J’ai été hôtesse de téléphone rose sans le savoir

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Certains métiers sont atypiques, sulfureux, mystérieux, épuisants, tristes... L'expérience de cette mad en tant qu'hôtesse de téléphone rose était un peu tout ça à la fois.

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Il est de ces métiers qu’on fait par nécessité, qui sur le moment peuvent nous saouler, mais finissent parfois par donner des anecdotes originales.

J’en ai une bien belle à te raconter, et ça implique le téléphone rose.

Hôtesse de téléphone rose : mais qu’allais-je faire dans cette galère ?

Quand j’ai eu 18 ans, j’ai ouvert un compte bancaire après le bac, sans avoir aucune notion de comment s’utilise un compte bancaire.

J’avais une carte bancaire que j’ai utilisé au max jusqu’à me retrouver à la limite de mon découvert et même si je faisais du baby-sitting je n’avais pas de moyen de remettre de l’argent sur mon compte.

C’était possible mais je ne le savais pas.

Les courriers de plus en plus alarmistes s’accumulaient sur mon bureau donc il m’a fallu trouver une solution pour gagner beaucoup d’argent et vite.

Enfin beaucoup, j’avais pas prévu de faire fortune mais il me fallait un peu plus d’argent que mon baby-sitting à 7 ou 8€ de l’heure.

J’ai répondu à une petite annonce pour un travail d’hôtesse/modératrice sur une messagerie de rencontre en CDI, payé au SMIC de l’époque soit 8,72€.

Avec mon baby-sitting, j’avais calculé que je devrais travailler pendant 2 mois.

J’ai accepté parce que j’ai envoyé mon CV pour 3 trucs différents et que cette entreprise m’a re-contactée dès le lendemain.

J’ai été embauchée sans qu’on ne me pose trop de questions : tu imagines bien que ce job demande peu de qualifications au-delà d’une bonne diction et d’une certaine disponibilité pour assurer les shifts de 6h.

Je suis arrivée pour le début de ma formation qui devait durer 2 semaines. Cependant c’était seulement sur le papier, parce qu’au bout de 3 ou 4 jours, j’étais seule pour gérer mon poste.

Mon contrat stipulait que ces 2 semaines de formation seraient retenues sur mon solde de tout compte en cas de rupture de ma période d’essai de 2 mois.

Comment fonctionne ce service de téléphone rose ?

Les shifts (les services) s’organisaient toutes les 2 heures de 8h à 5h du mat’.

J’arrivais donc 5 minutes avant le début de mon shift, dans les bureaux situés au sein du très huppé 16e arrondissement parisien. Je pointais ensuite à la machine installée à l’entrée et je m’installais à une place libre.

Nous gérions 3 lignes de rencontres hétérosexuelles et 1 ligne de rencontres gays. Dans le bureau au bout du couloir, d’autres collègues géraient un service de rencontres par webcam.

Le service fonctionnait ainsi :

  • chaque personne se connectait au service via son téléphone et accédait ainsi à une messagerie
  • chaque personne enregistrait son annonce et attendait d’être contactée par les autres
  • avec les touches # et * les personnes écoutaient les messages de toutes les personnes en ligne
  • dès que la personne tombait sur un profil intéressant, elle pouvait appuyer sur une série de touches pour envoyer un message téléphonique à cette personne ou appuyer sur une autre série de touche pour lui parler « en direct ».

Ce fonctionnement me semblait tout ce qu’il y a de plus légitimes à faire des rencontres jusqu’à ce que je commence à enregistrer mes premiers messages et que je reçoive mes premières réponses.

En lieu et place de « messagerie de rencontre », j’étais bien sur un téléphone rose où les hommes s’attendaient presque unanimement à des échanges de types sexuels au bout d’un ou deux messages.

Et je me suis retrouvée à faire un travail pour lequel je n’avais pas signé.

Mais une hôtesse de téléphone rose, à quoi ça sert ?

Mon travail était en fait de faire rester ces messieurs en ligne en attisant leur curiosité. Je me présentais donc comme une jeune fille en quête de « rencontres » au sens large.

Cependant, je pouvais envoyer uniquement des messages et non pas discuter en direct. Cette limitation a fait une grande différence parce que j’avais plus de contrôle sur le rapport que j’instaurais avec eux.

Je faisais également de la modération : en effet je devais veiller à ce que des mineurs ne se connectent pas à ma ligne, que ma ligne ne serve pas à faciliter des relations sexuelles tarifées et que les rencontres gays entre hommes soient cantonnées à la ligne prévue à cet effet.

Les relations entre femmes, quant à elles, étaient tolérées sur les lignes hétéro. Ne me demande pas pourquoi cette différence, je n’en comprends pas la logique.

Je me connectais donc à mon téléphone sur lequel j’envoyais un message à toutes les lignes grâce à un code spécial que nous étions les seul·es à posséder.

Je faisais ma modération à l’aide d’un outil qui me mettaient extrêmement mal à l’aise : l’écoute des conversations.

En effet, étant hôtesse, je pouvais écouter les conversations de toutes les lignes que je gérais. Il était bien précisé dans notre règlement que les gens étaient conscients de cette possibilité mais ils n’avaient aucun contrôle sur le moment où ça pouvait se produite.

Je pouvais également éjecter des gens s’ils contrevenaient au règlement. Ce pouvoir était discrétionnaire mais mon patron, dont le bureau entièrement vitré jouxtait notre open space, nous écoutait également.

Surtout j’avais l’impression d’écouter des gens baiser ou de les regarder par le trou de la serrure.

Un job étudiant qui m’a ouvert les yeux

J’ai vite appris à utiliser un nom d’emprunt parce que la soudaine intimité forcée avec des gens que je ne connaissais pas me heurtait.

Et j’ai été insultée par des mecs excédés de tomber sur une hôtesse ou qui essayaient d’instaurer un rapport de force dans lequel je refusais de rentrer.

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J’ai écouté des fantasmes détaillés et très crus sans pouvoir expliquer à la personne que je ne le partageais pas et que je voulais être laissée tranquille.

J’ai découvert la détresse émotionnelle de gens tellement seuls qu’ils passaient la journée sur notre service au prix de factures de téléphone montant à plusieurs centaines d’euros par mois.

J’ai découvert un aspect de prédation dans ce type de service. Le service diffusait une pub pour femmes leur offrant de rencontrer des hommes qui partagent les mêmes intérêts qu’elles, et pourquoi pas l’amour.

La pub pour hommes leur promettait du cul.

Les gens ressortaient globalement déçus de ces interactions. Tu m’étonnes, ils vivaient sur 2 planètes différentes et mon employeur profitait de ça.

Même si je savais dissocier le sexe de l’amour, j’avais également une certaine idée du respect que les gens se doivent les uns les autres et là, clairement je ne m’y retrouvais pas.

Je pensais pouvoir tenir pendant 2 mois, pourtant un jour que j’étais à la bibli pour réviser mes partiels, ma meilleure amie m’a dit qu’il était l’heure d’y aller et j’ai dit non.

Je lui ai répondu sans réfléchir, sans sourciller, que je n’irai plus et pour la seule et unique fois de ma vie, j’ai abandonné mon poste.

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Oh, je n’en suis pas fière mais j’étais à bout, je ne voulais plus jamais voir mon employeur dont je n’aimais pas les manières, ni ajuster mon casque, ni gérer la détresse émotionnelle de nos clients.

Les abandons de postes étaient tellement fréquents que mon patron n’a pas vraiment tiqué, au passage.

Au total, je ne suis restée que 6 semaines donc pas de quoi rembourser ma dette à la banque mais entre-temps, j’ai trouvé un bon poste de baby-sitting où les parents ont accepté de accorder un mois d’avance sur salaire.

Ils n’ont jamais su à quel point je les en remerciais…

De drôles d’anecdotes

Maintenant que mon passage au téléphone rose remonte à des années, et que j’ai du recul, je le raconte très librement parce que c’est très rare !

Il y a quelques années une étudiante en journalisme m’a même contactée pour faire un article sur les travailleuses du sexe.

Déjà, j’avais presque oublié cet épisode de ma vie. Je suis tellement différente de cette jeune fille que j’ai l’impression que c’est arrivé à quelqu’un d’autre.

Et puis, figure-toi mon ébahissement lorsque que j’ai compris que c’était moi la travailleuse de sexe. J’avais même pas fait exprès.

Mes potes masculins sont fascinés par cette histoire et m’imaginaient en lingerie et parlant de ma voix suave. Je les ai vite détrompés en leur expliquant qu’il m’est arrivé d’aller au travail en pyjama pendant mes shifts de nuit.

N’est pas Dita Von Tease qui veut.

Depuis, ils se sont calmés là-dessus et ça nous fait rire quand on en reparle surtout quand j’ai des réminiscences de dialogues improbables, de trucs incompréhensibles.

Attends…quoi ?

Je ne stigmatiserai pas cette profession et je pense que dans un cadre propice entre adultes consentants, ça peut être sympa mais seulement si chacun sait pourquoi il est là.

Ce n’était pas le cas de l’entreprise où j’étais et rien ne me déplaît autant que des rapports humains biaisés.

Surtout, cette expérience m’a appris à me méfier de certains jobs, à examiner soigneusement mon contrat et à dire non si une situation pro me déplaît.

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Une madmoiZelle


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Commentaires
  • MorganeGirly
    MorganeGirly, Le 19 avril 2018 à 1h28

    @Manu

    Moi c'est ce passage que je n'ai pas compris :

    Ce fonctionnement me semblait tout ce qu’il y a de plus légitimes à faire des rencontres jusqu’à ce que je commence à enregistrer mes premiers messages et que je reçoive mes premières réponses.
    Je croyais que c'étaient les clients qui enregistraient des messages :hesite: Comment est-ce que ça pouvait lui paraitre légitime si on lui demandait de faire semblant d'être une cliente? :hesite: Ou alors, elle envoyait des sortes d'annonces d'accueil? :hesite:

    Mon travail était en fait de faire rester ces messieurs en ligne en attisant leur curiosité. Je me présentais donc comme une jeune fille en quête de « rencontres » au sens large.
    Cependant, je pouvais envoyer uniquement des messages et non pas discuter en direct. Cette limitation a fait une grande différence parce que j’avais plus de contrôle sur le rapport que j’instaurais avec eux
    .
    Elle faisait semblant d'être une cliente et de draguer les mecs? Mais pourquoi? :confused:

    Je faisais également de la modération : en effet je devais veiller à ce que des mineurs ne se connectent pas à ma ligne, que ma ligne ne serve pas à faciliter des relations sexuelles tarifées et que les rencontres gays entre hommes soient cantonnées à la ligne prévue à cet effet.
    Elle avait une ligne à elle où les gens se connectaient pour discuter trucs hot avec elles? :confused: Genre en gros elle était un peu comme la fille qu'on filme dans les trucs de webcam et tout le monde l'écoutaient? Ou alors il y avait plein de numéros différents ou un nombre limite de personnes pouvant se connecter à un numéro et elle gérait ce "quota" de personnes? :confused:

    Je me connectais donc à mon téléphone sur lequel j’envoyais un message à toutes les lignes grâce à un code spécial que nous étions les seul·es à posséder.
    Du coup on parle de quel genre de message? Une sorte de message coquin? Un message de modération? Une fausse annonce de rencontre?

    Et j’ai été insultée par des mecs excédés de tomber sur une hôtesse ou qui essayaient d’instaurer un rapport de force dans lequel je refusais de rentrer.
    Du coup, comment ils savaient que c'était une hôtesse si elle faisait semblant d'être une cliente? Elle se faisait griller ou en fait elle disait clairement qu'elle était une hôtesse? Et comment les mecs "tombaient" sur elle? Ils recevaient des sortes de messages random, dont le message d'accueil? Et du coup, comment elle se faisait insulter si elle ne parlait pas en direct? Ils enregistraient un message d'insultes et ça lui était envoyé?

    Voilà le genre de questions que je me pose :cretin: Mais le reste de l'article est intéressant :v:

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