous.

Bon là je suis un peu énervée à force de devoir me justifier et prouver que j’ai des compétences et que j’exerce un vrai métier, mais à la base, je suis avant tout une passionnée !

La passion du jeu et de tout ce qu’il permet

C’est mon père qui a éveillé ma passion du jeu. Dans le centre de vacances dans lequel il bossait l’été, il y avait un mec qui venait tous les vendredis avec des jeux qu’on ne connaissait pas (on était déjà sensibilisés aux « classiques »).

Après ça, on s’est mis à aller tous les ans au Salon du Jeu de société et à collectionner des jeux inconnus du grand public. Ça a été la première étape.

Puis un jour, des animateurs un peu fêlés de ma ville ont décidé de se former pour monter une « Ludomobile » : une ludothèque mobile, qui amenait les jeux aux gens. Je les enviais de loin jusqu’à ce que je postule pour un été.

J’ai été prise, et la révélation se fit. Par la suite, j’ai été vacataire à l’année. Aujourd’hui encore, c’est le meilleur endroit où j’ai bossé, et si un collègue passe par là, j’ai juste envie de lui dire « Merci, je t’aime » !

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Tarik, le responsable, m’a collé un livre entre les mains en me disant « Si tu veux être efficace, tu dois connaître ça par coeur ». C’était le système ESAR, le système de classification des jeux et jouets, la bible de tout ludothécaire.

En le lisant, j’ai découvert plusieurs facettes du jeu dont je n’avais même pas conscience. J’ai appris que chaque objet ludique (soit qui relève du jeu) correspond à une étape du développement, à un besoin cognitif et j’ai voulu étudier ça pour le restant de mes jours.

Le cognitif, c’est tout ce qui a trait à la connaissance, et donc aux perceptions, au raisonnement, au mouvement… Il s’agit de stimuler, d’apaiser, de divertir… Le jeu permet d’agir de façon sensible et directe sur les enfants comme les adultes ; il y a des jeux pour tout le monde, et c’est une vraie science.

Tarik m’a tout appris, et quand je lui ai appris que je voulais aller en formation, il m’a dit « Bingo, on vend la caravane » (enfin non il a pas vraiment dit ça comme ça, mais presque).

À lire aussi : Typologie des joueuses (et interviews) — Jouons en société !

Comment devient-on ludothécaire ?

Il y a plusieurs organismes qui proposent des formations. Plusieurs universités en France proposent une licence « science du jeu » ou « métiers du jeu et du jouet ». L’Association des Ludothèques Françaises dispense des formations ponctuelles et, enfin, le FM2J (Centre National de formation aux Métiers du Jeu et du Jouet) à Lyon (anciennement Quai des Ludes) propose une formation certifiée, sanctionnée par un titre professionnel.

C’est ce que j’ai choisi, car c’est un diplôme reconnu par le ministère du travail. Avec le FM2J, tu sors ludothécaire, donc payé-e sur la base d’un indice correspondant à ce titre, alors qu’avec une formation non-certifiée, tu n’es pas ludothécaire mais animateur-jeu, et la paie dépend de ton employeur — exactement comme pour un animateur, dont le salaire peut différer d’un centre à l’autre. Le FM2J dispense aussi une formation d’animateur-jeu, elle aussi certifiée.

La différence entre ces deux métiers n’est que peu connue, mais elle existe : un ludothécaire gère la structure dans son entier (budget, stock, bilans, interventions et animation), tandis que l’animateur-jeu anime mais n’est pas formé en gestion de structure et de salariés.

Il faut savoir que la guerre fait rage entre l’ALF et FM2J, alors ne vous étonnez pas si vous ne trouvez trace de FM2J sur le site de l’ALF (et inversement). Quand je les avais appelés pour me renseigner, ils m’ont parlé de toutes les formations sauf celle-ci, alors que c’est la seule qui est certifiée !

La formation de ludothécaire du FM2J se fait en alternance et dure neuf mois, à raison d’une semaine de cours par mois. On y étudie tout un tas de trucs :

  • Le jeu et ses objets : histoire et sociologie de jeu, valeurs de l’objet jouet.
  • Psychologie du joueur et de ses partenaires.
  • Les lieux du jeu : connaissance, aménagement, ludothéconomie, administration, budgets.
  • Le métier de ludothécaire et les métiers du jeu : relations avec les autres professionnels.
  • Connaissance des différents supports ludiques : conception, classification, utilisation, distribution.

Et surtout, on étudie le système ESAR, qui signifie exercice, symbolique, assemblage et règle, les quatre ensembles du jeu.

Cette formation a un certain coût : 5775 € en financement employeur/OPCA (les organismes collecteurs agrées)/autres prises en charge, et 4875 € en financement personnel. J’ai demandé des aides partout où je pouvais, notamment à ma ville, sinon je n’aurais jamais pu y aller.

Être ludothécaire

En tant que ludothécaire, on bosse dans une ludothèque, un lieu ouvert à tous les publics et où l’on pratique le jeu libre. On peut trouver des ludothèques municipales, associatives, dans des structures consacrées ou d’autres comme les centres sociaux, les structures spécialisées…

Il y a des ludothèques où l’on peut jouer, d’autres où seul le prêt est possible, d’autres encore qui proposent les deux. On en trouve des fixes, des mobiles ; il y a tout un éventail de possibilités !

C’est un métier aux multiples facettes qui est passionnant et qui demande un investissement personnel. Le ludothécaire doit connaître les jeux qu’il propose dans leur entièreté afin de ne pas se planter et répondre au mieux aux besoins des publics accueillis.

À lire aussi : Genre et jouets : l’avis d’une sociologue

Personnellement, j’ai travaillé avec des enfants de tous âges, des personnes âgées, handicapées (toutes sortes de handicap), des SDF, des toxicomanes, des alcooliques…

Jumanji

Un petit 1000 Bornes ? 

On peut intervenir partout ; par exemple la ludothèque Quai des Ludes propose des interventions en prison.

Je ne vous mentirai pas, les places sont chères pour les postes ; beaucoup de structures recrutent en effet des animateurs-jeux sur des postes de ludothécaires (pour les payer moins cher), alors qu’ils n’ont pas la formation pour. Même si vous êtes passionné-e-s par le jeu, vous ne serez pas forcément de bon•ne•s ludothécaire•s ; il y a d’autres choses qui entrent en ligne de compte. Il faut avoir des compétences en gestion, par exemple.

Ça me fait le même effet que les gens qui vont faire de l’animation parce qu’ils « adooorent » les enfants ; cela ne veut pas dire qu’ils sont parés pour ce travail ! Les enfants ne sont pas franchement que des êtres de douceur et d’amour, et ont une fâcheuse tendance à tomber malades, à faire les quatre cent coups : s’en occuper demande un certain savoir-faire. C’est quelque chose que j’ai aussi expérimenté, ayant été animatrice pendant plusieurs années avant d’être ludothécaire.

À lire aussi : Animatrice pour enfants — Job d’été #1

En conclusion…

Le métier de ludothécaire n’est pas très connu, et il n’est pas bien perçu. J’entends beaucoup d’usages incorrects du mot ludique, et je suis persuadée que cela participe à la dévalorisation de ce métier : on m’a déjà dit d’une chaise qu’elle était ludique, par exemple… Sauf qu’à la base, ce mot n’est pas un synonyme d’amusant. Il relève du jeu en tant que concept, avec ses règles et un cadre.

Mais le terme est à la mode, et donc galvaudé. Et je n’en peux plus de défendre mes compétences, d’essayer de convaincre mon entourage que non, je ne passe pas mes journées à jouer à la corde à sauter… Je me suis rendu compte de la facilité que beaucoup de gens ont à juger, sans vraiment écouter ce qu’il en est dans la réalité.

En conclusion, ludothécaire est un métier très riche, et je pourrais vendre ma mère pour qu’enfin il soit reconnu et que les structures soient obligées de recruter des gens diplômés. Et comme depuis mon déménagement je suis au chômage… j’ajouterais mes sœurs pour pouvoir enfin l’exercer à nouveau !

À lire aussi : le témoignage de cette madmoiZelle qui a tout plaqué pour monter un café de jeux de société à Madagascar !
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Les Commentaires
15

Avatar de lululurluberlu
13 octobre 2014 à 08h10
lululurluberlu
Génial cet article ! Je comprends totalement ce qui est dit dedans. Je suis à la base bibliothécaire jeunesse (à la base parce que malheureusement depuis 2 ans je ne bosse plus du tout dans ce domaine là car je ne trouve pas de boulot dans une structure documentaire ), mais j'ai eu la chance de travailler 6 mois dans une ludothèque. Ce n'était pas prévu à la base - j'étais au chômage, sans indemnités car pas assez d'heures de cumulées derrière - du coup j'ai accepté le poste même si c'était un contrat en service civique. C'est pas facile de se dire "j'ai fait 3 ans d'études supérieures, et je me retrouve à faire un boulot payé 600€, en faisant 35h", mais bon c'était ça ou bien me retrouver chez moi sans revenu. Je ne regrette absolument pas ces 6 mois !
Au début j'assistais la responsable de la ludothèque dans les animations puis elle m'a laissé les gérer, trouver des thèmes etc... J'ai animé des séances avec des petits de 1 an, d'autres avec des enfants de 8 ans, puis dans un foyer avec des ados, des personnes âgées dans une maison de retraite et même dans un IME avec des handicapés. Elle m'a aussi beaucoup sollicité dans les travaux administratifs. Enfin bref j'ai adoré ces 6 mois.
Je n'ai pas de formation de ludothécaire, mais celle qui est décrit dans l'article me tente beaucoup, surtout si elle me permet de revenir dans ce domaine là, avec quelque chose de concret derrière car du coup je n'ai pas une grande culture niveau jeu (ou si quelqu'un à des tuyaux pour avoir plus de chance en bibliothèque ou en librairie...).
Est-ce que c'est faisable de faire cette formation en lâchant mon boulot actuel qui, je le reprécise, n'est pas du tout dans le même domaine. Sachant que mon homme travail, mais nous avons un prêt à rembourser entre autres et d'autres projets, du coup comment ça se passe exactement niveau salaire ? Et aussi je n'habite pas du tout vers Lyon, du coup est-ce qu'on peut quand même faire ses "stages" dans une autre région ?
Enfin voilà après 2 ans de désespérance totale niveau boulot, je suis de nouveau motivée pour rebondir aillettes:
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