Lucie Pinson, la militante écologiste qui donne des sueurs froides au monde de la finance


Avec elle, l'écologie a du caractère : récompensée par le prestigieux prix Goldman pour l'environnement, Lucie Pinson n'est pas prête de s’arrêter ! Portrait d'une activiste qui fait frémir les plus grands pollueurs.

Stéphane Cojot-Goldberg

« La prochaine étape, c’est Total » : dès l’introduction, le ton est donné.

Qu’on se le dise, l’activiste qui lutte contre le charbon et les forages n’a pas froid aux yeux. Sa particularité ? Elle s’attaque directement aux financiers. Une méthode qui fonctionne !

Après sept années de combat en direction des acteurs financiers français, Lucie Pinson a reçu le prix Goldman pour l’environnement le 30 novembre 2020. Une distinction qui n’est pas le fruit du hasard.

Lucie Pinson, aux avant-postes de la lutte anticharbon

Face au dérèglement climatique, Lucie ne perd pas de temps. Son style détonne avec les atermoiements du président de la république : la Fondatrice de l’ONG Reclaim Finance dépoussière l‘écologie. À tout juste 35 ans, la jeune femme a réussi à faire plier banquiers et assurances. À la fois solide et puissante, l’activiste impressionne.

En 2015, elle arrive à convaincre quatre banques françaises de ne plus soutenir la construction de centrales ou de mines à charbon. Deux assureurs, Axa et Scor, suivent. Au total, quarante-trois banques et compagnies d’assurances internationales se sont engagées à leur tour. Un coup de maître pour cette besogneuse qui affirme à propos du prix :

«C’est une reconnaissance de la pertinence de la stratégie que nous avons choisie : faire des acteurs financiers des leviers d’actions au niveau internationale pour accélérer la décarbonation de notre économie. »

Une récompense amplement méritée pour celle qui s’est formée dans différentes ONG.

Le parcours inspirant de Lucie Pinson

Diplômée en Sciences Politiques et développement, la jeune femme découvre la finance verte après un stage au sein de l’association AITEC — l’une de ses missions est de contribuer à organiser les contre-sommets du G8 et G20.

Au menu : le rôle de la spéculation par les acteurs financiers, la volatilité des prix, le marché agricole… Et la famine dans certains pays, car le cours du blé a bondi sur les marchés financiers. Au cours de ces événements, l’activiste découvre « des sujets volontairement présentés comme très techniques et de manière dépolitisée afin de les laisser entre les mains d’experts reconnus par les institutions ». Une expérience qui façonnera sa carrière.

Puis en 2013, elle rejoint les Amis de la Terre au poste de chargée de campagne finance. Lucie bosse sans relâche. Notions, vocabulaire, stratégies financières, rapports jargonneux, elle absorbe tout. Un apprentissage au fil de l’eau qu’elle assume :

« Je n’avais aucun problème à demander une pause lors d’une réunion avec des lobbyistes ou financiers parce que je n’avais pas compris des mots techniques. Je débutai et je n’étais pas une experte de la finance. »

Des efforts qui finissent par payer : un an seulement après son arrivée chez les Amis de la Terre, la militante réalise l’impossible. En 2014, elle réussit à convaincre la Société Générale de se retirer d’un projet de mine de charbon en Australie.

Du jamais vu. Pour la première fois, « une banque exclut tout d’une zone de développement d’énergie fossile en raison de son impact sur le climat». Une belle victoire — obtenue à l’arrachée certes, mais c’est le début d’une longue série !

La méthode Pinson

« La meilleure défense, c’est l’attaque » : voilà qui pourrait être le leitmotiv de la jeune femme. Après le temps de la discussion est venu celui de l’action face à l‘urgence climatique, et Lucie Pinson n’a pas peur de se salir les mains, n’hésitant pas à user du « name and shame ». Avec assurance, la militante précise :

« Si la présentation d’arguments environnementaux, humains et financiers ne suffisent pas, il faut dénoncer publiquement la décision de l’acteur financier pour qu’il agisse rapidement.»

Grâce à sa liberté de ton et sa ténacité, Lucie Pinson fait plier les acteurs de la finance. « C’est une excellente stratégiste de campagne », révèle Yann Bouvel, analyste politique chez Reclaim Finance. Alors qu’il l’a embauché en 2013 chez les Amis de la Terre, l’homme la décrit comme « une femme exigeante ayant une capacité de travail phénoménal ».

Un avis partagé par Lorette Philippot, qui lui a succédé chez les Amis de la Terre — une association avec laquelle Lucie continue de collaborer étroitement sur des enjeux communs. Pinson, c’est du sérieux ! Décrite comme « engagée », « déterminée », « ayant eu une connaissance aigu des dossiers », elle bataille avec grands bruits mais sans agressivité.

Des qualités essentielles lorsqu’on s’attaque au gros poissons, car l’erreur n’est pas permise et Lucie Pinson le sait. Dans un écosystème financier qui se conjugue au masculin, elle assure avoir eu affaire à un sexisme « ordinaire », celui des tutoiements ou encore des « mademoiselle ». Rien qui suffise à l’arrêter.

Après plusieurs années de lutte et la création de Reclaim Finance, Lorette Philippot affirme :

« Dans la démarche de Lucie Pinson, il y a une volonté de partager un maximum et former d’autres personnes car elle est persuadée que l’issue du combat dépend de la mobilisation les gens. »

Pas besoin de convaincre : car l’ONG est victime de son succès. Avec pas moins de huit personnes à sa tête, l’organisme connait une croissance exponentielle qui s’accompagne, logiquement, du recrutement de nouveaux salariés indispensables pour faire face à la charge de travail. Encore une belle victoire pour l’activiste.

Le combat continue pour Lucie Pinson

Parce qu’elle avait envie d’élargir la lutte, Lucie se lance et fonde Reclaim Finance en 2019. L’objectif de l’organisme est « d’aller chercher les gestionnaires d’indices, les courtiers en assurance ou les agences de notations, des acteurs un peu caché du secteur de la finance dont les ONG demandent peu de choses. »

Le défi est lancé : travailler avec les financiers pour réfléchir à un vrai changement du secteur « sans avoir peur de taper du poing sur la table. » Un projet que la Nantaise porte à bout de bras.

Après le charbon, les énergies fossiles sont dans sa ligne mire via notamment l’entreprise Total. Elle tente d’écarter, avec d’autres ONG, les financements des nouveaux projets d’hydrocarbures, de pétroles de schiste et de forages en Arctique.

Un peu plus au Sud, Lucie Pinson et ses partenaires s’attaquent à la déforestation au Brésil, et donc à la banque BNP Paribas qui est un des premiers financeurs de « Cargill, négociant en soja le plus responsable de cette situation. » Elle prévient :

« C’est plus le temps de la discussion avec BNP Paribas. Fin octobre, nous avons publié un rapport sur ce sujet. Entre 2016 et 2019, la banque lui a accordé 4 milliards de dollars de financement entre 2016 et 2019. BNP Paribas est à lui seul responsable de 6 des 9,5 milliards de dollars de financement accordés par les banques françaises ».

En parallèle, une pétition intitulée BNP Paribas : stop à la déforestation a été lancée afin d’adopter rapidement des mesures pour ne pas acheminer de soja issu des terres déforestées.

À l’heure du réchauffement climatique, Lucie Pinson ne néglige aucun front et exporte son combat à l’international. Bonnes ou mauvaises pratiques, avec elle, les responsables du dérèglement climatique ne peuvent plus se cacher. 

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Hassiba Hadj

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