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Série télé

« The Haunting of Bly Manor » est une réussite… Quand on sait la regarder !

Sortie depuis plusieurs semaines sur Netflix, The Haunting of Bly Manor en a ennuyé plus d’un. À contre-courant des critiques narcoleptiques, on vous explique pourquoi il faut laisser une chance à la seconde moitié de ce superbe programme.

Le concept de la plateforme SVoD contrarie la capacité des spectateurs à s’ennuyer.

Exit notre aptitude à accepter la langueur, à lui trouver du charme, désormais il nous faut être diverti immédiatement, sans aucunement nous préoccuper de l’intention contemplative d’un programme.

Et si on laissait leur chance aux séries d’auteur lentes et vénéneuses ?

Ainsi, les séries de type La Casa de Papel et autres Umbrella Academy cartonnent sur Netflix, notamment grâce à des mécanismes scénaristiques classiques mais très prenants comme le cliffhanger.

La tension est ainsi permanente, soustrayant les consommateurs à toute forme d’ennui.

Ces séries « blockbuster » évoluent à l’instar des Marvel : tout n’y est qu’action, rebondissements, suspens, et humour politiquement correct.

Une recette qui fonctionne puisque saison après saison, ces programmes ne sont non pas simplement consommés, mais binge-watchés et plafonnent au top des audiences de Netflix.

Quelle place alors pour le contemplatif ? Quelle place pour les histoires qu’on regarde comme on écouterait un conte dicté par une maman ? Quelle place pour la lenteur ? Le spleen ? Le temps qui passe ?

Il y a de la place en réalité. C’est même un sacré créneau à prendre !

Créneau dont se sont notamment emparés Sally Rooney, Alice Birch et Mark O’Rowe, les créateurs de l’infiniment romanesque Normal People, et Mike Flanagan, créateur de The Haunting of Hill House et du plus récent The Hauting of Bly Manor.

Des séries « auteur », qui méritent que vous y jetiez plus qu’un œil distrait…

The Haunting of Bly Manor, qu’est-ce que c’est ?

The Haunting of Bly Manor | Bande-annonce officielle VF | Netflix France

Pour rappel, The Haunting of Bly Manor est une adaptation amoureuse du Tour d’écrou de l’auteur Henry James, figure emblématique du réalisme littéraire du XIXe siècle.

Un livre sensible et effrayant qui avait eu droit à plusieurs adaptations filmiques, notamment, par le maître de l’adaptation littéraire Jack Clayton dans Les Innocents, sorti en 1961.

Une fiction auréolée de succès, plutôt fidèle au récit d’Henry James, qui raconte l’histoire d’une maison hantée par une présence fantomatique mettant le grappin sur les deux orphelins qui y vivent.

Alors qu’une nourrice débutante vient s’occuper d’eux, ceux-ci montrent des comportements de plus en plus étranges, repoussant la jeune femme, déjà fragile, dans ses retranchements…

The Haunting of Bly Manor mérite que vous vous ennuyiez

The Haunting of Bly Manor était l’une des séries les plus attendues de cette fin d’année 2020.

Et pour cause, la première saison de The Haunting (rappelons que cette série est une anthologie, c’est-à-dire que les saisons sont absolument décorrelées les unes des autres) avait fait un carton, se positionnant longtemps au top des audiences de la plateforme.

Stephen King lui-même avait encensé le programme psychologiquement passionnant, loin des récits horrifiques à base de jumpscares mous et de violons agoniques dont on soupe matin, midi et soir.

Chez madmoiZelle, on vous en avait rebattu les oreilles, tant ce programme était selon nous l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur, dans sa catégorie.

Mais cette saison 2 a grandement déçu son public, dont une bonne partie n’a abandonné qu’au bout de deux ou trois épisodes seulement.

Il n’en a pas été autrement pour nous, qui avons fait une pause entre l’épisode 3 et le reste du programme, d’où la de sortie tardive de cette critique.

En effet, Mike Flanagan met pas mal de temps à installer les vrais enjeux de son projet. 

Au départ plutôt haletante, la série se retrouve vite à masser son ventre mou.

Pourtant, Bly Manor mérite amplement qu’on persévère dans son visionnage.

Toute l’ambition narrative et humaniste de Mike Flanagan se révèle lors de la seconde moitié du programme, à l’inverse de Hill House, dont l’intérêt résidait surtout dans sa première partie.

Intéressant de faire l’inverse d’une saison à l’autre, pour narguer les habitudes des spectateurs, les sortir de leur zone de confort audiovisuelle.

Alors ouais, on se fait (un peu) chier pendant quelques épisodes, mais l’ennui, ou du moins ce qu’on identifie comme ennuyeux et qui n’est en réalité qu’une langueur inhabituelle en 2020 sur Netflix, est précisément ce qui la rend si belle, si désirable.

Imaginez cette série comme un entonnoir.

Vous y versez son contenu, plutôt opaque, plutôt dense. Au départ, il peine à s’y faufiler en entier, avant d’éclater en une masse superbe. 

Aimer Bly Manor, ça se mérite, ça demande un peu d’investissement et de patience. Mais si vous lui laissez sa chance, vous serez envahie par cette masse dense et opaque, vous serez touchée, retournée, bouleversée. Vous allez CHIALER.

Car ce programme n’est pas celui que vous croyez…

The Haunting of Bly Manor, l’humain, l’amour et le spleen (SPOILERS)

Au tout début du premier épisode se déroule une veillée de mariage.

Plusieurs invités partagent des histoires de fantômes, dans la chaleur feutrée d’une demeure haute et boisée.

Une femme aux cheveux blancs brise les quelques éclats de rire de l’audience en proposant de raconter une histoire qui, elle prévient, est « très longue ».

Le récit d’une femme accablée par une culpabilité qui lui ronge les yeux, dévore sa poitrine, et qui se réfugie dans un manoir majestueux, pour s’occuper d’enfants orphelins.

À défaut de chasser ses propres fantômes, elle en rencontre de nouveaux. Ceux des autres, ceux qu’ils se trainent tous, à force d’avoir trop aimé, ou d’avoir aimé mal. 

Car il n’est question que de ça, dans The Haunting of Bly Manor, de gens qui s’aiment, avant de se perdre pour toujours.

Alors non, vous n’aurez pas peur devant cette mouture gothique du Tour d’Écrou. En tout cas, vous n’aurez pas peur de croiser un fantôme en allant aux toilettes à 3h33 du matin.

La peur qui vous habitera au sortir du programme est plus tragique, plus humaniste, plus universelle : c’est celle qui agite les plumes, les crayons ou les claviers de tous les dramaturges : la peur de perdre ceux que vous aimez.

Que ce soit parce que la mort en a décidé ainsi, ou parce que vous aurez mal aimé en enfermant l’autre dans votre désir égoïste de le posséder tout entier.

« Ça n’est pas une histoire de fantômes, c’est une histoire d’amour », chevrote la future mariée à la toute fin de l’histoire racontée par la dame aux cheveux blancs.

Oui, The Haunting of Bly Manor est une histoire d’amour.

De celles que se racontaient nos parents en se fréquentant en cachette, de celles qu’on lisait dans les livres des sœurs Brontë ou dans les pièces de Shakespeare.

C’est une histoire d’amour d’un autre temps, perdue dans la lumière bleue du jardin du manoir gothique, une lumière bleue envoûtante et sinistre, si chère au cœur d’un Mike Flanagan, dont on sait aujourd’hui que Hill House n’était pas un coup de chance mais un premier pas dans le cercle des grands conteurs d’histoires.

The Haunting of Bly Manor et le deuil

Bly Manor mérite qu’on parte en croisade pour elle. Pour son spleen baudelairien, ses inspirations au sommet, ses actrices formidables.

Bly Manor, c’est une lettre d’amour à tous ceux qui en sont désormais privés.

Ceux qui comme la dame aux cheveux blancs attendent toutes les nuits le retour impossible de l’être aimé.

Le grand fantôme de Bly Manor, c’est le deuil. 

Le deuil de l’humain, le deuil de l’amour.

Si je quitte le « nous » avec lequel j’écris cet article, pour parler de moi, Kalindi, je peux vous confier ne plus être la même maintenant que j’ai fini Bly Manor.

Il y a presque un an, j’ai laissé mon père aux bras d’une maladie vorace, dont il n’a pas su revenir.

Pourtant, il n’est plus rare désormais que je le voie sourire la nuit dans ma cuisine.

On traîne tous des fantômes.

On peut choisir d’en avoir peur, on peut choisir de les haïr.

On peut aussi choisir de leur faire un signe de la main quand on les croise à 3h33 du matin, en train de se faire des tartines dans notre cuisine…

À lire aussi : Pourquoi la question du racisme est (quasi) absente de « Dix pour cent »

Les Commentaires
17

Avatar de EvaEva
5 février 2022 à 06h29
EvaEva
Ok cette chronique est beaucoup trop bouleversante.
Et une mise en garde pour ma part car si cette série a l’air magnifique, elle n’est clairement pas pour moi, ça va beaucoup trop me retourner les tripes. Pas envie de me retrouver hantée pendant des mois par une série jusqu’à 4h du matin comme ça m’est déjà arrivé.
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Voir les 17 commentaires

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