À quoi ressemble le féminisme… en Allemagne (selon des expatriées)


Voici le troisième volet de notre série sur le féminisme vu par les Françaises de l'étranger ! Aujourd'hui, vers l'Allemagne que nous nous tournons : un pays à la réputation très progressiste, mais dont vous nuancez fortement le portrait.

À quoi ressemble le féminisme… en Allemagne (selon des expatriées)

*Les prénoms ont été modifiés

En ce début de semaine ensoleillée, poursuivons notre tour d’horizon du féminisme à l’international, vu par les Françaises de l’étranger. Après un premier volet sur l’Espagne, et un deuxième sur le Canada, ce sont cette fois-ci trois lectrices qui partagent avec nous leur expérience au pays de la créatrice du 8 mars, Clara Zetkin. Laure*, Charlotte* et Emeline nous racontent ce qu’elles perçoivent du féminisme en Allemagne.

L’Allemagne et sa réputation progressiste

Il y a un point sur lequel tous les témoignages recueillis s’accordent : l’Allemagne a la réputation d’être un État plus progressiste que la France en matière de droits des femmes. Laure, franco-allemande ayant vécu dans plusieurs Länder, a toujours entendu dire que « l’Allemagne était un pays moins sexiste ». Quant à Emeline, installée à Berlin depuis 6 ans, elle confie qu’elle a eu tendance à idéaliser son futur pays d’accueil :

« J’avais une image assez utopiste de la situation en Allemagne, parce qu’on se figure un peu naïvement que les femmes d’un pays aussi développé — et dirigé par une femme — ont forcément plus de droits. Je me disais qu’en tant que pays “du Nord”, les Allemands devaient prendre exemple sur la Suède qui est assez progressiste. »

Si ce poncif, comme tant d’autres, a lieu d’être nuancé, nos trois lectrices affirment se sentir bien plus en sécurité depuis leur expatriation. Le harcèlement de rue (déjà mentionné dans notre volet précédent sur le Canada) semble être inexistant en Allemagne, et leur rapport à l’espace public s’en trouve apaisé. Emeline était même impatiente de déménager pour cette raison :

« Je savais que j’aurai les mêmes droits qu’en France, mais que je me sentirai mieux dans la rue. Je sortais d’une année assez terrible à Grenoble où le harcèlement de rue était constant et où j’avais vécu des scènes assez traumatisantes. À Berlin, je savais que ce serait différent. Le sentiment de sécurité dans la rue est incomparable : peu importe l’heure, peu importe ma tenue, mon état d’ébriété… je n’ai, en 6 ans, jamais été harcelée. »

En Allemagne, un autre regard porté sur les femmes

En matière de mode, les trois Françaises témoignent aussi d’un rapport plus apaisé outre-Rhin. Elles racontent qu’en Allemagne, l’injonction à performer la féminité par les codes vestimentaires est moins grande.

«Il y a moins de pression à être élégante et bien habillée en Allemagne, il y a moins de jugements et d’injonctions sur l’apparence des femmes qu’en France », explique Charlotte. Et quand on connaît les pressions que subissent les femmes autour de leur apparence, une plus grande liberté vestimentaire peut vraiment transformer le quotidien !

Pour Emeline, cela s’explique entre autres par le fait que dans la culture germanique, le pratique prime sur l’esthétique :

« Je trouve la relation au corps, aux poils et aux vêtements très différente ici. L’aspect pratique domine tous les autres : j’aime le fait que les Allemandes ne se sentent pas obligée de porter des choses inconfortables pour plaire aux hommes (talons hauts, sacs qui scient l’épaule…). Elles sont plus nombreuses à choisir de porter des cheveux courts, d’avoir des tatouages et des piercings, de se maquiller ou non, d’avoir du poil sous les bras…

C’est une grande liberté ! »

D’autres codes de séduction hétérosexuelle

Cette différence de regard porté sur les femmes se ressent aussi dans les relations amoureuses. En Allemagne, où les hommes flirtent avec une subtilité presque indétectable, Laure explique qu’il est de coutume que ce soit les femmes qui fassent le premier pas.

« Disons que c’est difficile de ne pas faire le premier pas : les hommes ne le font pas, ou alors tellement discrètement qu’on ne s’en rend pas compte. Entre les premières discussions et un premier rendez-vous en tête-à-tête, le temps peut être très long ! Et quand un homme allemand pense qu’une femme lui plaît vraiment et qu’il aimerait se mettre en couple avec elle, il peut mettre encore plus de temps à agir : parce qu’il veut être sûr de son choix, mais aussi parce que souvent, il a peur de brusquer l’autre, et qu’il veut être respectueux.

Mais j’avoue que mes connaissances du sujet s’appuient surtout l’expérience de mes potes, de ce que mes amis allemands m’ont expliqué, ou de ce que j’ai lu dans la presse parce que j’ai moi-même été trop perturbée par la drague à l’allemande jusqu’ici pour aller plus loin. J’ai plutôt rencontré des étrangers. »

Ces différences dans les rapports de séduction hétérosexuels pourraient-elles amener à rejeter à rejeter en bloc la culture du flirt hétéro à la française ? Après s’être accoutumée à la drague en Allemagne, Laure se dit rapidement « saoulée » par les Français qui tentent de la séduire. Pour elle, « l’habitude de ne plus être considérée comme une proie rend la drague française franchement désagréable. »

Quant à Charlotte, elle ne veut tout simplement plus de relations intimes avec ses compatriotes masculins :

« Depuis que je me suis expatriée, je ne sors plus qu’avec des hommes allemands ou d’autres nationalités, car je trouve la plupart des Français trop machos, et j’ai eu trop de mauvaises expériences.

L’éducation sexuelle est quasi-inexistante en France, et ça se ressent beaucoup sur l’attitude des hommes qui sont trop centrés sur la pénétration, et/ou rechignent à mettre des préservatifs. En Allemagne, j’ai l’impression que c’est moins le cas, car il y a moins de tabou autour de la sexualité. »

Un accès plus difficile à la contraception en Allemagne

Mais quand on aborde la question des luttes phares des féminismes occidentaux, et notamment la question de la contraception et du droit à l’avortement, l’Allemagne perd largement de son aspect utopique. Chez nos voisins germaniques, l’accès à la contraception est bien plus difficile qu’en France : là où certaines pilules sont remboursées à 100% par la sécurité sociale française et prescrites sur ordonnance d’un généraliste, elles ne sont pas remboursées après 22 ans en Allemagne, où elles coûtent plus cher et sont uniquement prescrites par les gynécologues.

Par ailleurs, le droit à l’avortement n’est pas acquis, et y recourir peut être très compliqué. Emeline explique ainsi :

« Le comportement de la société face à l’avortement et la contraception peut être archaïque sur certains aspects : la pilule n’est pas remboursée, et il est arrivé à une copine de se voir refuser la pilule du lendemain dans une pharmacie. Quant à l’avortement, il est dépénalisé mais pas légalisé. »

Laure témoigne même d’une certaine difficulté à y avoir accès :

« L’avortement est plus difficile ici.

D’abord, il existe un délit de “publicité de l’avortement” : les gynécologues qui ne feraient que le lister dans les soins qu’ils et elles prodiguent sur le site de leur cabinet, par exemple, sont passibles d’amende ou d’une trace dans le casier judiciaire…

Quand on veut avorter, on est d’abord envoyée vers une Beratungsstelle, un bureau de conseil. Pour avoir une idée de ce qu’il s’y passait, j’ai regardé autour de chez moi (dans le Baden Wurtenberg), et tout ceux qui étaient à proximité s’appelaient ProLife Beratungsstelle ! En plus de ça, il faut réussir à trouver un ou une gynéco qui accepte de pratiquer l’IVG… »

Un monde professionnel moins sexiste en Allemagne ?

Dans le cadre professionnel, nos lectrices témoignent d’un sexisme bien moins marqué qu’en France. Elles se réjouissent de compter plus de femmes dans les industries souvent considérées comme « masculines », et ressentent une considération plus égalitaire : Laure explique avoir l’impression que quel que soit le milieu de travail, personne n’est jugé sur son genre.

Des constatations qui peuvent étonner, au vu des inégalités salariales entre les femmes et les hommes en Allemagne, mais qui témoignent peut-être d’un bien-être au travail plus élevé sur d’autres points. Sur la question des congés parentaux par exemple, Emeline affirme que l’organisation est bien meilleure dans son pays d’accueil que dans celui dont elle vient.

« Au niveau fédéral, 22,9 % des bénéficiaires du congé parental sont des hommes, contre 4% des hommes en France en 2016. Deux formules incitent les parents à profiter tous deux de la première année de leur bébé : l’Elterngeld et l’Elterngeld Plus, deux allocations assez généreuses et flexibles qui permettent aux pères et aux mères de s’arrêter de travailler pour un temps.

Certaines femmes prennent des congés maternité très longs, et ça me choque de voir qu’en France une jeune maman doit retourner travailler après seulement 10 semaines. Mais c’est à double tranchant : les femmes arrêtées si longtemps se retrouvent aussi assez isolées avec leur bébé et déconnectées du monde du travail. »

Laure précise et nuance cette explication, en revenant sur le congé parental après la naissance d’un enfant.

« Le congé maternité est de 14 mois, partageable avec son ou sa partenaire. On peut en prendre la moitié ensemble, alterner avec trois mois avec un parent, et trois mois avec l’autre…

Mais je ne connais qu’un seul couple qui a véritablement partagé en deux. Chez la plupart des gens que je connais, c’est mère qui reste un an à la maison. »

En Allemagne, être mère et travailler est encore mal vu

Si elles sont si nombreuses à faire ce choix, c’est qu‘il est encore très stigmatisé outre-Rhin d’être une mère qui travaille. Surnommées « Rabenmutter » (mères-corbeaux), celles qui font ce choix sont très mal vues, malgré la présence d’Angela Merkel à la Chancellerie depuis une quinzaine d’années. Ces préjugés sont soutenus par une organisation sociale que Laure décrit comme inadaptée à la poursuite d’une carrière pour les mères.

« J’ai vu beaucoup de femmes de mon entourage abandonner leur bureau dans la maison au profit d’une chambre d’enfant, et retarder leur carrière. Il faut savoir qu’en Allemagne, selon les Länder, il n’y a pas toujours de structure de garde des enfants de moins de trois ans… Les mères décident donc dans la majorité des cas de rester au foyer durant ce temps.

Dans les années qui suivent, les jardins d’enfants (qui les accueillent jusqu’à 6 ans, à l’entrée au CP) ferment en début d’après-midi, à 15h au plus tard. Les mères travaillent donc à temps partiel, pour pouvoir s’occuper d’eux l’après-midi.

Heureusement, depuis quelques années, les crèches se développent et commencent à offrir d’autres modes de garde pour celles qui souhaitent continuer à travailler à temps plein ! »

Pour Charlotte, ces structures sont ancrées dans une image maternelle différente de celle que l’on connaît en France

« La vision de l’éducation en Allemagne est très différente de la France, et le lien “mère/enfant” est très sacralisé ici. Les mères qui reprennent rapidement le travail sont donc souvent jugées, contrairement à la France où elles sont encouragées à s’y remettre vite.

Beaucoup de femmes sont donc obligées de travailler à mi-temps après la naissance de leurs enfants, et de renoncer à des postes à responsabilité, ce qui explique des différences de salaire très importantes entre femmes et hommes. »

Les féministes d’Allemagne, nombreuses et combatives

Partout dans le pays, les initiatives féministes fleurissent. Emeline raconte y participer pleinement : elle a créé à Berlin un club de lectures féministes francophones : les Éléphantes ! Né en octobre 2020, le groupe permet aux expatriées de se retrouver et d’échanger dans la bienveillance.

« J’avais vraiment envie de créer un book club féministe pour m’éduquer, et pouvoir moi aussi apporter ma pierre à l’édifice. J’ai choisi l’approche littéraire car c’est ma passion et mon terrain d’action : écrire, dire sa vérité, s’approprier ses narrations…

Éléphantes est destiné aux femmes qui s’intéressent au féminisme. Le but est de repeupler notre imaginaire et notre culture personnelle de références féminines, mais aussi de proposer un espace safe où se confier et où pouvoir parler de viol, de harcèlement, de discrimination, de racisme. Souvent, quand une fille présente un livre, il y a un témoignage, une histoire qui va avec. Et on ne s’arrête pas aux livres, on se conseille aussi des podcasts, des films, des magazines ! »

Grâce à ce club, les participantes ont ouvert un espace de parole libre, où elles font l’expérience de la sororité. Il leur permet de faire des découvertes culturelles et humaines, tout en partageant leurs questionnements. Et si la situation sanitaire limite pour l’instant les possibilités, les Éléphantes proposeront bientôt des sorties et des rencontres avec les autres communautés féministes de la ville, pour ne pas se limiter aux interactions entre francophones !

Même si nos lectrices Berlinoises soulignent que la capitale est une « bulle inclusive » dans un paysage plus conservateur, de nombreux mouvements féministes s’activent en Allemagne.

Les collages féministes (Fem Plak) sont cités à plusieurs reprises et existent dans des villes de toutes tailles. On compte aussi de multiples associations, réseaux d’entraide, et initiatives culturelles qui mettent à l’honneur des femmes, des personnes queers, et des personnes racisées. Ce vivier est en évolution constante, et c’est de là qu’il tire sa force !


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Aïda Djoupa

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