Pourquoi les reborn font-ils peur ?

Les reborn, un sujet qui a débarqué un peu par hasard dans la vie d'Ève et sur lequel elle a décidé de se pencher pour comprendre pourquoi ces bébés factices rendent les gens si mal à l'aise.

Pourquoi les reborn font-ils peur ?

Apparu aux États-Unis dans les années 1990, le reborn est une poupée très réaliste conçue de façon à ressembler au mieux à un véritable nouveau-né. Ces poupées suscitent l’engouement au sein de communautés de passionnés qui cherchent à donner un réalisme quasi irréprochable à leurs poupées (les reborn les plus aboutis étant équipés de systèmes électroniques reproduisant les battements du cœur d’un véritable bébé) et qui les vouent à divers usages dont certains sont pour le moins contestés.

Les adeptes du reborn sont donc des collectionneurs comme tant d’autres, dont la passion n’est finalement pas plus contestable que celle des maquettistes qui s’efforcent de reproduire, avec une obsession du détail, voitures d’époque, navires, et tant d’autres sujets. Pourtant, ils semblent souffrir d’une mauvaise réputation et sont régulièrement pointés du doigt – les poupons reborn ne plaisant pas à tout le monde, loin de là, allant jusqu’à susciter l’indignation et la consternation. Pourquoi les reborn dérangent-ils ?

Interpellée par le sujet suite à la visite de ce papa de reborn dont j’ai cru, rappelez-vous, qu’il trimbalait un cadavre de bébé, j’ai mené quelques recherches afin d’en savoir un peu plus sur l’univers des poupées reborn et sur les motivations de leurs propriétaires.

Les reborn : une affaire de collectionneurs et de perfectionnistes

Photo : Bébé Reborn Création

Mes premières requêtes sur la Toile m’ont conduite à des sites de créations et des forums tout à fait ordinaires, semblables à tout blog d’adepte du patchwork, du scrapbooking ou de la poterie, la confection de reborn étant finalement un loisir créatif comme tant d’autres. Les créatrices présentent leurs réalisations sur leurs sites perso, expliquent les étapes de la réalisation, accessoirisent leurs créations de façon à renforcer le réalisme et les mettent en scène à la manière d’Anne Geddes, pour réaliser des séries de photos qui viendront enrichir leurs blogs. Cela m’a rappelée mon enfance et mes visites chez ma meilleure amie dont la mère fabriquait des poupées de porcelaine traditionnelles. Dans l’atelier, les têtes et les membres peints séchaient sur une grande table et peu à peu, nous assistions à l’assemblage minutieux de ces poupées qui lentement prenaient forme. Un spectacle qui aurait ravi n’importe qui et qui, dans le fond, n’a rien de très différent avec le travail accompli par les créatrices de reborn – si ce n’est la nature des matériaux utilisés et le souci d’hyper-réalisme qui est au cœur du projet. Mais s’agissant des reborn, les réactions sont la plupart du temps très dures, ces poupées étant régulièrement désignées comme des « bébés empaillés », jugés glauques, « morbides » et dérangeants. Qu’est-ce qui dérange vraiment chez les bébés reborn ?

Les reborn, trop réalistes pour être honnêtes ?

J’ai lu beaucoup de réactions au sujet de l’hyper-réalisme de ces poupées, ce qui semble aller de soi. Dans la plupart des cas, les intervenants évoquent un réalisme dérangeant, opinion que je comprends et partage puisque, lors de ma première rencontre avec un reborn, j’ai moi-même ressenti un net malaise face à cet objet dont on ne sait très bien, au premier abord, s’il s’agit d’un véritable enfant, d’un simple jouet ou, pire, d’un bébé mort. Cette surprise créée par la confrontation avec les poupées reborn génère donc une sorte de malaise assez général dès lors que la poupée est mise en situation, à l’image d’un véritable bébé. De toute évidence, un poupon de collection placé dans une vitrine ne suscitera pas le même malaise qu’une poupée réaliste promené en poussette et présentée comme un véritable enfant. Le problème ne semble donc pas venir du reborn en lui-même mais bien de l’usage qui en est fait et de l’effet de surprise qui découle de certaines situations et utilisations, un effet de surprise semblable à de mauvaises blagues douteuses, au même titre que le doigt en plastique que l’on laisse flotter dans la sauce tomate de Mamie Huguette et qui ne fait rire personne au repas dominical (pardon Mamie).

Mais la contestation de cette passion, jugée « glauque » et « indécente « , pour l’hyper-réalisme de ces poupées, n’est pas tant liée au souci quasi obsessionnel de précision et de ressemblance qu’au choix du sujet : si personne ne sourcillerait face à un passionné de chatons passant le plus clair de son temps à planter un par un des poils dans une base en mousse, de façon à recréer le petit animal de la façon la plus réaliste possible, la plupart des gens s’offusquent devant ces reproductions réalistes de bébés. Je me pose donc la question : considère-t-on les bébés comme quelque chose de si sacré qu’il ne soit pas admis que l’on joue à les reproduire pour en faire de parfaites copies factices ? Pourquoi peut-on recréer à loisir toute sorte d’animaux qui, au final, ressemblent plus à des bestioles mortes qu’à des animaux débordants de vie tandis que la création de nouveaux-nés plus vrais que nature pose problème ? Pourquoi les reborn sont-ils ainsi désignés comme des « bébés empaillés » et associés à la taxidermie alors qu’il est aussi illogique qu’exagéré de comparer une poupée factice, construite de toutes pièces, avec un cadavre d’animal que l’on maintient dans un bon état de conservation tout en lui donnant l’apparence d’un animal vivant ?

J’ai lu le témoignage d’une maman dont la fille avait reçu un reborn en cadeau. La fillette était apparemment enchantée par ce poupon si semblable à un véritable nouveau-né et se félicitait déjà des heures de jeux qui allaient s’offrir à elle. Cependant, la maman évoquait quant à elle son sentiment de révolte face au cadeau en question, expliquant avoir trouvé de fausses excuses pour refuser le poupon, car il était hors de question que sa fille s’amuse avec une poupée « morbide » ayant finalement l’apparence d’un bébé mort. Le réalisme du reborn est-il une telle réussite qu’il parvient à nous donner l’impression d’être confronté au résultat du travail d’un taxidermiste ? Quoi qu’il en soit, ce réalisme effraie autant qu’il fascine et là où certains se félicitent de pouvoir retrouver les traits angéliques d’un nouveau-né, d’autres n’y voient qu’une entreprise sordide donnant à ces poupons des airs de bébés défunts.

Un problème d’addiction ?

Photo : Bébé Reborn Création

Si l’on s’efforce de tolérer cet engouement pour des bébés factices tant qu’ils sont considérés comme des objets de collection, il n’est pas rare que l’évocation des fans de reborn soit associée à des cas et des attitudes allant bien au-delà du hobbie de collectionneur. On se souvient ainsi de ce numéro de C’est ma Vie (2) consacré à Mélanie, une jeune fille de quinze ans adepte des reborn. L’émission nous présentait le portrait d’une jeune fille totalement vouée à l’entretien de ses bébés factices qu’elle avait décidé de traiter comme de véritables enfants, leur donnant le biberon et les berçant pour les endormir. Désemparés, ses parents essayaient de la détourner de cette occupation qui lui prenait désormais tout son temps et la coupait du réel, l’adolescente étant présentée comme une jeune fille solitaire et en échec scolaire, n’ayant aucun autre centre d’intérêt ni aucune occupation en dehors de ses reborn. On pointe ainsi régulièrement du doigt ces comportements extrêmes que l’on cherche à expliquer : parents endeuillés ou tout simplement frustrés de ne pas avoir pu accorder plus de temps à l’éducation de leurs enfants, et désirant revivre ces instants grâce à leur poupée… Certains créateurs de reborn confient ainsi avoir refusé certaines commandes spécifiques visant à combler l’absence d’un enfant ou à remplacer un enfant défunt.

J’essaye vraiment de comprendre et de relativiser. Je repense souvent à mon attitude sur le moment : ce sentiment d’effroi à la vue d’un enfant dont je ne parvenais pas, de prime abord, à définir la nature exacte, puis ce choix de faire comme si de rien n’était et de jouer le jeu jusqu’au bout. Et puis, soyons honnête, les réactions qui ont suivi et qui, il faut bien l’admettre, n’étaient pas aussi sereines ni aussi réfléchies que celles résultant d’une réflexion posée : si après avoir considéré le sujet, j’en arrive à ne pas juger ni condamner ceux et celles qui entretiendraient une relation affective avec un enfant factice, il faut bien admettre que sur le coup, je n’en menais pas large et pensais de façon très basique « Quel pauvre taré ! ». Et qui n’en aurait pas pensé autant ? Confronté de façon parfaitement inattendue à un enfant dont on ne sait pas très bien s’il est réel ou factice, vivant ou décédé, qui ne sombrerait pas spontanément dans un jugement aussi élémentaire que « Ce type est un malade qui parle à sa poupée comme à un vrai bébé » ? Car s’il est aisé d’en rire après coup et de réfléchir sur la question, se retrouver seul dans une pièce avec un papa et son bébé en plastique n’est pas ce qu’on a connu de plus rassurant en matière de première rencontre. Et je dois bien le reconnaître : j’ai eu les jetons.

Si le fait de s’enfermer dans une relation quasi-exclusive peut s’avérer dangereuse et si on ne peut nier les risques évidents qu’encourt une personne qui agirait de la sorte, il semble que nous tendions à dramatiser le phénomène et à réduire les adeptes de reborn à une horde de quasi-déviants perturbés du bulbe et du sentiment.

Reborn, zombies, Tamagotchis : même combat ?

Et si je conçois donc très aisément qu’on puisse se sentir indisposé à la vue d’un bébé reborn, je ne comprends pas cette attitude qui consiste à les bannir catégoriquement comme s’il s’agissait d’enfants de Satan. Autoriser une enfant à jouer à la poupée avec un poupon basique, mais lui refuser pareil jeu avec une poupée très réaliste, pourquoi ? Pourquoi laisser son enfant jouer à « Barbie toute nue dans le jacuzzi avec Ken qui lui touche les nénés » et lui refuser un jouet jugé offensant ? Pourquoi trouver qu’il est cool de se passionner pour des sujets aussi morbides que les zombies ou le cinéma d’horreur tout en condamnant des gens qui se passionnent pour des poupées plus vraies que nature ?

La vraie question est la suivante : pourquoi est-il cool de lire le Guide de survie en territoire zombie alors qu’on condamne les forums de passionné-e-s de reborn et leurs conseils pour en prendre soin comme de véritables bébés ? Parce que oui, on l’a bien compris, y aura jamais de caca à changer dans la couche d’un reborn. Le niveau de lait dans son biberon ne baissera jamais, même après une « tétée » d’une heure. Cela dit, tous ces conseils que nous ont inculqués les ouvrages sur la connaissance de la menace zombie, y a combien de chance pour qu’on soit un jour amenés à les appliquer ? Ne suis-je pas aussi pathétique avec mes conseils sur la survie que ces gens qui promènent leur bébé en PVC ? Quand un ami m’annonce fièrement qu’il a acheté un deux-pièces au premier étage et que je réponds spontanément : « Bon choix, t’auras qu’à péter l’escalier quand l’invasion commencera », ne suis-je finalement pas aussi flippante que si je donnais le biberon à un bébé factice ? Ho les gars, ça fait des années que j’étudie les conditions de survie face à une menace QUI N’EXISTE PAS, et tout le monde trouve ça cool, tout le monde rigole.

Tout le monde trouve aussi qu’il est devenu normal de se tripoter la kikette par webcam interposée alors que nous riions très fort devant Demolition Man, quand Sandra Bullock et Stallone faisaient l’amour à distance avec un casque sur la tête (et Love Boat en fond sonore pour aider à jouir). On s’inquiète d’une ado qui se coupe du monde pour jouer à la poupée alors que des millions d’ados sont au moins aussi isolés en se connectant à des jeux en lignes dix heures par jour. Au final, je ne pense pas être plus cool, avec mes théories sur les zombies qui n’existent pas, que les propriétaires de reborn avec leurs conseils sur les couches-culottes pour bébés qui n’urinent pas. Et je ne trouve finalement pas plus glauque ni morbide de s’attacher à un faux bébé que de faire l’amour à une Monique en silicone (comme on peut le lire dans Des Poupées et Des Hommes à travers, notamment, le témoignage d’une famille américaine partageant son quotidien avec une poupée). Sans compter que pour ma part, je n’ai sans doute pas l’air plus intelligente ni plus équilibrée qu’un propriétaire de reborn quand je pousse des cris de joie parce que des jumeaux viennent de naître au sein de ma famille Sims (surtout que les jumeaux, je les ai appelés Melon et Meleche, y a pas de quoi être fière). Et puis bon, soyons honnêtes et admettons tout simplement qu’au final, les propriétaires de reborn ne sont pas plus pathétiques ou instables que toute cette génération qui a nourri et nettoyé la crotte virtuelle d’un Tamagotchi.

Big up
Viens apporter ta pierre aux 24 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Matouh
    Matouh, Le 8 décembre 2014 à 18h34

    J'aurai bien aimé voir le reportage de Mélanie sur les bébés Reborn de C'est Ma Vie... quelqu'un connaîtrait un lien? :flappie: (sur 6play j'ai le droit d'en voir qu'1min30).

Lire l'intégralité des 24 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)