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Féminisme

À quoi ressemble le féminisme… au Canada (selon des expatriées)

Nous avons demandé à nos lectrices vivant à l’étranger de nous parler du féminisme dans leur pays d’adoption, et la richesse de leurs réponses nous a poussées à en faire une série ! Aujourd’hui, trois expatriées nous racontent leur expérience du féminisme au Canada.

*Les prénoms ont été modifiés 

Après le féminisme en Espagne, voici le deuxième volet de notre série sur le féminisme vu par les Françaises de l’étranger ! Aujourd’hui, c’est Théa*, Lola* et Caroline* qui nous racontent leur quotidien de féministes au Canada.

Le saviez-vous ? Le Canada est le deuxième lieu d’émigration française hors Union européenne, et c’est presque 100 000 de nos compatriotes qui en ont fait leur pays d’accueil. Sa proximité linguistique et culturelle, mais aussi sa réputation de « terre de tolérance » en font un lieu attirant pour nombre d’entre vous. Et à certains égards, vous confirmez que le pays est à la hauteur de l’image qu’il exporte.

La réputation très égalitaire du Canada

Comme la majorité des Français expatriés là-bas, Théa s’est installée au Canada par opportunité professionnelle. Elle qui se définit comme féministe depuis une dizaine d’années raconte avoir eu des échos très positifs des droits des femmes au Canada.

« Je suis partie au Canada pour le travail, sans vraiment me préoccuper du droit des femmes ni de la situation politique. Toutefois, pour m’y être rendue auparavant en tant que touriste, j’avais déjà pu noter une certaine ouverture d’esprit de la population. »

En s’y installant, Théa s’attendait à un discours féministe semblable à celui de son pays d’origine, mais aussi à une égalité femme-homme plus rigoureuse que celle qu’elle connaissait en France. C’est également le cas de Lola, qui explique :

« J’ai toujours voulu travailler à l’étranger, et quand le processus s’est accéléré pour le Canada, je ne me suis pas inquiétée. J’imaginais que les problématiques d’égalité (notamment salariales) y étaient plus avancées qu’en France, mais aussi que culturellement, on y considérait pas les femmes que comme des objets de séduction. Mes amies sur place m’avaient prévenue, en me disant “Tu vas voir, l’été tu peux te promener en mini-short sans que personne ne te regarde ou ne te siffle”. »

Un sentiment de sécurité plus grand

C’est un point capital de votre expérience au Canada : le harcèlement de rue semble y être une expérience très rare comparée à votre quotidien en France. Et c’est un véritable soulagement ! Ainsi, Caroline témoigne :

« Depuis que je vis au Canada, je n’ai jamais peur de marcher seule dans la rue le soir. Je ne me suis jamais fait siffler ou agresser, quelle que soit la tenue que je portais. Et ça, c’est quand même une sacrée différence. »

Cette sécurité dans l’espace public fait l’objet de lois strictes et de nombreuses campagnes de prévention étatiques, dont les messages font partie de l’environnement de toutes celles et tous ceux qui vivent au Canada. Théa raconte ainsi :

« Le harcèlement de rue est totalement prohibé. Depuis plusieurs mois, j’observe dans les transports montréalais de nombreuses affiches pour le prévenir. »

Dans le quotidien, plus de place pour les discours féministes

Dans l’espace public et médiatique, vous constatez aussi une plus grande place accordée aux thématiques féministes, mais aussi une plus grande intransigeance politique face à ces enjeux. Au Canada, selon Théa, il serait absolument impossible qu’un violeur puisse être ministre, par exemple.

« De ce que je peux observer, l’égalité hommes-femmes est un sujet prépondérant dans l’actualité au Canada. Dès qu’une publicité ou que les paroles d’une personnalité sont qualifiées de “sexistes”, des mesures politiques, judiciaires ou administratives sont prises très rapidement, et les médias en parlent.

Ici, il est absolument inenvisageable de voir un ministre accusé d’agressions sexuelles. La moindre incartade mène de suite à une enquête approfondie et le coupable est démis de ses fonctions. Actuellement, un amiral des forces de l’ordre canadiennes (l‘amiral McDonald) est suspendu pendant toute la durée d’une enquête pour inconduite sexuelle, alors même que les résultats de celle-ci ne sont pas encore connus. »

La jeune femme mentionne par ailleurs que tous les titres de métiers sont féminisés. Dans la partie francophone du Canada, il est donc monnaie courante d’utiliser les mots « autrice » ou « mairesse » sans avoir à déplorer l’effondrement de la civilisation — point que nous ne manquerons pas de soulever si nous croisons les membres de l’Académie française…

Pour Caroline, les grandes lois féministes telles que celles sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes se ressemblent beaucoup entre la France et le Canada. À la différence qu’outre-Atlantique, elles seraient plus respectées. Ainsi, l’écart salarial entre les hommes et les femmes pour le même nombre d’heures travaillées serait de 13,3% au Canada, contre 16,8% en France. Un chiffre encourageant, mais à nuancer toutefois, comme le rappelle ce rapport : pour les femmes racisées, indigènes ou récemment immigrées au Canada, cet écart s’agrandit largement.

Au Québec, des lois moins patriarcales

Caroline raconte par ailleurs que dans le cadre du mariage, le Québec possède une politique du patronyme très différente de celle de la France : chacun garde obligatoirement son nom.

« Depuis 40 ans, les femmes conservent leur nom de “jeune fille”. C’est une façon de conserver une indépendance et une identité propre. Sauf exception, il est même maintenant interdit de prendre le nom de son mari. »

Sur le terrain des enjeux féministes d’actualité, le Québec offre aussi des droits pour lesquels les féministes françaises luttent encore. Théa le rappelle ainsi :

« La PMA pour les couples de femmes et pour les femmes seules est autorisée depuis 2004. Par ailleurs, les femmes peuvent partager avec leur partenaire une grande partie de leur congé maternité (jusqu’à 32 semaines), y compris pour les couples homoparentaux, ce qui est plus avantageux que les 11 (qui passeront bientôt à 28) jours de congés d’accueil à l’enfant octroyés en France. »

Des congés maternité plus avantageux… En fonction du titre de séjour

La question du congé maternité est abordée à plusieurs reprises dans les réflexions des trois lectrices, qui expriment des points de vue assez différents. Si Caroline raconte que son congé maternité, pourtant plus long qu’en France (entre huit mois et un an), a été très bien accepté dans son entreprise, Lola offre un autre son de cloche : son titre de séjour ne lui permet pas d’accéder à ce type de sécurité.

« Certains visas (dont le mien) ne permettent pas d’avoir accès au congé parental, ou même d’avoir accès à l’équivalent canadien de la sécurité sociale. J’ai donc une assurance privée qui ne couvre que les urgences ! Et étant radiée de la sécurité sociale française, je ne peux plus me permettre de faire des check-up gynéco ou autres visites de contrôle. »

Un portrait progressiste du Canada, à modérer cependant

Pour Théa, Caroline et Lola, une chose est certaine : la France a du retard sur le Québec en termes de droits des femmes et de féminisme. Elles apprécient, au quotidien, la liberté que leur procure le sentiment de sécurité dans l’espace public, et l’acceptation globale de la lutte contre les inégalités dans la société. Pour Théa, l’expatriation a même accentué son engagement féministe :

« Je pense que je me sens encore plus féministe depuis mon arrivée au Québec. Mon expatriation a accentué ma perception des inégalités de genre en France et j’essaie du coup de m’éduquer encore plus sur le sujet. Je ne remets pas en question le féminisme à la française, mais je prends conscience de la nécessité de s’engager toujours un peu plus. »

Leurs trois discours s’accordent pour affirmer que la réalité canadienne est toutefois loin d’atteindre l’égalité parfaite entre femmes et hommes. Comme le rappelle Caroline, « malheureusement ici aussi il y a des féminicides et des foyers pour femme en détresse, les choses ne se sont pas arrangées en pandémie. » Elle est rejointe par Théa, qui rappelle la surexposition des femmes pendant la pandémie, car elles sont majoritaires dans les métiers de la santé et de l’éducation.

Les féminismes autochtones au Canada

Avant de conclure ce tableau des droits des femmes au Canada, il est indispensable de citer aussi les femmes des Premières Nations, les femmes métisses et les Inuites, qui luttent pour leurs droits. Souvent laissées pour compte dans l’espace médiatique, elles sont encore victimes des discriminations et des stigmatisations associées à la colonisation du territoire, et sont les premières touchées par l’insécurité, la précarité, et les atteintes à l’intégrité corporelle. Par leurs combats, elles créent au quotidien des féminismes autochtones sur lesquels il est nécessaire de se pencher, pour penser les droits humains au Canada.

À lire aussi : Mon PVT à Montréal, au pays de la gentillesse et du féminisme — Carte postale du Canada

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Les Commentaires
4

Avatar de Melancia
23 mars 2021 à 10h04
Melancia
Merci pour cet article qui confirme certains points rapportés par des membres de famille, non Français et expatrié.es au Canada (notamment Québec car le pays européen dont ils.elles sont issu.es se rapprochent très fortement de la culture francophone).

Juste 2 remarques :
l'article parle qu'une personne peut être démise de ses fonctions et l'exemple cité parle d'un amiral suspendu. Or en droit démettre quelqu'un.e de ses fonctions et suspendre quelqu'un.e de ses fonctions n'a pas la même portée ni les mêmes conséquences. Dans le cas de la suspension, c'est souvent considéré comme une mesure conservatoire. Mais bon cela n'enlève en rien l'aspect très pratique et très égalitaire de ce qui se fait au Canada.

En France, depuis la Révolution en France la loi n'a jamais obligée la Femme à prendre le nom de famille de son mari. Bien au contraire la loi de l'An affirme que personne ne peut porter autre nom que le sien. C'est pour cela que la Femme est toujours connue et reconnue dans les formulaires administratives par son nom de famille. Donc une Femme peut voire doit conserver son nom de famille. Cette règle est renforcée par la Constitution de 1946. Par ailleurs, la loi autorise la Femme d'accoler son nom de famille à celui de son mari lors du mariage. Il s'agit juste de le déclarer à l'administration. En cas de divorce, la Femme peut reprendre son nom de famille, garder les 2 si elle a choisi de les accoler ou garder celui de son époux (pour des raisons d'identification auprès d'une clientèle, pour une question de notoriété etc...).
Ainsi mes parents, mariés en France à l'état civil français, ont pu continuer à respecter la coutume du pays d'origine de mon Papa et de mon grand-père maternel qui permet pour la Femme de garder le nom de son père et sa mère ou de prendre uniquement celui de son mari, ou les 3 ou de recomposer son nom de famille. Et moi l'état civil français a accepté sans aucune objection que je porte le nom de famille de ma Maman et celui de mon Papa.
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